Exode 32,7-14, 1 Timothée 1,12-17,

1, 10, 99

Nous vivons dans une société qui raffole des statistiques. Et cela pour tout et rien. On précisera par exemple quel pourcentage de la population est plutôt sédentaire ou randonneur, ou le nombre de fois qu’un joueur de football a touché un ballon durant un match et quel est son pourcentage de passes réussies avec ses coéquipiers. Ces statistiques et ces résultats sont souvent inessentiels.

Des chiffres, pourtant, il en est aussi question dans l’Église. Bien sûr, en soi, ils n’ont rien de condamnables. Il est légitime de vouloir ajuster au mieux les ressources de l’Église avec sa mission. Je reconnais, en toute honnêteté, que les statistiques ecclésiales m’inquiètent : diminution des ressources financières, suppression de postes pastoraux, petits groupes de catéchumènes… Quel avenir pour nos Églises européennes ? Et surtout, comment faire ?

Nous voilà déjà à notre premier chiffre, 1. Disons d’emblée que la parabole de la brebis perdue et retrouvée offre d’abord une vraie consolation à tous ceux et celles que l’avenir de l’Église inquiète. L’Évangile de ce dimanche redit la sollicitude infinie de Dieu. Il nous invite à regarder attentivement le rôle du berger, qui renvoie ici à l’action divine. Le berger prend tous les risques. Il quitte son troupeau et se rend au désert, dans un lieu hostile. Il ne s’épargne aucun effort, aucune peine. Il cherche la brebis jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée. Le récit rappelle aussi la joie du berger. Une joie que nous pouvons ressentir lorsque nous retrouvons après une longue absence quelqu’un que nous aimons, ou lorsque quelqu’un prend des engagements dans la communauté. Le fait que le berger charge la brebis sur ses épaules montre combien elle est précieuse à ses yeux et combien il veut la préserver de tous les dangers. Vous avez remarqué combien dans ce bref récit le berger accomplit toutes les actions. Cette parabole montre que Dieu prend soin du singulier. Il montre également un Dieu qui nous appelle chacun personnellement.

Voici en résumé l’interprétation classique. Elle comporte sa part de vérité et de justesse. Mais j’avoue que cette lecture ne me console qu’à moitié, car et si l’on s’en tient à une lecture statistique aujourd’hui (et en exagérant à peine), il faut bien reconnaître que le berger devrait plutôt partir à la recherche des 99 autres brebis qui composent le troupeau. Alors je continue ma recherche théologique et spirituelle en me posant la question :

– Que se passe-t-il dans les autres religions, face à ce phénomène du petit nombre dans les célébrations ordinaires ?

Mes investigations me conduisent à lire une ancienne loi juive qui m’intéresse beaucoup. Elle instaure le minyan. Dans le judaïsme le minyan est le nombre de personnes minimal requis pour que la prière communautaire soit reconnue valide. A l’origine, il s’agissait d’hommes âgés au minimum de 13 ans et un jour. Je vous rassure tout de suite, cette loi est aujourd’hui assouplie, et pour arriver à ce nombre de 10, la participation des femmes est désormais souvent valable. Ce chiffre est intéressant car il renvoie à l’intercession d’Abraham qui tente désespérément de sauver les villes de Sodome et Gomorrhe. L’épisode est rapporté dans le livre biblique de la Genèse. Celui-ci se termine de façon tragique par la destruction de ces villes. Or, de façon surprenante, la tradition juive a retenu l’importance de la prière d’Abraham. Le patriarche n’a jamais cessé d’intercéder pour ces villes. Je lis dans la Genèse : « – Que mon Seigneur ne s’irrite pas si je parle une dernière fois ; peut-être s’en trouvera-t-il dix [de justes] ? »

« – Je ne détruirai pas [Sodome et Gomorrhe] à cause de ces dix [justes] »

Il n’est dès lors pas si surprenant que le judaïsme ultérieur ait retenu de ce récit la foi et la persévérance d’Abraham, et que cette tradition juive ait même codifié la loi du mynian à partir de lui.

Belle leçon de prière pour nous aussi car elle invite à ne pas jamais désespérer, alors même que parfois tout semble perdu.

Mais retournons très vite à la parabole de ce matin. Il semble que Luc ne s’intéresse qu’à la brebis perdue. Pourtant, les 99 autres sont bel et bien là[1]. Ce lien entre la brebis perdue et les 99 autres a fortement intéressé les Pères de l’Église. J’aimerais partager avec vous leur lecture de la parabole. Mais pour cela il faut que je vous amène à un petit détour sur la manière de compter.

Les anciens comptaient avec leurs dix doigts, et il semble bien que cette manière de faire a fait ses preuves puisqu’aujourd’hui encore les enfants apprennent à compter de cette manière. C’est le cas de mon petit-fils. Il compte jusqu’à dix. Mais que faire quand on arrive à 10 et qu’il faut intégrer les dizaines suivantes ? Les hommes du passé avaient alors trouvé une ingénieuse solution. Ils indiquaient les dizaines avec leurs doigts et ils continuaient de compter les unités à haute voix ou dans leur tête. Cela signifie que grâce à leurs deux mains, ils pouvaient atteindre 100. Mais alors ils devaient recommencer pour la centaine prochaine avec la main droite… C’est ce basculement de la gauche à la droite qui intéresse les théologiens chrétiens.

Pour bien suivre leur raisonnement, il faut que j’ajoute encore une autre information.

Dans l’ancien temps, les mains avaient une valeur. La main gauche était considérée comme mauvaise. Et ce caractère inférieur de la main gauche se retrouve dans nos langues modernes. La main gauche se traduit en italien par la sinistra, et en français ne dit-on pas de quelqu’un qu’il est un peu « gauche » ? La main droite, par opposition, est la bonne main (ne dit-on pas aussi de quelqu’un qu’il est « adroit » ?). Ce passage de la main gauche à la main droite signifie le passage de la malédiction à la bénédiction, de l’incomplet au complet.

Grâce à Irénée de Lyon, auteur de cette interprétation, notre parabole s’éclaire de manière toute nouvelle.En effet, l’unique brebis perdue retrouve les 99 autres. Et cette réintégration a à une signification.

La brebis perdue et retrouvée entraîne, par solidarité, le salut des 99 autres. De plus, cette réintégration amène au chiffre 100.

100 qui évoquait pour les croyants la totalité, une totalité qui englobait toute la terre et renvoyait même à une totalité cosmique. Alors, écrit un commentateur actuel, « qui y voit l’humanité entière. En tant que lectrices et lecteurs de l’Évangile de ce matin, nous sommes appelés à nous considérer aussi comme la brebis perdue aujourd’hui retrouvée. Or cette brebis effectue précisément le passage de l’unité vers la totalité. Elle est unique mais renvoie au tout. La brebis perdue rappelle qu’il est justement faux de dissocier l’unité de l’ensemble.

Les chrétiens qui se savaient perdus et désorientés et qui ont répondu à l’appel de l’Évangile sont appelés à vivre pleinement leur relation avec Dieu et avec la totalité des L’unité renvoie à l’ensemble, la singularité à la pluralité, la solitude à la communion.

La joie dans le ciel, autrement dit la joie de Dieu lui-même – à laquelle nous sommes associés – est d’autant plus grande qu’elle renvoie à la totalité de l’humanité symbolisée par la centaine redevenue complète.

Le nombre, et en particulier le petit nombre de croyants, occupera sans doute épisodiquement nos pensées puisque nous sommes ainsi faits. Mais à l’image d’Abraham, nous pouvons transformer notre inquiétude en prière d’intercession. Nous sommes appelés à passer de la préoccupation du nombre à l’attention à autrui.

Plus encore, l’inquiétude du petit nombre sera chassée parce qu’en tant que brebis retrouvées nous sommes ramenés à la maison et nous sommes intégrés dans un ensemble plus vaste. Ce retour est marqué par une fête. L’hospitalité du berger invite sans distinction tous ses amis à partager le repas qui donne une tonalité joyeuse à cette fête.

99 +1 : la joie du Dieu berger peut devenir la nôtre.

Amen

 

[1] Nous nous basons ici sur les données fournies dans le commentaire de François Bovon, L’Évangile selon Saint Luc, 15,1 – 19,27, Genève, Labor et Fides, t. III, 2001.