Lectures : Es 43, 16-21, Ro 8, 14-17, Mt 2, 19-23IMG_0920

De nuit, ils fuient. Ils fuient la violence, la répression sanguinaire, injuste, arbitraire. Ils laissent tout derrière eux, se cachent, la peur au ventre. Devant eux, l’inconnu, l’espoir d’une frontière pour être au-delà, derrière, à l’abri.

Ils sont migrants, même pas encore réfugiés. Ils sont trois : Joseph, Marie et l’enfant. Mais depuis ce jour, ils ne sont plus seuls. Des centaines, des milliers, des centaines de milliers puisent dans ce récit la force de savoir qu’ils ne sont pas seuls dans leur fuite, dans leur errance, dans leur peur. Depuis la fuite en Égypte, le Christ est migrant avec eux, avec elles. Depuis le texte que vous avez lu hier, le Christ est aussi, pour nous, au milieu des réfugiés, parmi les réfugiés.

Le prêtre valaisan qui dans son église a monté une crèche sous une tente du HCR derrière des grilles[1] l’a bien compris en dépit des protestations choquées ou politiciennes qu’il a dû encaissées. Si l’histoire du salut a pu se réaliser, c’est aussi parce que le Christ a été migrant, parce qu’avec ses parents, il a pris la route de l’exil.

Joseph a fui. Parce qu’il faut bien le reconnaître, dans l’évangile de Matthieu, c’est lui et non Marie qui a le premier rôle. Joseph a fui. Qu’est-ce qui l’y a amené, qu’a-t-il fait pour cela?

Ce qu’il a fait, je crois, c’est accepter le risque d’écouter l’ange du Seigneur. Accepter d’être dérangé. Accepter de vivre l’inconnu, dans la confiance. Tout commence dans le risque d’écouter l’ange du Seigneur :

C’est l’ange tout d’abord qui lui dit de garder Marie, même si elle est enceinte ; et que l’enfant à naître sauvera son peuple (Mt 1,20-23). Et Joseph agit comme l’ange lui a dit (1,24). L’enfant nait, chez Marie et Joseph, à Bethléhem. Des mages viennent lui rendre hommage, à la maison.

Depuis cette naissance[2], deux verbes seulement sont au présent dans le récit : le même verbe, avec le même sujet, la même phrase en fait : « L’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph » (Mt 2,13.19). Tout le reste du récit est écrit au passé, décrivant les événements. Comme un temps qui dit le présent de Dieu dans les événements. Un présent qui dit l’intervention de Dieu dans l’histoire. Discrète intervention qui rééquilibre tout un mobile.

L’essentiel, la part de Dieu, se joue là : dans la parole de Dieu qui s’adresse à Joseph, par l’ange, en songe.

Et dans la réaction de Joseph.

N’est-ce pas là toujours que se joue l’essentiel aujourd’hui ? Dans la parole de Dieu qui s’adresse à nous ? Dans ce qu’elle met en mouvement chez nous, dans ce que nous en faisons ?

Le messager de Dieu s’adresse à Joseph, et la réaction de Joseph met en œuvre l’histoire : « L’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph », c’est la phrase qui lance la fuite en Égypte d’abord, elle sauve l’enfant, elle sauve la promesse. « L’Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph », c’est la phrase qui initie le retour d’Égypte ensuite, notre texte, qui permet que se réalise le salut, en terre d’Israël[3].

Revenons à la promesse d’Ésaïe « Ne vous souvenez plus […] des faits d’autrefois, [dit le Seigneur], voici que moi, je vais faire du neuf qui déjà bourgeonne. » (Es 43, 18s) Cette injonction à ne pas se souvenir, à ne pas ressasser les faits d’autrefois m’a surprise. N’est-ce pas dans les récits de la vie des croyants avant moi que je puise force, courage, confiance, espoir, aujourd’hui ? N’est-ce pas à travers leurs récits, leurs prières que je me sens reliée aux croyantes et aux croyants avant moi, à travers les âges, et aujourd’hui en différents lieux ? Le Dieu auquel je m’adresse ne tire-t-il pas pour moi son identité du fait qu’il est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, de Moïse, de Déborah et de Sarah, de la Samaritaine, des femmes aux tombeaux ? Le Dieu aussi d’Henri, d’André, d’Ernestine, d’Ilona. – « Ne ressassez plus les faits d’autrefois »- ? Oui, l’identité de Dieu se dit dans les récits de son histoire avec les humains. C’est d’ailleurs ainsi qu’il se présente dans notre texte : « Ainsi parle le Seigneur, lui qui procura en pleine mer un chemin, un sentier au cœur des eaux déchainés, lui qui mobilisa chars et chevaux.. » (Es 43,16s). Mais le danger serait de rester figée dans ce que je crois/ dans ce que je sais de Dieu ; le danger serait de m’attendre à ce qu’il ne se présente plus que de la manière dont il s’est déjà présenté. Et ce n’est pas qu’au catéchisme que se pose la question : mais pourquoi n’intervient-il plus à la manière dont il intervenait alors ?

Et ce serait tellement dommage que la répétition des faits d’autrefois, dans ce que Dieu a fait, – et peut-être dans ce que nous avons fait, avec Dieu -, nous empêche de voir ce que Dieu fait maintenant. Ce serait tellement dommage que l’attente du déjà connu nous fasse passer à côté du présent de Dieu « Voici que moi, dit le Seigneur, je vais faire du neuf qui déjà bourgeonne ; ne le reconnaîtrez-vous pas ? »

Regardez dans le texte : Ce n’est plus « dans la mer » qu’il fera « un chemin », mais « en plein désert » qu’il va mettre « des sentiers ». Ce n’est plus son peuple seulement qui redira ses louanges ; les chacals et les autruches lui rendront gloire aussi (Es 43, 20s).

La vie de Joseph était toute tracée. Il était fixé : Il était fiancé, il allait se marier. Avec marie, ils auraient des enfants qui grandiraient au village, comme lui et ses cousins avant lui.

Il n’imaginait probablement pas prendre Marie enceinte chez lui ; ni fuir la fureur d’Hérode, ni recommencer sa vie dans un autre pays….

« L’ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph (…) et Joseph » agit comme l’ange lui dit

La foi n’est pas seulement confiance et abandon, fauteuil et cocon. Elle est aussi éveil et attente ouverte, attention à ce qui est présent et à ce qui bourgeonne grâce à Dieu.

Un peu comme quand je joue du tambour en groupe : les rythmes me bercent, me portent et en même temps je dois rester très attentive pour tenir mon rythme en lien avec les autres.

Joseph est réceptif, accueille l’agir nouveau de Dieu. Il accepte l’intranquillité de la foi[4] et agit en réponse. Quand l’ange lui dit de revenir en terre d’Israël, Josèphe ne retourne pas chez lui. Il observe, s’observe et se renseigne : Archélaüs, fils d’Hérode, est connu pour sa cruauté – parmi les historiens aussi – . Joseph se retire en Galilée, plutôt qu’en Judée. Joseph obéit à l’ange, oui, il rentre en terre d’Israël. Mais, dans sa confiance, il reste responsable, attentif.

N’est-ce pas cette attitude-là que décrit Paul dans sa lettre aux Romains ? « En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu : vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs …) » (Ro 8,14s). Joseph n’agit pas en esclave de l’ange du Seigneur, il n’obéit pas aveuglément, par peur. Il agit au mieux dans ce qu’il comprend, en fonction de l’objectif du Père. Pour définir son attitude de fils, j’utiliserais des termes comme connexion, connivence, affection, respect, recherche du même but. Dans un lien très fort, d’enfant adopté, choisi, il entre avec tout ce qu’il est et comprend dans le projet de Dieu pour son peuple.

Deux songes, – au présent – , deux brèves interventions de Dieu dans l’histoire et par la mise en œuvre de Joseph, le salut pourra se déployer.

Si nous avions été en Judée, ou en Égypte à ce moment-là, à l’époque d’Hérode ou d’Archélaüs, période d’oppression, d’arbitraire, de violence, aurions-nous su voir le « neuf qui déjà bourgeonne» ?

Et aujourd’hui, au delà ou en deçà de la destruction et de la violence en Syrie, au delà ou en deçà de l’évolution des États Unis, de la Russie, dans la montée des extrémismes ou des communautarismes chez nous, savons-nous reconnaître le « neuf qui déjà bourgeonne» ?

Il en va peut-être d’exercer notre attention. Un jeune du Val-de-Travers utilisait récemment cette image : « Quand j’ai commencé à aller aux champignons, on me disait ‘regarde là, il y en a plein !’ et je ne voyais rien, puis avec beaucoup d’effort, j’en découvrais un, peut-être un deuxième, avec de la chance, un troisième. Maintenant, je sais comment regarder et j’en vois beaucoup plus ».

Exercer notre attention pour reconnaître comment « le neuf que fait Dieu déjà bourgeonne » nous mènera peut-être aussi à ne pas manquer un ange en songe qui nous invite à prendre notre part dans le projet de Dieu pour son peuple. Même si cela nous fait sortir d’une foi tranquille. Même si cela nous coûte des représailles. Et puissions-nous alors agir comme un enfant, un héritier de Dieu, comme Joseph.

Comme le Christ aussi, enfant de migrante, migrant lui-même.

Amen

En ce début d’année, rester portée par les expériences de foi vécues ou entendues et rester en attente, attentive, ouverte à ce que Dieu fait émerger de neuf. Y entrer, prendre sa part.

[1] https://www.cath.ch/newsf/creche-de-bagnes-migrants-derangent/

[2] En fait, depuis le début de l’évangile ? A vérifier !

[3] « terre d’Israël » – notre péricope présente les deux seules mentions dans l’évangile de ce terme. Donc il y a accent. En vue de quoi ? Retour d’Egypte – parallèle Jésus-Moïse (cf. massacre des nouveaux-nés, sermon sur la montagne) ou accent sur les destinataires premiers de l’évangile ? – à reprendre une fois !

[4] Référence au dernier ouvrage de Marion Muller-Colard, L’intranquillité, Bayard, 2016