Prédication de Jean 4, 9-26

Une femme obéissante lui aurait dit: – Tiens voilà un peu d’eau!
Mais la Samaritaine est sensible curieuse, décidée:
– Comment toi, un juif, tu me demandes à boire, à moi une femme samaritaine?
Une longue et belle question qui initie le dialogue. Et dans leur échange, il y en aura d’autres. Comment oses-tu ? De quelle manière vas-tu puiser? As-tu un mari? Où faut-il adorer?

Les questions nous permettent de progresser dans la rencontre. Parfois elles ouvrent sur tout un champ à explorer. Parfois elles ferment.
Il y a des questions qui rassasient car elles montrent des possibles. Elles désaltèrent et maintiennent en vie, pour autant que nous les laissions raisonner en nous, faire écho avec nos affects.
Que faisons-nous avec les questions? Hélas, parfois, nous nous précipitons à répondre et tout s’arrête, l’échange est clos. Certes nous avons besoin de réponses simples et précises mais la question est aussi le début d’une frêle démarche et y répondre trop vite confesse notre cécité: nous ne voyons pas tout le potentiel d’exploration qu’elle suscite. Je rencontre parfois des groupes de discussion en Eglise, groupes qui sont plein de réponses! Qu’est-ce qu’ils sont ennuyeux !

La question qui nourrit a une origine dans l’A.T. Souvenons-nous de l’Exode, de la traversée du désert et du peuple qui a faim. Dieu leur donne une gelée blanche et crissante. On appelle cela la manne. Une fois de plus les traducteurs ont voulu répondre et cacher la question. Il ne faut pas dire c’est de la manne, mais littéralement c’est du «c’est quoi ça?» Chaque matin ils mangent du «c’est quoi ça?». Ils disaient «c’est quoi ça?» parce qu’ils ne savaient pas ce que c’était; et chaque jour ils disaient «c’est quoi ça?», la question les maintenaient en vie. La question dévoile mon intériorité.
«C’est quoi ça?» peut se dire avec colère: c’est n’importe quoi!
«C’est quoi ça?» peut se dire avec accueil et écoute: tu peux m’en dire un peu plus?
«C’est quoi ça?» me rend persévérant, patient, car la question arrive tous les jours. Tous, sauf le jour du Seigneur. Ce jour-là il n’y a rien à ramasser, c’est le sabbat. Ce jour-là, la question irrésolue s’apaise, on se repose, on se détend.

Dans le dialogue de Jésus avec la Samaritaine, il y a plein de questions et Jésus n’y répond pas ou ajoute sa question.
–  Comment me demandes-tu à boire à moi, une femme samaritaine?
Jésus répond:
– Qui est celui qui te demande? Quel est le don de Dieu?
La femme se préoccupe de la manière: le puits est profond, tu n’as pas de seau, il n’existe pas de relation entre nos peuples. Elle est dans le faire, le possible, le juste et le faux.
Jésus tire la conversation vers ce que la femme cherche en vérité; vers l’identité intérieure, l’être en relation:
– Qui est celui qui te demande? Quel est le don de Dieu? Seulement cette eau?
Dieu n’est pas celui qui exige des manières mais qui donne…

Je dirais qu’il n’y a pas de quiproquo dans leur dialogue, mais une dynamique pour passer de la manière à l’intériorité, et chercher une unité du corps et de l’esprit. Leur dialogue me fait penser au skieur de randonnée: il faut bien avancer un ski pour pouvoir avancer l’autre: il faut bien s’appuyer sur le faire pour être, et sur l’être pour faire.

Répondre à une questions qui nous arrive risque de casser une générosité possible: je me débarrasse de la question en y répondant, je me mets en avant, je prétends savoir pour l’autre; il y a un peu d’égoïsme.

Nos questions cachent nos soifs. La femme a soif de vérité, Jésus est la source qui a soif d’être bue. Il y a deux manières de boire dit Jésus:
–  Il y a ceux qui boivent et ont toujours soif!
–  Il y a ceux qui boivent et quelque chose s’inverse en eux, ça jaillit en source.
Je peux boire égoïstement, je peux boire en échangeant.

La Samaritaine a bu cinq maris et elle a toujours soif. Jésus lui demande:
– Appelle ton mari! Quelles paroles? quels dialogues te font vivre? dans cette relation particulière avec ton mari!
Elle répond:
– je n’ai pas de mari.
Même avec un seul, si nous aimerions l’avoir, plutôt que de nous demander:
–  qui est-il?
Nous nous appauvrissons.
– Qu’est-ce qu’un conjoint?
–  Qui est cet autre avec qui je tente un dialogue?
Dialogue où la générosité jaillissante me traverse et me désaltère plus que la nécessité de remplir mon seau.

Après le dialogue avec l’autre, le dialogue avec Dieu:
– Où se désaltérer spirituellement?
La Samaritaine perçoit deux lieux: Samarie et Jérusalem; Jésus un troisième: en esprit et en vérité, en pensée et en action.

Pour que le dialogue rassasie et désaltère, il doit être initié par quelqu’un qui parle, tout simplement, sans chercher à enfermer l’autre sans ses réponses. Il doit être initié par quelqu’un qui est, l’ETANT. Le «Je suis qui je suis»; le «je deviens qui je deviens».
Souvenez-vous quand Dieu révèle son nom à Moïse, il dit : «Je suis qui je suis» ou «je deviens qui je deviens».

Et ici, les quatre mots de Jésus sont comme une théophanie quand la femme lui pose la question du Messie. Il dit: «Moi je suis le parlant à toi!»
Il y a de l’être et de l’Eternité,
Il y a une parole qui jaillit et donne sans forcer de réponses,
Il y a JE et TU, TOI et MOI: une relation non possessive.

Etre avec l’autre de simple parlant, c’est manifester Dieu. Pas de réponse close, pas de morale jugeante, pas de manière unique mais simplement être avec, parlant en esprit et en vérité, en pensée et en action.

Amen