Exode 22, 21-27, Matthieu 22, 34-40  

Le positif dans l’exigence du devoir

Le dilemme de l’Evangile de ce matin est connu : personne ne peut aimer sur commande et pourtant nous voilà appelés à faire de l’adoration de Dieu et du commandement d’amour le cœur de la Loi.

Comment résoudre cette tension entre notre perception spontanée de l’amour et l’exigence contenue dans cette exhortation qui récapitule tout ce qui nous est demandé au nom de l’Evangile[1] ?

La réponse tient en quelques mots : nous pouvons résoudre cette tension entre l’amour et l’exigence de la loi en nous souvenant que l’exigence aussi peut être un cadeau.

Je vous propose alors quelques brefs éclaircissements autour de cette idée de l’exigence comme cadeau.

J’avoue (et je ne dois pas être le seul) que spontanément je n’aime guère les exigences : elles demandent un effort, souvent beaucoup de travail sur soi. Elles exigent de la constance et de la persévérance.

Et cela est vrai du moins partiellement pour le commandement d’amour de Dieu, et vrai certainement pour l’amour de notre prochain.

Il n’est pas si simple  d’interrompre son activité pour se vouer à la prière. Il est parfois difficile de se tenir devant Dieu quand en nous habite le bouillonnement intérieur et qu’autour de nous règne l’agitation. Il est parfois difficile de se centrer sur un texte et de le prier alors que – et c’est le cas en ce qui me concerne ce matin même – le texte de l’Exode nous paraît bien loin de l’image que nous nous faisons de Dieu.

Il est difficile de tenir dans la durée et de vivre l’exigence de la régularité. Alors il nous arrive de préférer l’exigence à la liberté.

C’est une erreur sans doute que d’opposer l’exigence et la liberté. Cette dernière aussi est un cadeau. Quelle joie, en effet, lorsque nous sommes libérés du devoir, et que nous pouvons savourer quelques instants en faisant vraiment ce qui nous plaît.

Mais en quoi alors l’exigence du double commandement d’amour nous aide-elle à vivre ? De fait, l’exigence va de pair avec une liberté bien comprise, et pour la comprendre il faut garder en mémoire la distinction entre le plaisir et l’accomplissement de soi. Même si notre être intérieur regimbe et rechigne, nous savons bien que l’exigence est aussi une bonne chose dans nos vies. La discipline quotidienne et la constance qui l’accompagne nous font vivre car elles nous apportent la satisfaction de donner une direction à notre vie. Elle nous permettent  de recueillir les instants souvent dispersés et fractionnés d’un temps émietté dans un ensemble plus large, celui de la communauté de l’unité des femmes et des hommes qui plusieurs fois par jour s’arrêtent pour prier et entendre les Ecritures. Le commandement de l’amour de Dieu offre ainsi une aide fondamentalement positive. Le commandement est un repère indispensable. Il est un rappel extérieur. Je sais que je dois le suivre sinon je risque de me perdre et de tourner en rond sur moi-même. Toutes nos vies sont marquées par des fluctuations : il n’existe pas d’engagements durables qui ne soient habités par des hauts et des bas. L’enthousiasme le plus sincère peut être suivi du découragement, les décisions les plus fermes peuvent être rongées par l’indécision et le doute. Même les plus solides parmi nous peuvent avoir des passages à vide. Dans ces moments-là, il est alors bon de savoir que de tout notre être nous pouvons nous en remettre à Dieu qui est secrètement à l’œuvre, qui dépasse et travaille notre volonté. Faible est la constance de nos sentiments. J’ai éprouvé, dans certaines périodes de ma vie, que l’exigence de s’en remettre à Dieu est une libération des hésitations du cœur qui s’était aveuglé, de mon âme qui valsait entre le oui et le non, et de ma pensée qui se perdait en conjectures. Il est des moments dans notre vie où l’adoration de Dieu constitue tout simplement une protection contre les voix discordantes (parfois contraires) qui s’élèvent en nous. Alors que nous avons conscience que tout s’érode et s’use – nos mots en tout premier –, il est bon de pouvoir invoquer Dieu. Je donnerais parfois volontiers un synonyme moderne à l’expression Dieu fidèle. Nous pourrions l’appeler l’Inusable. Oui, l’exigence du commandement d’amour et d’adoration de Dieu est un cadeau. Et Dieu devient alors un confident qui m’aide à traverser les moments difficiles parce qu’il me libère des analyses infinies de mes états d’âme.

Mais qu’est-il d’abord du commandement d’amour de mon prochain ? Au passage je note que les deux commandements sont aussi importants l’un que l’autre, mais je constate aussi que du point de vue chronologique le commandement de Dieu apparaît en premier : pour aimer mon prochain je peux m’en remettre à Dieu.

L’exigence d’amour et d’unité est au cœur de votre vocation, elle est pour vous, amis du Tiers Ordre de l’Unité qui êtes venus rejoindre pour quelques jours de retraite la communauté ici rassemblée, et en ce sens nous ne pouvions rêver d’un plus bel évangile pour la célébration de ce dimanche.

Mais comment vivre l’exigence de l’amour du prochain ?

Je reconnais tout d’abord en ce qui me concerne que j’ai d’abord un amour de préférence. Oui, il est facile d’aimer ceux que l’on connaît bien, en particulier les amis de longue date.

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. Il en va de l’amour comme exigence. Car s’il existe un amour de préférence que tout le monde pratique, l’Evangile demande une toute autre manière d’aimer puisqu’il nous demande d’entrer dans l’amour désintéressé.

Reconnaissons alors que là aussi un effort nous est demandé. Il faut parfois beaucoup d’énergie pour rendre visite chaque semaine à un proche qui est atteint d’une maladie chronique. Il faut passablement se creuser la tête pour prendre sa plume et trouver les mots justes qui rempliront la lettre que nous écrivons à une connaissance qui a perdu son conjoint. Il est difficile en tant que laïc engagé de relancer sans cesse les enfants du groupe de catéchisme. Il relève presque de l’exploit de rester persévérant quand il faut rassembler, année après année, les nouveaux arrivés dans une paroisse, ou encore quand il s’agit de convoquer les parents pour qu’ils viennent à un culte des familles. Et notre patience d’écoute parfois se dérobe quand nous entendons pour la cinquième fois les mêmes récriminations d’une personne blessée, ou qu’il s’agit de rassembler des fonds pour les réfugiés.

Mais en quoi alors cette exigence est-elle un cadeau ? Parce que elle offre un accomplissement durable, qui est un bonheur. Nous savons donc bien que nous n’allons pas très loin dans nos vies, si nous opposons les exigences liées à la résistance du réel à une liberté individualiste.

L’exigence de l’amour du prochain peut être comprise aussi comme un garde-fou[2]. Bien sûr nous aimons par préférence, mais nous sommes appelés à nous laisser transformer par Dieu pour aimer tout le monde sans distinction. Ce miracle de l’exigence de l’amour pour tous, seul Dieu peut l’accomplir en nous, mais il ne le fait pas sans nous.

L’exigence d’amour est un cadeau parce qu’elle nous procure un sentiment que personne ne peut nous enlever, celui d’avoir apporté ce que nous pouvions et devions au bon moment. C’est peu, diront certains, je n’en crois rien. C’est beaucoup au contraire, car je crois nombre de nos contemporains atteints d’un certain fatalisme et habités par une secrète résignation. Et ce sont ces montagnes d’inertie que nous soulevons lorsque nous donnons des signes de cet amour désintéressé. Le premier bénéficiaire de cet amour désintéressé, c’est celui qui le pratique, d’abord parce que, comme une grâce, comme un cadeau inespéré, il recevra des signes de reconnaissance – parfois un clignement de l’œil ou une larme suffit – mais aussi et surtout parce qu’il saura en son for intérieur qu’il aura donné à sa liberté d’exister la signification la plus haute. L’exigence est souvent nécessaire pour cela car il faut une mise en route, un appel impérieux que l’on a entendu. Le chemin proposé par le Christ dans ce passage est aussi exigence et se présente comme un apprentissage jamais terminé. Il s’agit de regarder autrui avec le regard que le Christ porte sur les êtres. Christ ne nie pas le mal, les défauts et la méchanceté des êtres humains, mais ce qui fait son originalité c’est qu’il voit les êtres humains dans leur évolution possible. Christ voit mon prochain comme il me voit moi-même : comme ce que je peux devenir, comme ce que je ne suis pas encore.

C’est par la force de l’Esprit de Dieu que je peux recevoir l’exigence d’aimer mon prochain non comme un poids mais comme la promesse de découvrir en lui ou en elle des richesses et capacités insoupçonnées, et de le voir aussi comme capable d’accueillir Dieu.

Aimer son prochain comme soi-même signifie ainsi espérer le bien et croire contre toute forme de résignation que ce bien triomphera.

Amen

 

[1] Ceux et celles qui souhaitent approfondir l’Evangile de ce dimanche pourront lire, entre autres, le commentaire de Sören kierkegaard, « Les œuvres de l’amour 1847 », in Œuvres complètes n° 14, trad. Pierre-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, Paris, Editions de l’Orante, 1980, en particulier p. 1-83.

[2] Sören Kierkegaard, Les Œuvres de l’amour, op. cit., p. 41.