Esaïe 7, 10-14
Luc 1, 26-38 

(Natel à la main 🙂 Vous permettez ? Je prends juste mon natel, au cas où.
Oui, oui …..je suis avec vous,
C’est que…. j’attends un ..message (faisant défiler sur les infos sur le natel).
Et si tout d’un coup quelque chose arrive, c’est important que je sois informée (toujours sans regarder l’auditoire).
Ah sur un autre site, ils le disent ….. différemment.
…..Attends là, ça va faire 24 heures qu’Erica ne m’a pas écrit, est-ce que je l’ai vexée ?
(Poser le natel de côté)

Je ne sais pas comment vous la percevez. Mais la frénésie avec laquelle nos contemporains –moi aussi parfois, j’avoue – consultent les natel, ipads et autres m’interroge. Alors oui, je sais que les concepteurs de logiciels ont pour objectif de rendre dépendants, que c’est la raison pour laquelle ils ajoutent des likes, des félicitations, pour valoriser l’utilisateur et lui donner envie de revenir plus souvent sur telle ou telle application. C’est que comme chacun, j’ai besoin de compter pour quelqu’un et d’être rassurée sur ma valeur. C’est un besoin puissant, et il est utilisé en marketing. Après oui, il y a aussi cette course aux informations. Ce besoin d’être au courant, de savoir ce qui se passe, comme si un événement pouvait avoir un impact important sur mon quotidien. Journaux qui envoient les dernières nouvelles ou rebondissements de situation sur nos natels : pastilles, alertes et j’en passe.

« Réjouis-toi, toi qui as la faveur de Dieu, le Seigneur est avec toi. (…) tu enfanteras un fils (…), il sera appelé Fils de Dieu(…), son règne n’aura pas de fin. »

Des mots venus d’ailleurs
Un message, dépose en terre, comme un bulbe , non de tulipe, mais de vérité
Un message qui donne l’espoir
Et affirme déjà l’inimaginé

En douceur et simplicité
Se dit l’essentiel :
Ciel et terre se rejoignent.
L’humanité accueille cette déclaration
et se met au service du projet d’amour et de force de Dieu.

Ils sont nombreux les tableaux qui, par leur composition, traits et couleurs, mettent cette scène en image.
Ils sont nombreux, les croyantes et les croyants qui méditent toujours à nouveau ces mots de l’Ange « Ave Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi.. »

Ils sont nombreux, …
Comme s’il fallait l’entendre sous toutes ces formes, cette nouvelle ; se la répéter pour s’en imprégner,
pour que cette transformation en puissance prenne aussi corps en nous.

Alors peut-être que la prière de l’Angélus, récitée trois fois par jour chez nos sœurs et frères catholiques est la meilleure réponse aux besoins que révèlent ma frénésie d’être en lien, d’être au courant (besoin de compter pour quelqu’un, d’être valorisée, besoin de connaître un événement qui ait un impact sur ma vie, besoin de recevoir un message qui nourrisse l’espoir, qui dise du sens et qui invite à y entrer) : Matin, midi et soir, se redit l’annonce de l’ange ; trois fois de suite, s’entend un message toujours neuf, un message qui change tout, un message qui à travers Marie s’adresse à toute l’humanité.

« je te salue, Marie, pleine de grâce. Le Seigneur est avec toi »

Oui, il s’adresse à toute l’humanité, ce message, parce que voyez-vous, ce qui m’a frappé dans le texte, c’est que l’on ne dit presque rien de Marie, son lieu d’habitation, son état civil. Le texte ne dit rien de sa personnalité, de ses compétences, son ascendance, sa vie de foi. Elle pourrait être chacune, chacun d’entre nous ; l’humanité.

Et ce message de l’ange à Marie vaut toutes les dernières nouvelles du jour, parce qu’il s’inscrit dans une promesse transmise de générations en générations et parce qu’il transmet l’espérance d’un horizon de joie et de paix durable (« il règnera pour toujours » « son règne n’aura pas de fin »). C’est plus fort même que l’annonce fracassante d’un dictateur qui s’écroule et qui risque bientôt d’être remplacé par un autre.
Ce message de l’ange à Marie vaut tous les likes, parce qu’il dit la faveur que j’ai, que nous avons, aux yeux de Dieu.

Il est peut-être temps de préciser que même Martin Luther[1] encourageait à prier les paroles de l’Ave Maria, avec aussi sa deuxième partie « Bénie es-tu entre toutes les femmes, béni aussi est le fruit de tes entrailles », citation d’Elisabeth quand elle vient à la rencontre de Marie (Lc 1,42).

Pourquoi méditer à ce point la salutation de l’ange à Marie? Sans évidemment pouvoir épuiser toutes les significations, je m’arrête sur trois éléments :

« Réjouis-toi » ou « Sois joyeuse » dit l’ange en guise de salutation. Salutation matinale le terme grec « CHaïrè » peut se vider de son sens initial et devenir « Bonjour, Ave » ou, au contraire, retrouver sa signification étymologique « réjouis-toi ». En cette période de l’Avent, je choisis l’invitation à nous réjouir, l’invitation à une joie intérieure, peut-on dire sérieuse ?, à l’annonce de l’incarnation. « Sois joyeuse » fait ainsi écho à dimanche passé, troisième dimanche de l’Avent, que l’on appelle aussi « Gaudete ! » « Réjouissez-vous ! » en lien avec le texte lu ce jour-là, annonce du prophète Sophonie (3,14s) : « Crie de joie, fille de Sion, pousse des acclamations, Israël, réjouis-toi, ris de tout ton cœur, fille de Jérusalem. Le Seigneur a levé les sentences qui pesaient sur toi, (…) Le Seigneur est lui-même est au milieu de toi, tu n’auras plus à craindre le mal. »
Oui, dans ce temps de l’Avent, écoutons cette invitation à la joie qui vient de Dieu ; pour nous en imprégner ; elle renvoie à Dieu.

« Toi qui as la faveur de Dieu » ou « Toi qui as reçu grâce ». Marie, puis depuis Noël, toute l’humanité, donc vous, moi, chacune, chacun, nous avons reçu la faveur de Dieu : Dieu nous regarde avec joie[2] et bienveillance.
Laissons l’ange trouver son chemin jusqu’à chacune, chacun d’entre nous au plus profond[3] de nous-même pour nous dire la faveur que nous avons trouvée aux yeux de Dieu. Comme il l’a fait avec Marie dans le texte de Luc où le nom de Marie ne se situe que toute à la fin de la longue phrase qui relate le chemin de l’ange l’ange envoyé par Dieu en Galilée à Nazareth, chez une jeune fille accordée en mariage à Joseph, descendant de David, jusqu’à « et le nom de cette jeune fille était Marie » (1,26s).

« Le Seigneur est avec toi » C’est la même salutation que l’ange adresse à Gédéon (Jg 6,12) avant qu’il ne l’envoie sauver son peuple opprimé. Et cette salutation « Le Seigneur est avec toi » est, tant pour Gédéon que pour Marie, une affirmation et une invitation : une invitation à jouer un rôle dans l’histoire du salut.
C’est aussi le nom donné dans le prophète Ésaïe (7,14) au fils de la jeune fille.
Quand je sens auprès de moi la présence de Dieu, quand je comprends qu’il est déjà à l’œuvre dans le monde, je suis comme mise en mouvement dans une attitude d’accueil, d’ouverture et d’action pour participer à ce règne.
Dans le récit de l’annonciation, Dieu « enrôle le peuple de la terre dans les projets du ciel »[4].
Et quand Dieu « enrôle le peuple de la terre dans les projets du ciel », il le fait avec un grand doigté. Ce qui est délicatement exprimé par Fra Angelico dans sa peinture de l’Annonciation[5] : le rayon de lumière, symbole du Saint Esprit, y arrive jusqu’à 1 cm du ventre de Marie : 1 cm de vide comme pour dire l’espace laissé à Marie, la liberté où peut naître son oui.

Aujourd’hui des hommes et des femmes sont torturés dans le désert qui mènent aux rives de la Méditerranée. Aujourd’hui, en Amérique latine, les cartels de la drogue ont leurs tentacules jusqu’aux pouvoirs. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont utilisés pour attiser la haine et destabiliser la volonté de vivre ensemble malgré les différences. Aujourd’hui, la cupidité détruit des éco-systèmes entiers. Aujourd’hui, en Syrie et ailleurs, la guerre continue de tuer, d’opprimer.
Aujourd’hui, comme aux temps de Sophonie, d’Ésaïe ou de Marie.
Aujourd’hui, comme à leur époque, l’état du monde semble sans issue, et pousse à des choix dictés par la peur.
Et c’est aussi aujourd’hui que retentit à nouveau l’annonce de l’ange à Marie : « Réjouis-toi, toi qui as les faveurs de Dieu, le Seigneur est avec toi. » Une promesse s’accomplit et nous sommes invités à en être partie prenante.
A Noël, Dieu inaugure toujours à neuf un règne, un règne qui se vit et se construit avec les petites gens, un règne qui n’aura pas de fin.
Amen – « Que tout se passe pour nous comme l’ange nous l’a dit ».

« Noël… un geste d’ange
une douceur venue d’ailleurs
deux mains ailées
et tout est dit

L’une réveille
l’humanité dormante
l’autre pointe
vers la promesse étoilée

Terre et ciel
sont désormais liés
dans l’immémoriale venue
du messager de lumière

Il fallait cette tendresse
qui est de Dieu
pour lever la peur
et libérer l’amour »

Francine Carillo, Braise de douceur, Ouverture : 2000, p.97

[1] https://en.wikipedia.org/wiki/Hail_Mary#cite_note-15, 16 et 17

[2] « keCHaritômè » – jeu de mot avec « CHaïrè »

[3] Cf Esaïe 7,11

[4] Petit livre de célébration, liturgie matinale A

[5] Observation que je dois à une amie, Erica Csefalvay