Gen. 12,1-9 / 1 Co 13 / Luc 18,31-43 ecoute

Dans la bible et en christianisme, l’écoute est première, la vision vient ensuite. Ce n’est pas par hasard : car la vision peut captiver et même tétaniser celui qui voit ; au contraire, l’audition sans la vue maintient une forme distance qui garantit la liberté de celui qui écoute.

Ainsi, Dieu choisit de parler plutôt que de se montrer : notre liberté est à ce prix. Dieu choisit de nous solliciter plutôt que de s’imposer ; il choisit d’attirer à lui plutôt que de fasciner ; il choisit de convaincre par amour plutôt que de vaincre par tout autre moyen.

[ Dieu parle, et sa Parole marque l’absolue souveraineté de son initiative, la liberté irréductible de sa grâce et l’entière gratuité de son choix de créer. Mais précisément Dieu parle, plutôt que de se montrer, afin que notre liberté de répondre soit elle aussi irréductible.]

[La parole de Dieu initie une relation, dans laquelle quiconque écoute est libre de s’engager ou d’ignorer l’invitation.] La parole crée et offre une relation que l’on peut à tout moment honorer ou refuser. La parole est première mais en position d’humilité. La parole de Dieu frappe à la porte du cœur et de l’intelligence, mais elle demeure en attente, sur le qui-vive, prête à poursuivre sur le chemin qu’elle désigne. L’humilité de Dieu qui parle garantit le libre choix de l’être humain ainsi interpellé.

Dans cette dynamique surgit l’appel adressé à Abram.

Dieu parle, Abram entend. Dieu appelle Abram par son nom, et Abram choisit d’écouter. Dieu révèle à Abram son projet : faire de lui la racine d’une famille dont la marque particulière, la bénédiction divine, s’étendra comme une offre à toutes les nations.

Pour réaliser ce dessein, Dieu appelle Abram à quitter sa terre d’origine pour un pays qu’il ne connait pas, un pays que Dieu lui promet de lui montrer : la vue de cette terre inconnue viendra comme le fruit de la confiance, au terme d’une durée. Certes, dans l’imagination et le cœur d’Abram, une forme de vision de ce pays pourra sans tarder naître et se développer grâce la parole entendue; mais le chemin concret ne se découvrira que comme fruit de son écoute de Dieu, qui promet de montrer la route au fur et à mesure, comme en témoignera plus tard un psaume : Seigneur, tu m’as saisi par ta main puissante ; par ton conseil, tu vas me conduire….

Abram quitte ce qu’il connaît par la vue et se met en chemin vers ce qu’il ne voit pas. Abram répond à ce qu’il a entendu et se met en route sur la lancée d’une promesse ; le père des croyants obéit parce qu’il a été convaincu par le ton d’un appel. Il a écouté, et il a été touché par la teneur d’une promesse à laquelle il choisit de donner sa confiance.

Deux millénaires plus tard, au bord du chemin où grandit la rumeur d’une foule qui approche, un aveugle dont l’habitude est de mendier à cet endroit demande qui va là… On lui répond : Jésus, de Nazareth.

Puisant dans ce qu’il a déjà entendu dire de cet homme Jésus, voici que l’aveugle se met à crier : fils de David ! fils de David !

Cette appellation se dresse comme un signe de reconnaissance, comme une bannière désignant le messie ! L’aveugle qui comme nous n’a pas la possibilité de voir Jésus proclame que c’est le Messie qui passe ! Celui qui ne peut voir l’homme de Nazareth a discerné sa véritable identité grâce aux témoignages qu’il a écoutés.

Son entendement lui fait voir ce que la foule qui regarde Jésus n’a pas encore reconnu de lui.

Surgit alors une question : puisque cet aveugle voit ce que les bien-portants n’ont pas perçu, pourquoi demande-t-il de recouvrer la vue ?

Assurément parce que Jésus représente pour lui davantage que l’argent qu’il demandait depuis des années à tous les autres passants ! Cet aveugle a saisi que Jésus peut donner non pas seulement de l’argent permettant de vivre, mais qu’il apporte la vie elle-même ! La vie dépend de lui, il est le Messie dont les Écritures annonçaient depuis toujours une intervention majeure, décisive, irremplaçable pour l’accomplissement de l’histoire…

Si l’aveugle demande de recouvrer l’usage de ses yeux de chair, c’est pour voir ce qu’il vaut vraiment la peine de voir ! Si l’aveugle demande à retrouver la vue, c’est pour ne rien perdre de la manière dont Jésus va remplir sa mission.

L’aveugle ne demande pas de guérir pour aller courir le monde et réaliser enfin plus aisément sa propre existence… Cet homme use de sa vue retrouvé e pour suivre Jésus sur le chemin, et devenir témoin des événements de la Pâque de Jésus qui s’accomplira à Jérusalem. Voilà ce qui, plus que tout autre événement au monde, mérite d’être vu.

En nous montrant le choix de cet aveugle guéri, l’Évangile nous donne l’optique qui met en clarté le tout de l’histoire humaine.

Connaître les événements de la Pâques apporte la vision essentielle pour quiconque aspire à ne pas rater le centre de l’Évangile, pour quiconque désire voir apparaître le cœur du projet de Dieu, ou encore pour quiconque se réjouit de pressentir la teneur, la force de l’Amour que Dieu nous porte.

Frères et sœurs, que deviennent dans nos propres parcours de disciples le déplacement qu’a connu Abram et l’écoute éclairante pratiquée par l’aveugle ?

Comme Abram, nous avons à quitter une manière de vivre qui nous est habituelle pour connaître une ré alité nouvelle. L’apôtre Paul nous prend pour ainsi dire par la main pour nous mettre sur la voie : Quand j’étais petit enfant, dit-il, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.

C’est notre expérience à tous : nous sommes d’abord centrés sur nous-même, comme l’enfant ; puis nous apprenons à centrer notre attention vers autrui, ce qui est la marque de l’adulte.

Mais l’apôtre veut nous conduire à une capacité d’aimer qui va beaucoup plus loin ; l’apôtre veut nous conduire à un amour qui est d’un tout autre ordre que l’attention bien éduquée ou même la bienveillance envers autrui.

Vous l’avez entendu il y a quelques instants, Paul parle d’un amour qui en tout persévère, en tout renouvelle la confiance, en tout maintient l’espérance…

Pour nous faire voir la source d’un tel amour, l’apôtre Paul fixe nos yeux sur la Pâque du Christ, autrement dit sur les événements que l’aveugle guéri a choisi de voir :

L’Amour du Christ devient saisissant, observe l’apôtre, à la pensé e que Jésus est mort pour tous.

Et il est mort pour tous afin que les vivants ne vivent plus centrés sur eux-mêmes, mais sur Celui qui est mort et ressuscité pour eux.

Dans cette optique, nous ne connaissons plus personne selon les seuls critères humains ; c’est-à-dire : nous ne voyons plus personne avec un regard privé de la lumière qui jaillit de la Passion et de la Résurrection du Christ.

À Damas, l’apôtre Paul a fait la bouleversante expérience de ce déplacement d’une connaissance de Jésus à la manière humaine-connaissance qui ignorait son identité de Fils de Dieu- à la connaissance de Jésus le Messie, crucifié et ressuscité pour tous.

Paul résume ainsi sa propre évolution :

Même s’il est vrai que j’ai connu le Christ à la manière humaine, je ne dois plus – et vous-mêmes ne devez plus- le connaître ainsi.

Toute personne qui a reconnu le Christ est une création nouvelle. La saisie de la réalité qui nous était habituelle est passée : le neuf est inauguré.

Certes, frères et sœurs, il y a bien des moments et de multiples situations qui nous font soupirer : « je n’y vois pas très clair !… »

Nous ne voyons pas encore clairement tout ce qu’a ouvert pour nous la Pâque de Jésus. Nous sommes en marche, nous voyons la présence et l’œuvre du Seigneur Ressuscité comme dans un reflet, comme on voit notre visage dans l’eau d’une fontaine.

Cependant, comme l’aveugle, nous écoutons ce qui est dit de Jésus de Nazareth et nous savons qu’au dernier jour, nous verrons le Christ comme lui nous voit ; nous connaîtrons comme nous sommes connus.

Nous connaîtrons avec une connaissance aussi entière que celle que Dieu a de nous.

Comme le Christ nous as connus et aimés sur la croix, ainsi nous serons connus et aimés de lui à l’heure où il nous accueillera en présence du Père.

Pour croître dans cette connaissance de l’amour du Christ pour nous – connaissance qui contient et dépasse toute connaissance – nous devons fixer nos yeux sur la Passion du Christ, et entrer progressivement dans la naissance qu’il nous offre par sa Résurrection.

Le temps du Carême nous est chaque année offert dans ce but ! Le temps du Carême nous est offert pour accentuer notre connaissance de la Pâque du Christ par laquelle nous pouvons adhérer et participer déjà à la création nouvelle .

Amen.