Jc 3, 1-18
Mt 18, 21-35   
(à partir de commentaires de B. Bidaut et de Taizé)

Ce que nous rappelle la lettre de Jacques, nous le savons bien : la langue – c’est-à-dire les mots – peut encourager, donner confiance, être source de vie et même de louange, comme elle peut aussi rabaisser, critiquer, mépriser et détruire. Certaines paroles élèvent, tandis que d’autres blessent ou tuent…
Et il est des blessures que l’on n’oublie pas. Dans certaines situations tragiques, le chemin vers la guérison semble passer par une prise de conscience de la profondeur du mal plus que par l’oubli. On n’évacue pas le mal – il reste de toutes façons -, mais on peut ne pas s’y dérober pour le laisser peu à peu s’abîmer dans l’amour, puis se transformer. Si le Premier Testament parle de la colère de Dieu, c’est que Dieu a mal et que son amour envers Israël est blessé par les infidélités de son peuple. Or, le plus extraordinaire de l’histoire biblique – c’est la découverte des prophètes – réside dans le fait que, par amour, Dieu va au-delà de sa propre colère (voir par ex. Osée 11, 7-9).

La vie chrétienne est fondée sur le Christ qui manifeste à l’humanité la miséricorde divine. La vie commune des chrétiens prend appui sur la réalisation du pardon entre les humains. C’est ce que Jésus rappelle à l’apôtre Pierre dans les versets qui précèdent l’Évangile de ce soir, avant de signifier sa pensée dans la parabole dite du débiteur impitoyable… Et lorsque Pierre intervient, c’est le bon sens qui parle et qui interroge l’humanité. L’apôtre sait bien que les relations entre les humains sont délicates et parfois difficiles : Quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner? Jusqu’à sept fois ? Jusqu’où faut-il en fait tolérer le mal que fait l’autre? La question de Pierre appartient à tout être humain, à chaque communauté vivant des conflits. La question de l’apôtre n’est pas aussi simple qu’elle le paraît, car, nous le savons bien, pardonner pour pardonner, c’est prendre le risque d’un glissement d’attitude vers la faiblesse d’une part, et vers la complicité d’autre part.

A la comptabilité de Pierre, Jésus répond par une autre qui annule la première (jusqu’à septante-sept fois): le pardon ne se comptabilise pas, le pardon est illimité. La réponse de Jésus peut alors apparaître comme insupportable … Pourrions-nous aller jusque-là ? Pierre s’est sans doute posé lui-même la question. Jésus nous répond par la parabole des «deux débiteurs ». La parabole met en scène deux personnages qui font leurs comptes, un serviteur et son roi. Le premier, suppliant son maître, se voit remettre une dette de dix mille talents … C’est une somme extrêmement élevée, des centaines d’années de salaires pour un ouvrier… C’est une remise de dette sans limite. Ce même serviteur exige d’un autre le règlement d’une dette d’un montant presque dérisoire. Malgré les supplications de ce troisième personnage, qui ne peut payer sa dette dérisoire, le serviteur le fait jeter en prison. on connaît la suite de l’histoire : le roi, sachant cela, le fera enfermer à son tour jusqu’à ce qu’il ait tout remboursé. L’enseignement à tirer de cette parabole est peut-être surprenant, mais il est clair. Si la dureté du serviteur de la parabole est insupportable, elle exprime une mise en garde pour les pécheurs pardonnés que nous sommes. Nous sommes tous dépendants de la miséricorde de Dieu ; la grâce du pardon que Dieu nous fait doit pouvoir nous rendre capables de miséricorde à l’égard des autres. L’Évangile exige des croyants qu’ils établissent avec les autres une relation non comptable, une relation de miséricorde conforme à l’enseignement de Jésus.

Que faire alors ? à Il semble que l’Évangile veuille nous confier la responsabilité du pardon. C’est une manière de réapprendre ce qu’est cet acte de miséricorde : il s’agit de « par-donner », de « donner au-dessus de.. par-dessus… » ; il est nécessaire de rejoindre Dieu lui-même dans son amour, comme nous le disons chaque jour lorsque nous disons la prière commune à tous les chrétiens, le N.P. : pardonne-nous nos offenses…

Le croyant disposé à pardonner comme le Seigneur pardonne est un homme libre, il apprend à se fier à la miséricorde de Dieu qui préside la table du partage… Qui de nous est vraiment parvenu à cette liberté du chrétien ? Le chemin peut être encore long, mais ce que Jésus exprime dans la parabole rejoint tout à fait notre responsabilité propre dans la pratique de la miséricorde. Les paroles du Notre Père nous atteignent au plus profond lorsque nous avons part à cette responsabilité. Pour celui qui pardonne, le pardon est un combat contre sa propre colère. L’ardeur ne pousse plus à une réaction violente, mais à une déchirure intérieure: sacrifier son attente de justice pour faire un pas vers celui qui a péché. Le prophète Ésaïe va plus loin, décrivant un mystérieux personnage sous les traits d’un serviteur souffrant : « Homme de douleur, familier de la souffrance, méprisé nous n’en faisions aucun cas. Or ce sont nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé. Par ses blessures nous sommes guéris.» (Isaïe 53, 4-5). La Croix, en ce sens, prend une dimension existentielle à laquelle nous sommes tous confrontés… Car chaque relation d’amitié, de communion ou d’amour laisse une porte ouverte à la vulnérabilité, c’est-à-dire à la possibilité d’être blessé. S’en souvenir, ne pas fuir cette vulnérabilité, c’est déjà se préparer au pardon.

Prière :
Seigneur, tu nous as pardonnés. À notre tour, nous aimerions nous réconcilier avec nos frères et sœurs…
Tu nous délivres du mal, parce que tu agis avec miséricorde, c’est avec toi que nous œuvrons à libérer le monde du mal.  Amen.