En suivant l’étoile

Matthieu 2. 1-12

Sous la conduite d’une nouvelle et brillante étoile, ils étaient venus de pays lointains pour adorer le roi nouveau-né qu’elle annonçait. Des « μάγοι », nous dit le texte grec : des mages donc et non des rois, des « magiciens », astrologues sans doute, des experts en tous cas d’une science et d’une religion païenne dont la tradition biblique à maintes reprises nous met en garde.

En fait le texte biblique ne dit pas qu’ils étaient trois. Mais ce n’est pas par hasard que la tradition en a fait trois, qu’elle en a fait des rois et que l’un des trois est noir. A eux trois, en effet, ils représentent symboliquement les trois continents connus à l’époque : l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Dans leur venue, la tradition, en effet, a vu se réaliser toutes ces prophéties qui annonçaient que les princes du monde entier afflueraient à Jérusalem avec leurs richesses pour se rallier à Dieu et au roi qu’il installerait. Ainsi un royaume de justice et de paix viendrait à s’établir sur toute la terre. Quelle vision, quelle ouverture, quelle hardiesse : les Nations Unies déjà du temps de l’exil !

Voilà donc que des astrologues païens devancent les grands-prêtres et les profs de théologie rassemblés à Jérusalem. Les représentants de religions et de cultures païennes pressentent qu’un événement décisif vient d’avoir lieu. Les scribes, eux, savent bien que le Messie, un jour, naîtra à Bethléem. Mais – alors même que les mages leur font part de leur découverte – pas un ne réalise que les antiques promesses sont donc en train de se réaliser.

Et voilà que Jésus ne se détourne pas de ces païens. Il accepte les richesses de leur culture, de leur science et de leur religion. Dieu de même n’appelle pas les mages à demeurer dans le pays et à se convertir au judaïsme. Non, il les revoie dans leurs pays, certes mûris et transformés intérieurement par ce qu’ils auront vécu au cours de leur pèlerinage, mais toujours astrologues et sans doute toujours païens.

Dès les premières générations, l’Église a osé réaliser ce que ce récit préfigure symboliquement: Elle a résolument et largement ouvert la portes aux richesses, aux dons, aux intuitions que l’Esprit avait donné à des membres d’autres nations, d’autres cultures et d’autres religions que la seule culture et religion juive. Cela n’a pas été sans problèmes. Mais ce n’est sans doute que ce formidable élargissement d’horizon qui a permis aux chrétiens de devenir une communauté à l’échelle mondiale.

De nos jours, la question des relations entre les cultures et les religions se pose à nouveau et de manière urgente. Durant des siècles, les grandes religions du monde ont vécu presque sans contacts entre elles. Chacune demeurant cantonnée dans une région où elle était largement majoritaire et n’avait guère à se préoccuper des autres. Aujourd’hui, la globalisation a au contraire entrainé un formidable mélange de populations. Les contacts entre religions sont devenus de plus en plus fréquents, et il n’est plus guère possible de s’ignorer mutuellement. Déjà les musulmans sont en Suisse les troisièmes en nombre après les catholiques et les protestants, et leur nombre va sans doute encore s’accroitre. Et nombreux sont ceux qui, chez nous, se sentent attirés par le bouddhisme par exemple.

Les Églises chrétiennes ne pourront donc guère éviter de reconsidérer sérieusement leur position face aux autres religions. Ce sera une tâche difficile et délicate qui demandera du temps et beaucoup de doigté. Mais il me semble que le récit de ces astrologues païens qui viennent adorer Jésus peut déjà nous fournir quelques indications de base pour une telle réflexion.

Tout d’abord, il nous faut demeurer conscients que l’Esprit de Dieu soufflera toujours où il l’entend. Jamais il ne s’en tiendra aux seuls canaux que nous voudrions lui prescrire. Toujours à nouveau, des hommes et des femmes d’autres religions ou même des non-croyants nous devanceront par l’authenticité de leur amour de Dieu ou par leur engagement envers leur prochain. Non seulement alors c’est avec grand respect que nous les rencontrerons, nous aurons de plus tout avantage à les laisser nous interpeler et nous inviter à nous remettre en chemin pour offrir au Christ les dons et les possibilités qui sont les nôtres.

Cela ne veut pas dire qu’il nous faudrait imiter ou même adopter tout ce qui nous paraît nouveau, exotique ou fascinant. Même si Jésus a parlé avec une grande admiration et un profond respect de la foi de telle femme samaritaine ou de tel officier païen, il n’en est pas moins resté juif jusqu’au bout, et ce malgré son regard souvent bien critique face à la pratique religieuse de son temps. Qui change de chemin à tout croisement de route n’ira pas bien loin et qui pense devoir tout essayer restera toujours un débutant.

Finalement, de même nous avons toujours à nous mesurer nous-mêmes et nos Églises au message et à l’amour du Christ, ainsi en ferons-nous aussi pour les autres. Là aussi nous aurons parfois à dire un « non » bien clair et décidé lorsque nous y reconnaîtrons un esprit étranger à l’esprit du Christ : un esprit de peur, par exemple, qui ferait violence aux hommes au lieu de les mener à leur plein accomplissement. Mais souvent nous aurons l’occasion de nous réjouir de tout cœur d’avoir rencontré des frères et de sœurs dont nous ne soupçonnions pas l’existence et dans lesquels Dieu est à l’œuvre avec puissance et authenticité. De telles rencontres pourront alors devenir, pour les uns comme pour les autres, l’occasion d’une grande joie. Et, chacun à sa manière, nous nous mettrons à louer Dieu parce que, de nos jours aussi, il nous laisse entrevoir quelque chose de ce royaume réellement universel d’amour et de joie que le Christ est en train de construire parmi nous.

Amen.