Lc 20, 27-38

L’histoire de ces Saducéens m’a rappelé un des paradoxes de Zénon, philosophe de 5e siècle avant Jésus-Christ : celui d’Achille et de la tortue. Je me permets de rafraîchir votre mémoire. Un jour, Achille – Usein Bolt du temps grec ancien – dispute une course à pied avec une tortue. Fort de ses talents et conscient du handicap de son adversaire, il propose à cet animal réputé d’être lent 100 mètres d’avance. Résultat ? Achille n’a jamais pu rattraper la tortue. Au son du départ, Achille court à toute vitesse 100 mètres et arrive au point où se trouvait la tortue au départ. Or, pendant ce temps-là – puisque le temps passe – la tortue a avancé, lentement mais sûrement, ne serait-ce que 2 à 3 mètres. Achille continue à courir pour combler ces quelques mètres, mais pendant ce temps-là, la tortue s’éloigne de lui à nouveau, ne serait-ce que 20 à 30 centimètres. Achille prend encore un temps supplémentaire pour parcourir cette distance, mais la tortue avance encore plus loin pendant ce temps-là. Ainsi de suite, à l’infini. Achille n’a jamais pu rattraper la tortue.

Comment réfuter ce paradoxe ? Les philosophes anciens et médiévaux, même les modernes, se sont torturés les neurones pour le faire, et cela a fait progresser le savoir humain dans plusieurs domaines. Mais si jamais ce matin quelqu’un se laissait persuader par ce raisonnement et décidait de ne plus bouger en jugeant que tout mouvement dans la vie est vain et illusoire ? La façon la plus efficace pour dissiper la vanité de ce paradoxe serait de lâcher une tortue 100 mètres devant soi et de courir pour la rattraper et la dépasser. Ou bien, laissez-moi nager dans une piscine avec une longueur d’avance, ma femme saura me rattraper et me dépasser, même en sifflant.

Il me semble que Jésus réagit de la même façon à l’argument des Saducéens. Pour répondre au raisonnement qui veut tourner en ridicule l’idée de la résurrection, il convoque en fin de compte un geste, un geste de Dieu, le Dieu qui a dit dans le buisson ardent qu’Il est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Dans sa parole, Abraham, Isaac et Jacob que l’on croyait morts, sont vivants. On les croyait des êtres du passé, alors que dans sa parole, ils sont présents. En effet, qu’est-ce que la vie, si ce n’est la relation vivante avec Dieu ? Qu’est-ce que l’existence, si ce n’est l’expression de l’amour de Dieu ? Dans le buisson ardent, en s’appelant le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, c’est-à-dire le Dieu de ceux que l’esprit humain croyait certainement morts il y a déjà longtemps, Dieu s’est révélé comme celui pour qui la mort de qui que ce soit est impossible. « Tous sont vivants pour lui ».

Jésus ne convoque pas ce geste de Dieu comme un simple événement du passé. En effet, comment pourrait-il le faire une fois que Dieu s’est révélé comme le Dieu des vivants ? Un père est père parce qu’il est en relation avec un fils ou une fille ; une épouse est une épouse parce qu’elle est en relation avec un époux ; une amie est une amie parce qu’elle est en relation d’amitié avec quelqu’un ; une sœur est une sœur parce qu’elle est en relation avec une autre sœur ou un frère… Alors Dieu ? Dieu est Dieu parce qu’il est en relation avec les vivants. Dieu refuse d’être seul de l’éternité en éternité ; c’est la nature même de Dieu. La vie, la mort et la résurrection de Jésus le Christ ne fait autre chose que montrer cette vérité, cette seule vérité qui vaut la peine d’être entendu : Dieu est amour ; par amour, il crée, sauve et garde ; tous et tout vivent en son amour.

Jésus nous dit que c’est cette vie-là qu’on appelle la résurrection : la vie en l’amour de Dieu. La résurrection n’est pas une simple répétition de ce qu’on croit vivre sur cette terre en ce temps-ci. Si elle l’était, les Saducéens auraient eu raison, et nous, les chrétiens, nous serions les plus malheureux de tous les hommes. N’est-ce pas que c’est dans l’espérance de la résurrection, c’est-à-dire la révélation de ce que je suis vraiment aux yeux de Dieu, nous sommes à la recherche du bonheur en Dieu dès ici-bas ? Et cela même en renonçant à ce que le monde promet comme les ultimes sources du bonheur humain ?

La destinée de l’humanité n’est pas une simple survie dans la descendance, dans la renommée, dans l’autosatisfaction ou l’autojustification, bref dans ce qui tremble devant l’ombre de la mort. Un être humain est vivant et il sera vivant même si aucun descendant ne se souviendra de lui. Une personne est vivante et elle le sera toujours, même si les malheurs semblent avoir anéanti sa vie, même si les épreuves semblent avoir montré que sa vie a été ratée. La destinée de chacun et de chacune est la résurrection, la vie en plénitude, la vie face à Dieu, comme les anges, dirait-on. Le Dieu qui a relevé le Christ au matin de Pâques pour le dire une fois pour toutes, il continue à nous dire ce matin encore qu’il est le Dieu de Marguerite, le Dieu d’Irène, le Dieu de Geneviève…, le Dieu de Minke, le Dieu de Claire-Irène, le Dieu de Laure. Et il s’appellera toujours le Dieu de chacun et de chacune de nous…, même de moi.

S’il arrive qu’une part de nous-mêmes s’immobilise en disant : peut-être les Saducéens ont-ils quand même raison, laissons tout simplement une parole courir et dépasser le doute d’un élan : je suis enfant de Dieu, que craindrai-je encore ?