Romains 9,1-12, Luc 10,38-42

Paul, au beau milieu d’un exposé un peu compliqué, laisse échapper cette exclamation de louange : Christ est au-dessus de tout ! (Rm 9,5) Toute l’intelligence, toutes les interprétations de l’apôtre reçoivent leur lumière du Christ. Paul a pris le temps, comme Marie dans l’Évangile, de se mettre à l’écoute de Jésus. Seule cette capacité à rester entièrement au Seigneur lui permet d’assumer l’activité débordante de sa mission, de ses discours, de ses lettres.

Dans un monde enfermé dans la désobéissance (Rm 11,32), auquel le nôtre ressemble de plus en plus, Paul, saisi et illuminé par le Christ, ne veut prêcher que la miséricorde de Dieu, dont il a été l’un des premiers bénéficiaires.

La communauté de Rome à laquelle Paul destine sa lettre comprend des chrétiens d’origine juive. Paul lui-même en est un ; il ne manque pas une occasion de le rappeler. Ces convertis de fraîche date s’interrogent sur le sort des autres, de leurs frères juifs qui ne croient pas en Christ.

Paul a donné sa vie au Seigneur Jésus, et il aime passionnément son peuple, le peuple de l’alliance. Il donnerait sa vie – et même son salut ! (9,3) – pour ses compatriotes. J’ai au cœur une grande tristesse et une douleur incessante (9,2)… Pourquoi tant de ses amis, et même des membres de sa famille, ne veulent-ils pas de leur Messie ?

Mais Paul n’a pas besoin de donner sa vie pour son peuple. Il sait que le Messie l’a déjà fait. Jésus déclarait qu’il avait été envoyé aux brebis perdues de la maison d’Israël (Mt 15,24). Il est le Sauveur de son peuple, conformément aux promesses que Dieu avait faites à leurs ancêtres.

Aux Israélites appartiennent l’adoption, la gloire…, écrit Paul. Or, juste avant, dans cette même épître aux Romains, il a montré que l’adoption et la gloire sont des privilèges de ceux qui sont sauvés en Christ (Rm 8,17). Israël, pendant des siècles, fut porteur de cette assurance : Tu es un peuple consacré au Seigneur ton Dieu ; c’est toi que le Seigneur ton Dieu a choisi pour devenir le peuple qui est sa part personnelle parmi tous les peuples qui sont sur la surface de la terre. (Dt 7,6) Ce peuple reste donc le peuple élu de Dieu.

Paul maintient le message de l’Évangile qu’il s’est proposé d’annoncer : Dieu nous sauve, nous choisit, nous fait grâce par son libre amour (Rm 9,11). Notre élection ne dépend ni de nous ni de nos œuvres. Le dessein de Dieu est miséricorde.

Paul, comme Jésus avant lui, a eu à souffrir de la part de certains membres du peuple juif. Pourtant, ses paroles ne laissent apparaître aucune condamnation. Il contemple son peuple avec le regard du Dieu des promesses, dont le visage s’est révélé sous les traits d’un humble descendant de David, Jésus de Nazareth. Israël était dans le monde porteur des paroles de Dieu. Désormais, la Parole a pris chair en Israël. Dieu s’est indissolublement uni à ceux de qui, selon la chair, est issu le Christ (9,5). Et c’est à Jérusalem, dans la sainte cité de David, que le Christ, Agneau de Dieu, a ôté le péché du monde et qu’il est ressuscité.

Israël est donc au cœur du salut de Dieu. Paul s’unit à son peuple, comme le Christ. Les enfants d’Israël gardent la vocation d’être enfants de Dieu (9,8). En évoquant son peuple, Paul annonce Jésus-Christ, qui ouvre pour tous un avenir.

Apprenons de l’Évangile à tout attendre de Jésus. Jésus entra dans un village. (Lc 10,38) Il vient à la rencontre de tous, mais particulièrement de Marthe et de Marie. L’initiative de la grâce n’est pas moindre pour l’une que pour l’autre. Jésus est là pour ces deux femmes qui sont ses amies. Et ces deux sœurs l’accueillent avec tout leur amour.

Cet amour s’exprime différemment. Marthe reçoit Jésus et se met à son service. Marie s’approche de lui et se met à son écoute. La parole que Marie reçoit du Seigneur ne la laissera pas inactive : la parole de Jésus est un appel à le servir. Et l’activité de Marthe est conforme à la parole du Seigneur. Jésus n’a-t-il pas dit : Si quelqu’un me sert, le Père l’honorera (Jn 12,26) ?

Jésus déclare pourtant que c’est Marie qui a choisi la meilleure part (Lc 10,42). Peut-être s’agit-il simplement d’une question de priorité. Luc écrit littéralement que Marthe est tiraillée (περισπαω : Lc 10,40) ; elle ne sait plus où donner de la tête ! Son esprit n’est plus libre pour aimer – d’ailleurs, elle rouspète -, pour discerner l’essentiel. À cette dispersion répond l’attitude de Marie qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole (10,39). Elle est pour Jésus, entièrement à lui, suspendue à ses lèvres.

Marthe, dit Jésus, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses ! (10,41) Jésus ne reproche pas à Marthe de servir, mais de s’inquiéter. Jésus n’est pas venu pour augmenter nos soucis, mais pour nous en décharger (Lc 12,22 ; Mt 11,28 ; 1P 5,7). Elle est inquiète parce qu’elle ne prend plus le temps de se laisser habiter par la paix qui vient du Christ. Qu’elles se mettent donc ensemble à l’écoute ; elles seront ensuite disponibles, libérées pour servir.

Au 15e siècle, le moine Thomas a Kempis (v. 1379-1471), s’inspirant de ce récit évangélique, écrivait : « Avec Dieu, j’ai tout… Si je ne puis l’acquérir, je suis dans une agitation continuelle, car ces biens multiples qui ne sont pas lui, ne peuvent me satisfaire. »[1]

De Jésus doivent naître nos pensées et nos actions. Christ est au-dessus de tout ! (Rm 9,5), écrivait Paul. De lui découle le regard que nous portons sur les autres, puis notre engagement à son service.

Nous ne savons pas ce que Jésus disait à Marie. Mais nous savons ce qu’il a dit avant d’aller chez elle. Dans l’Évangile de Luc, cet épisode fait suite aux paroles de Jésus sur l’amour du prochain et à la parabole du… bon Samaritain. Va et, toi aussi, fais de même (Lc 10,37)…

Écouter permet de partir pour aimer et servir. Marie est en train de l’apprendre. Elle a l’attitude du disciple aux pieds du Maître. Or le disciple de Jésus reçoit l’appel à tout quitter pour le suivre.

Le privilège de connaître Jésus et de croire en lui, qui est le nôtre en tant que chrétiens, ne saurait devenir un prétexte pour condamner les autres. Bien au contraire, Jésus nous appelle à le suivre dans son mouvement de vie offerte, dans son amour pour tous, même pour ses ennemis. Il n’est pas venu juger le monde mais le sauver (Jn 12,47).

C’est la leçon que je vous propose de retirer de ces deux textes bibliques. Elle est toute simple. Elle permet de résumer le développement un peu complexe de l’apôtre Paul, et d’apporter une réponse à l’inquiétude de Marthe. Apprenons à considérer chaque personne, mais aussi chaque circonstance de notre vie, avec le regard de Jésus. Paul, Marie, et certainement Marthe, en ont expérimenté la force libératrice. Amen.

[1] Cit. in D. Bourguet, L’Évangile médité par les Pères – Luc, Lyon, Éditions Olivétan, 2008, p. 120.