Sagesse 11,22 – 12,2, 2 Thess 1,11 – 2,2, Lc 19, 1-10

« Nous prions continuellement pour vous, afin que notre Dieu vous trouve dignes de l’appel qu’il vous a adressé. » (1Thess 1,11) La première fois que j’ai consciemment entendu cette phrase, c’était de nuit, dans la pénombre de l’église en pierres à l‘Abbaye de la Maigrauge.

C’était lors d’une formation continue dans cette communauté. Un de ces temps où la distance du quotidien avive les questions de sens, d’orientation, de recherche de profondeur.

J’avais choisi d’aller aux Vigiles, à 4h45 du matin, pour le défi, pour le fun, pour le désir sûrement aussi d’un temps particulier avec Dieu. Derrière moi, dans leurs stalles, les sœurs ; devant moi le chœur de l’église ; dans les chaises pour l’assemblée, vu l’heure 😉 , j’étais seule. Quelle orientation prendre dans ma vie ? Quels choix privilégier ? Comment y vivre la saveur de l’évangile ? Ces questions me travaillaient. C’est là que cette phrase de l’épître a tout particulièrement résonné pour moi : « Voilà pourquoi nous prions continuellement pour vous, afin que notre Dieu vous trouve dignes de l’appel qu’il vous a adressé. » A ce moment-là, je l’ai entendu comme une prière des sœurs pour moi dans mes recherches, envies et incertitudes. Je l’ai accueilli comme l’invitation à une décrispation – accepter la non-maîtrise de mon avenir parce que le sachant dans le soin de Dieu. Je l’ai reçu comme une invitation encore à ouvrir les yeux, à quitter la solitude ressentie, à me sentir reliée à mes sœurs et mes frères dans la foi. Ce fut enfin comme une invitation à entrer dans ce mouvement commun de confiance à Dieu.

C’est la force et le cadeau de se sentir reliés dans la prière ; c’est la force et le cadeau de se sentir portés dans une prière. Comme me l’écrivait un collègue pasteur français : « Heureux ceux qui prient les uns pour les autres ; des liens invisibles mais profonds se tissent entre eux dans la lumière de Dieu ».

Alors bien sûr, ce n’était pas la sœur lectrice qui au nom de sa communauté me parlait à moi, Béatrice. Dans le texte, ce sont Paul, Sylvain et Timothée qui s’adressent aux croyants à Thessalonique, vers 50 après Jésus-Christ. C’est une communauté qu’ils ont fondée un peu plus tôt, une communauté dont les nouvelles les réjouissent (1 Thess 1 ; 2,13 ) puisque la communauté approfondit et vit sa foi, malgré les persécutions dont elle fait l’objet.

Bien sûr donc, ce n’était pas la sœur lectrice qui me parlait à moi, mais le mouvement est le même : des croyants prient pour d’autres, pour leur foi, leur vie, leurs choix. Non pour les influencer, mais pour leur rappeler qu’ils comptent pour eux, qu’ils comptent pour Dieu. Ils leur rappellent qu’ils et elles font partie d’un réseau plus large de personnes qui ont un objectif commun. Et cet objectif commun est rappelé : « Voilà pourquoi nous prions continuellement pour vous, afin que notre Dieu vous trouve dignes de l’appel qu’il vous a adressé. » L’appel n’est pas détaillé, précisé « qu’il vous donne d’accomplir tout le bien désiré et rende active votre foi ». L’appel n’est pas plus détaillé, il s’agit de quelque chose entre les Thessaloniciens et Dieu, comme si chacun, chacune dans son lieu, ses contingences, avec sa personnalité, sait, sent comment être digne de l’appel reçu. Et peut-être même qu’il n’en va pas de grandes décisions à trancher ou de choix à faire, mais d’une orientation dans ceux-ci.

 

Passons maintenant à l’évangile.

Zachée nous est présenté comme un « être de désir et de quête (Bovon 239 « Luc sait l’être humain un être de désir et de quête): Zachée « cherchait à voir […] Jésus » (v.3) ; il espère le rencontrer. Rien ne nous est dit de sa motivation ; ce qui est souligné, c’est sa persévérance dans la quête : Comme la première intention ne peut pas se réaliser, – voir Jésus quand il passe- , il trouve une solution de rechange, l’arbre. Il se mouille, il transpire, s’investit dans sa quête, il court en avant. Pour le dire autrement, « sa volonté collabore avec son espoir » (Bovon 239).

Ce thème de la quête, de la recherche ouvre et clôt le récit : à la quête de Zachée au début de l’histoire « il cherchait à voir qui était Jésus » correspond la quête de Jésus dans la phrase conclusive « En effet, le Fils de l’Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Lc 19,10) . Et l’histoire de ces désirs sera celle d’une rencontre : la rencontre entre l’être humain qui cherche Dieu et Dieu qui cherche l’être humain.

Zachée n’y parvient pas tout de suite, il est limité par ce qu’il est : trop petit pour voir, dans la foule. Ce n’est pas une question de volonté ; il n’a rien fait de faux non plus ; c’est un constat : Zachée est petit. La force de Zachée est de ne pas s’y arrêter. Dans cette persévérance de Zachée ; j’entends un encouragement à persévérer dans notre recherche de Dieu : à essayer encore, à ne pas se laisser décourager, à remettre l’ouvrage sur le métier, même si la rencontre ne s’est pas vécue. C’est une invitation à poursuivre notre désir de Dieu, notre quête, dans et malgré ce qui nous limite, objectivement (emploi du temps, sollicitations familiales, tâches ménagères, manque d’exemples ou manque de méthode…).

Zachée donc monte sur l’arbre, il choisit de « s’élever » (librement d’après Albert le Grand, Bovon 245). Zachée ne renonce pas à l’effort, se moque du qu’en dira-t-on – « un notable .. sur un arbre ! » ; simplement, il ne veut pas manquer Jésus qui passe.

Jésus, lui, – comme si dans sa recherche à lui, il l’avait senti – s’arrête sous l’arbre et lève les yeux. D’habitude c’est l’homme, la femme, qui lève les yeux vers Dieu. Ici, c’est le contraire : Dieu lève les yeux vers l’homme. Bien sûr, on peut dire qu’évidemment, puisque Zachée est sur l’arbre, Jésus est obligé de lever les yeux pour lui parler. Mais influencée par une lecture du Cantique des cantiques qui y voit l’expression de l’amour des croyants pour Dieu et de l’amour de Dieu pour le croyant/ la croyante[1], je vois ce geste comme l’expression du désir de Jésus d’être en lien avec Zachée, l’expression d’une attente, d’une demande, d’un espoir ; C’est l’espoir de Dieu qui attend l’homme.

Avant l’échange des mots, il y a un échange de regards.

« Descends, Zachée, il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison » (v.5) :

Après s’être « élevé », Zachée est invité à descendre, à aller dans sa maison. Je suis convaincue que Dieu n’est pas prisonnier de nos célébrations, de nos retraites. Il nous précède dans le monde « descends », il s’invite à la rencontre chez nous, dans nos lieux quotidiens, dans nos gestes quotidiens, dans nos limites. Son incarnation signifie aussi que nous pouvons vivre nos gestes quotidiens les plus simples, balayer, dépendre la lessive, attendre le bus, traverser la foule, comme des temps où Dieu vient demeurer dans notre maison, dans notre être : Je peux alors vivre ces temps présente à moi, présente à lui, présente à ce qui m’entoure.

« Il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison » Jésus était censé « passer » (v.4) par Jéricho, la « traverser » (v.1) . L’initiative et la persévérance de Zachée le font changer de plan : il ne passera pas seulement, il va demeurer dans la maison de Zachée (cf. Bovon, 241). « il [le] faut », « il faut » est, dans l’évangile, une manière de parler de l’agir de Dieu. « il me faut demeurer » : tant pour Jésus que pour Zachée, la rencontre a créé de l’imprévu qui a été accueilli.

« Aujourd’hui », le texte insiste dessus : « il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison » (v.5), puis à la fin « aujourd’hui, le salut est venu pour cette maison. » (v.19) Dieu n’est pas prisonnier d’un temps particulier qu’il soit d’autrefois ou loin dans l’avenir. C’est aujourd’hui qu’il propose sa rencontre. Et quand il demeure dans notre maison, quand nous vivons dans la conscience de sa présence, nous vivons déjà le salut. « Aujourd’hui vous est né un Sauveur. » (Lc 2, 11).

Zachée descend « avec joie » nous dit le texte. La joie résulte de cette rencontre réussie, de la perspective d’une rencontre qui se prolonge. C’est la même joie qui ponctue les trois récits en Lc 15 où est retrouvé ce qui était perdu : la brebis que le berger est allé chercher : « réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdu » (Lc 15,6), la pièce perdue que la femme a cherchée et pour laquelle elle invite toute ses voisines à partager sa joie (Lc 15,9 ); le père qui retrouve son fils qui « était perdu et qui est retrouvé », ce pourquoi il faut se réjouir (Lc 15,32 ). Zachée descend avec « joie », il est autant l’accueillant que l’accueilli (Bovon 243). Et l’arrière fond de ces trois récits nous autorise à dire qu’à la joie de Zachée répond celle du « Fils de l’Homme venu chercher et sauver ce qui était perdu ». (19,10).

La rencontre entre Jésus et Zachée a des conséquences sur son action : il fait des dons aux pauvres, il rend ce qu’il a pris par tricherie. C’est le récit d’une foi à l’œuvre. Dans tout son évangile, Luc souligne l’importance des petits et d’un agir social juste. Comme la prière en 1 Thess qui demande que Dieu « rende active votre foi » (1 Thess 1,11).

Certains exégètes appellent ce récit de Zachée, un récit de vocation. Le récit d’un appel. Je ne sais pas où vous en êtes, vous, dans votre vie, quelles décisions ou choix vous avez à prendre. Mais je sais que quels qu’ils soient, y résonne cet appel à vivre la rencontre avec Dieu.

Et unis à Paul, Sylvain, Timothée, aux sœurs et frères qui nous ont précédés, qui ont été importants pour nous dans notre histoire de foi, je peux, nous pouvons, à mon tour, continuellement « prier [les uns pour les autres] afin que notre Dieu nous trouve dignes de l’appel qu’il nous a adressé ».

Et cette communion dans la prière portera notre quête.

Amen

 

[1] Thérèse Glardon, Cet amour qui change tout, texte encore inédit.