Jean 3, 16-21
1 Jean 5, 3-12a

« Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique, pour que quiconque qui croit en lui ne périsse pas mais ait en lui la vie éternelle. » (Jn 3, 16)

J’avoue que ce verset me fascine et m’irrite.
Il me fascine : en quelques mots nous voici placés devant la confession de l’entier de l’Evangile selon Saint Jean. En une phrase tout est dit. Quelle leçon pour un pasteur !
Mais ce verset m’irrite aussi. Je devrais plutôt dire : ce qui me contrarie, c’est l’usage qui est fait, parfois, de ce bref texte. Lorsqu’il est utilisé comme argument définitif pour faire entendre raison aux incroyants et qu’il est utilisé (à cause du verbe périr) comme prétexte pour éveiller la peur, alors oui ce verset me contrarie.
Devant la densité théologique de ces quelques mots, je vais simplement le commenter partie par partie.

Dieu a tant aimé le monde.
Dieu refuse d’être impassible, indifférent à ce qui se passe sur notre terre. Le verbe aimer désigne d’abord une action. L’amour ici se fait geste. Dieu manifeste le sérieux de son œuvre : le verbe aimer est toujours couplé avec le mot vérité.

Il a donné son Fils unique.
Aucun geste ne peut dépasser le don de ce Fils. Pour le mesurer, il suffit de nous remettre en mémoire le récit du sacrifice d’Isaac. Unique, le Fils l’est donc d’abord au sens habituel d’irremplaçable.
Mais le qualificatif d’unique veut traduire également l’originalité de la démarche de Dieu. C’est Lui qui se met en quête des humains. La démarche est donc singulière, parce qu’elle relève de l’initiative de Dieu.
Il donne son Fils : le pronom personnel souligne le lien indestructible existant entre Dieu et Jésus. Ce dernier se fait en personne l’ambassadeur de Dieu. Et tout au long de son ministère, Jésus montre une dépendance et une confiance absolues à l’égard de son Père.

La section suivante ouvre sur le rapport entre Dieu et les humains.
Dieu vient dans le monde et il s’adresse à quiconque veut bien le recevoir.
Son amour est universel. Il n’exige aucune condition préalable. Il est aux antipodes de toute discrimination. Cet amour n’est pourtant pas une simple empathie. Mais vous l’avez entendu, ce serait gommer l’aspérité du texte que d’oublier la mention du jugement. Les traductions de ce passage sont à mon sens trop abruptes.[1] Il vaudrait mieux dire : en son Fils, Dieu vient pour – littéralement – mettre en crise le monde dans le but de l’amener à faire le bien. Dieu juge le monde, entendez par là qu’il le remet radicalement en question pour braver de façon non violente toutes les forces du mal et en particulier pour vaincre toutes les puissances de mort. Or la haine et la méchanceté qui sommeillent en nous sont aussi des puissances destructrices. L’amour que Jésus incarne est donc un amour tonique, actif, j’ose dire combattif et résistant contre toutes les formes du mal.

L’Evangile s’adresse à quiconque croit, c’est-à-dire à chacun et chacune d’entre nous. Le Dieu Un s’adresse au multiple et le bénit. L’amour de Dieu ne veut pas nous rendre uniforme, homogène. Sa générosité s’ouvre sur le monde tel qu’il est, dans sa diversité. L’amour de Dieu est multicolore. Nous pouvons exister devant lui, dans la variété de nos physiques, de nos caractères, de nos âges. L’unique respecte infiniment la diversité.

Pour que quiconque croit ne périsse pas mais ait la vie éternelle.
De façon légitime, le verbe « périr » fait peur. C’est pourquoi il ne faut pas oublier que la confession de foi de Jean l’évangéliste se dit dans un langage symbolique. Vouloir prendre ce verbe au sens le plus physique est quasi impossible. Si nous voulions l’expliquer uniquement par la raison, nous nous trouverions dans la situation de quelqu’un qui voudrait expliquer la géométrie à son chat. Il en va ici du langage symbolique utilisé par Saint Jean. La vie éternelle se conjugue au présent dans l’ici et maintenant. Vivre, c’est plus qu’exister. Vivre signifie vivre en plénitude notre passage sur la terre en personnes libres et responsables, en personnes appelées à la foi. Il s’agit bien de croire autrement, de refuser la fatalité et les enfermements de tous ordres. La fatalité qui génère un sentiment d’impuissance nous entraîne souvent à nous replier sur nous-mêmes, un peu comme l’escargot qui rentre dans sa coquille. Ce verset est réaliste et il ne faut pas cacher que la vie humaine peut aussi dépérir, puis périr. Une vie peut aussi être gâchée. On peut parfois « passer à côté » de ce qui fait l’essentiel d’une vie humaine, les rencontres avec Dieu et avec les autres. Pour Jean, la vie éternelle c’est justement cela : une vie authentique qui accepte d’être en réseau. La vie ouvre sur la vie communautaire qui se frotte aux multiples, même si ces rencontres avec les autres surprennent et parfois déstabilisent. Jean est persuadé que c’est en s’ouvrant à autrui que notre foi grandit.

Un mot encore pour nouer la gerbe.
Ce verset isolé prend place dans un récit. Nous pouvons alors suivre Jésus de rencontre en entretien, de signe en miracle, de cheminement en marche vers Jérusalem. Nous pouvons le suivre et comme un dévoilement progressif, nous le voyons accomplir le don parfait qui parachève la mission d’ambassadeur qu’il a reçue du Père. Jésus entre volontairement dans une démarche d’abaissement. Dans la foi nous le reconnaissons comme le roi et le Seigneur du monde. A l’heure où certains d’entre vous entrent en retraite, il est bon de rappeler que l’adoration de ce Dieu humble est juste et bonne.
Ce temps de l’Épiphanie rappelle que nous pouvons suivre les rois mages multicolores qui sont venus de loin, de très loin pour venir adorer l’unique enfant.

Amen

 

[1] Note pour le lecteur et la lectrice. Je précise que cette question de traduction concerne ce passage car j’ai conscience que la thématique du jugement est très présente dans l’Evangile selon Saint-Jean. La construction même du quatrième Evangile culmine en effet dans l’idée du procès, en particulier lors de la magistrale confrontation entre Jésus et Pilate.