Luc 12,49-53

Avec la croix et la résurrection de Jésus-Christ, l’histoire de l’humanité se divise en deux : l’histoire d’hier et celle de demain. Le feu que Jésus est venu allumer sur la terre n’est pas une simple étincelle qui fait naître un mouvement religieux, une orientation politique ou un progrès moral. Ces choses-là, le monde pourrait les faire naître, les renouveler ou les faire disparaître, sans que Dieu n’y soit pour grand-chose.

Le feu venu sur la terre par la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, c’est le feu de l’action que Dieu lui-même a accomplie pour tous les êtres humains de tous les temps. Dieu s’est abaissé jusqu’à la mort sur la croix pour libérer l’être humain de l’esclavage de vouloir se sauver par ses propres efforts. C’est un feu de libération qui annule tout orgueil et tout désespoir. Au matin de Pâques, Dieu a relevé le Christ, et toute l’humanité avec lui. Il a allumé ainsi un feu de grâce qui ne s’éteindra plus jamais. C’est un feu qui pardonne le passé et qui illumine l’avenir.

Avec ce que Dieu a fait en Jésus-Christ, l’histoire de la création se divise donc en deux : l’histoire du monde ancien et celle d’un monde nouveau. Nous vivons aujourd’hui un temps d’entre deux. La victoire de la vie sur la mort a déjà eu lieu, mais on ne la voit pas encore manifestement. Le règne de Dieu est là, mais seule la foi le devine et le discerne pour le moment. Mais un jour viendra où tout sera différent ; c’est notre espérance. Un jour viendra où tout sera tel que Dieu l’a voulu dès la création ; c’est notre foi. En attendant, brûle le feu qui embrase le monde qui passe. La foi chrétienne appelle ce feu l’Esprit Saint. Celles et ceux que cet Esprit rassemble, afin qu’il y ait un peuple fidèle à l’espérance de ce Royaume à venir, on l’appelle Église.

Il y a quelques jours, un petit événement m’a illustré ce temps d’entre deux, ce temps d’espérance. La semaine passée, notre filleul habitant dans le nord de la France est venu passer un peu de temps chez nous. A neuf ans et demi, il s’intéresse à beaucoup de chose, mais ces jours-ci en particulier à Star Wars. Vous connaissez au moins le nom de cette saga de films qui racontent ce qui se serait passé « il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… ». Notre filleul est venu avec quelques figurines du film en Lego, et cela a été un sujet de joie pour ma femme ! Vous savez, mon épouse est une fan de Star Wars ; aucun détail ne lui échappe. Du coup, elle a sorti aussi ses figurines de Star Wars en Lego pour jouer avec lui. Or, un après-midi où je voulais avoir un temps de réflexion sur le texte biblique de ce matin, j’ai proposé à notre filleul un jeu : je défais des figurines de Lego, je mélange les pièces, et il les remonte. Il dit oui, et je commence à défaire allègrement les Lego en me disant que j’aurai bientôt un petit moment tranquille. Je suis en train de les défaire quand ma femme vient vers nous et me dit : « Oh là là, je ne pense pas vous arriverez à reconstruire ce genre de pièces sans plan détaillé ; en plus vous avez tout mélangé ! » Sur ces mots, j’essaie de remonter quelques personnages et un petit vaisseau spatial qui me paraissent pourtant facile. Eh bien, décidément non ! Je laisse un tas de pièces de Lego, ça et là maladroitement monté, à notre filleul et à ma femme quelque peu désemparés, et je me retire. Je m’installe sur le fauteuil d’à côté pour un moment de réflexion, et je ne sais pas comment mais je m’endors.

Je me réveille après je ne sais combien de temps, je vois les deux en train de jouer avec les Lego, entièrement remontés. Chaque tête a sa coiffure ou son casque corrects, le vaisseau spatial, qui prenait une drôle d’apparence tout à l’heure à mes tentatives de reconstruction, a été bien remonté… Bref, le tas de pièces sens dessus dessous a retrouvé son univers Lego initial. Et je me suis dit que les mains de notre filleul avaient dû apprendre patiemment quelle pièce prend telle forme avec quelle autre pièce, et que, quant à mon épouse, elle avait dû se remémorer et réapprendre aussi patiemment les justes places de chaque pièce.

Je me suis aussi dit que celles et ceux qui vivent la semaine du jeûne ici à Grandchamp ont pu faire une expérience semblable, c’est-à-dire d’apercevoir le goût juste, le saveur juste, la place juste de chaque nourriture dans un corps vivant, d’abord en se séparant d’elle puis en se la réappropriant.

Je vous raconte tout cela, parce que cet après-midi-là, le monde tel que je vis ici et maintenant ressemblait pour moi, pour ainsi dire, à ce tas de pièces de Lego, que je n’arrivais pas à remonter correctement et que j’ai abandonné aux soins de ma femme. Dans ce monde que Dieu aime tant, tout est là ; tout ce qui est nécessaire et suffisant en tant que création de Dieu, belle et bonne, est déjà là. Or, nos regards ne voient pas les justes places de toute chose, belle et bonne, qui vient de Dieu ; nos mains les bousculent maladroitement, même en voulant faire bien. Nous sommes dans le temps d’attente, dans le temps d’espérance. La vie, la mort et la résurrection de Jésus le Christ a révélé que le monde ancien passe et que le Royaume de Dieu s’est fait proche. Mais en attendant le retour du Christ dans la gloire, seule la foi discerne la transformation ultime de la création à venir.

C’est pourquoi il est impossible pour la foi chrétienne de considérer ce monde et ses valeurs comme quelque chose d’absolu. La justice, la paix, la liberté, l’égalité, la solidarité, et que sais-je encore, les valeurs qui soutiennent notre monde sont certes sérieuses et indispensables, mais elles aussi attendent leur transformation. Dans le Royaume, la justice ne sera plus confondue avec l’intérêt des forts ; la liberté ne portera naturellement que de bons fruits ; l’égalité ne se compromettra par aucun mensonge ; la solidarité ne sera qu’une source de joie sans crainte ni jalousie. En attendant, toutes ces valeurs sont bien entendu nécessaires mais provisoires.

Il en va de même pour la paix sur la terre. Pour Jésus qui marche vers la croix et le tombeau vide, il y a paix et paix. La paix que Jésus remet en question n’est pas la paix qui provient de la grâce de Dieu, la paix dont nous pouvons jouir et nous réjouir dès maintenant au sein de ce monde. Jésus nous met en garde contre la tromperie qui refuse la Bonne Nouvelle de Dieu sous le prétexte de la paix. Cette fausse paix consiste à dire que le monde sera toujours comme il est, et que l’avenir du monde est, soit un fragile équilibre des forces, soit une domination des uns sur les autres, comme cela a toujours été. Cette vision refuse l’avenir du monde que le Christ montre par sa vie, sa mort et sa résurrection.

Or, pour celles et ceux qui voient et espèrent la réalité du Royaume de paix en la personne de Jésus le Christ, il leur est impossible de ne pas croire en la justice de Dieu qui relèvera toute personne en toute circonstance ; en cela ils s’opposeront à tout acte de désespoir ou de violence, même si cet acte est entrepris par leurs pères, mères ou belles-mères. Il leur est impossible de ne pas croire en la paix de Dieu qui fera surgir la vie en toute circonstance ; en cela ils s’opposeront à toutes les expressions d’animosité ou de haine, même si cela vient de leurs fils, filles ou belles-filles. Car même ces relations, celles auxquelles nous attachons la plus grande importance, sont appelées à être transformées par le Règne de Dieu.

Quel est le feu qui brûle ou réchauffe vos cœurs afin qu’ils espèrent en toute circonstance ? Est-ce un feu qui vous fait prier ? Est-ce un feu qui vous fait signer une pétition au nom de votre confiance en Dieu ? Est-ce un feu qui vous donne le courage d’aller à la rencontre de quelqu’un ? Le Christ allume en nous un feu qui s’oppose à toute fatalité du monde au nom de l’espérance de la paix de Dieu qui vient.