Sir 3, 17-25   –   Ep. aux Hébreux 12, 18-24   –   St. Luc 14, 7-14

Nous venons d’entendre une parole de sagesse : « Agis avec douceur en tout ce que tu fais »…. « tu trouveras grâce, car le Seigneur est glorifié par les humbles » ; et Jésus, dans l’Évangile, confirme cette priorité de la douceur et de l’humilité.

Pour commenter cet état d’esprit, je céderais volontiers la parole à une référence spirituelle qui ne fait pas partie des classiques ! Il s’appelle Michel Simonet ; peut-être ce nom vous dit-il quelque chose : 58 ans, marié, père de 4 enfants, diplômé commercial et théologien, balayeur de rue de la ville de Fribourg depuis 30 ans. Il a écrit un petit traité de sagesse, plein d’humour, de finesse, de spiritualité : « Une rose et un balai », illustrant magnifiquement l’Évangile d’aujourd’hui : il prêche par l’exemple et je le cite :

« Balayer, c’est un travail ingrat, mais d’où la grâce n’est pas absente ; elle y affleure même à tout instant. Un métier sale, certes, mais pas un sale métier. Il privilégie l’intériorité. Éthique et cosmique, en somme, contrairement à l’esthétique et au cosmétique mondains.

Un travail nécessaire qui, comme tout ce qui est nécessaire, n’est jamais ridicule et encore moins méprisable. Il nous « place » face à la nature et aux individus en nous apprenant à acquérir l’intelligence des situations, la déontologie de la rue et ses comportements adéquats.

Lors de mes débuts professionnels, certains anciens camarades de classe qui m’apercevaient vêtu d’orange au milieu de la rue venaient à moi avec un air gêné ou même catastrophé et se demandaient en eux-mêmes quand ils ne m’abordaient pas franchement : « Mais qu’est-ce que tu fous ? Finir cantonnier ! Je ne comprends pas ! Tu avais pourtant des bonnes notes ! T’étais doué!- ».

J’ai pas fini cantonnier, j’ai commencé. Et je continue à finir non dans la finitude, mais comme on finirait une œuvre pour la rendre toujours plus accomplie. Non dans l’incompréhensible, mais dans ce que je n’aurai jamais fini de comprendre.

Je sais que j’écris toutes ces pages pour une seule raison : répondre une fois pour toutes à la question qui m’est toujours posée depuis mes débuts dans ce métier : « Pourquoi mettez-vous une rose à votre charrette ? » La réponse succincte la plus adéquate est sans doute que cette fleur s’est imposée à moi.

Je me souviens que ce geste n’était pas le fruit d’une intense et profonde réflexion philosophique, ni d’un élan poético-romantique. Plutôt qu’un cri du cœur ou de la raison, c’était un cri du char : « J’ai l’air dégueulasse avec mon mètre cube de déchets, relooke-moi d’un bon lifting naturel ! » 

Je ne me rappelle plus qui a dit qu’ « on devient ce qu’on mange », mais il se pourrait aussi qu’on devienne ce qu’on regarde. Et dans mon cas, se retrouver une bonne partie de la journée avec devant soi un monceau de saletés diverses et malodorantes qu’on pousse de gauche et de droite peut mener à une déchet-ance insidieuse et sournoise. Un balayeur ne trouve pas la saleté plus belle que n’importe quel passant. A ses yeux et à son nez, les ordures restent des ordures.

Elle m’est donc devenue une respiration, un rose-air, une sorte de nécessité spirituelle qui manifeste également la plénitude cachée de cette profession devenant profession de foi. Ma rose : en fin de journée, vieillie mais encore belle, je me dis que je la promène pour un dernier voyage dans le toujours libre, aéré et décoiffant fauteuil roulant pour roses âgées.

La vie est toujours belle quand elle porte le beau nom de vocation. Dans la langue allemande, le mot Beruf peut signifier à la fois vocation et profession. Toute vocation suit bien sûr une logique, parfois cachée, bizarre ou déroutante, mais logique tout de même.

J’ai pour ma part suivi une logique de petit bras à qui un balai convient. Ce choix initial, voulu initiatique, s’est trouvé confirmé en moi par la sérénité et l’équilibre qu’il me procure, avec le sentiment de marcher à la suite du Christ, certes chaussé de souliers à coque renforcée au lieu de sandales, mais sur des chemins ressemblants, bitumés plus que poussiéreux, pluvieux plus qu’ensoleillés, et rarement désertiques.

Je suis chrétien à l’air libre, paroissien de la rue, et catholique de revendication, de sacristie et de lutrin. Avec de la sympathie pour tout ce qui préconise l’amour concret, universel et sans conditions du prochain.

Je crois depuis l’enfance. Et encore plus à l’âge adulte. Comme je respire. Comme je respire l’air vivifiant du petit matin quand je prends mon travail. C’est la foi du charbonner qui s’urbanise en celle du cantonnier, élémentaire, intemporelle et intempérique, chevillée au corps ouvrier. Une foi qui se respecte est active, dynamique. Elle épouse un tempérament.

Lire l’Évangile avec cette foi n’est pas sans conséquences, surtout si l’on aime. Son Héros principal est qu’on a envie de Le suivre ou au moins d’essayer de faire ce qu’Il dit.

« Ah ! Alors Il t’a dit de faire balayeur ? C’est ton Orienteur professionnel ? » Il m’a dit :

« Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et ce qui est juste, et tout vous sera donné en plus. »

« Heureux les doux, car ils posséderont la terre. » (Et pourquoi pas , la balayeront.)

« Et Moi-même, Je suis au milieu de vous comme un serviteur. »

« A quoi sert de gagner le monde entier si on perd son âme ? »

Jésus revient volontiers sur cet appel à préférer la dernière place, à ne pas s’imposer, à aimer la simplicité, l’humilité. L’Évangile d’aujourd’hui nous le redit, à la faveur d’un repas ; Jésus redistribue les cartes pour en faire une parabole rappelant l’esprit dans lequel nous sommes appelés à nous situer à sa suite. »

(Fin de citation)

 

Une bonne place : je pense qu’en tout bien et tout honneur, tout le monde se la souhaite à l’abri, en communion, dans le réconfort ; et, plus basique : quand je vais voir ou entendre quelqu’un ou quelque chose, je ne m’installe pas où il n’y a rien à voir ou à entendre !

Ce que Jésus veut dire par cette histoire, ce n’est pas l’importance de la place, mais celle de la mentalité qui nous anime, de l’esprit avec lequel nous traversons la vie, de notre respect de l’autre : la place que je prends, qui ne m’est pas donnée, qui est à l’autre, la place que j’envie, et celle que je ne prends pas :

– à Jacques et Jean qui demandent des places privilégiées dans le Royaume, Jésus répond simplement qu’ils ne savent pas ce qu’ils demandent ;

– aux ouvriers de la première heure qui exigent une revalorisation de leur salaire, le Maître de la vigne signifie que la logique des Valeurs célestes tient un autre langage.

Je me souviens aussi que, face aux prétentions adultes, Jésus privilégie l’élan vital de l’enfant, quant à Zachée, bas de taille mais haut-placé socialement, il ne craint pas d’être ridicule en prenant place sur un arbre ! Mais, pour voir le salut, il avait choisi la meilleure place, sans le savoir. Jésus n’allait pas lui dire : « mon ami, monte plus haut ! » mais bénissant ce regard croisé avec Zachée, Jésus va se faire une place chez lui.

C’est donc à une leçon d’humilité que nous invite aujourd’hui Lui, le Christ, qui en est l’icône : avec l’humilité, le lavement des pieds et la croix, on est en pleine béatitude et, en particulier, dans l’Esprit de celle qui propose la terre aux humbles, aux doux, aux petits, à ceux qui ne se sont pas cherchés ou réservés une place. Aujourd’hui, à l’évidence, la terre appartient aux forts, qui ont le pouvoir, qui occupent la place, aux violents qui se l’arrachent, aux beaux parleurs qui séduisent, à l’escalade dans la démesure.

La terre nouvelle, promise par Jésus, ne sera pas une récompense pour bonne conduite, elle est plutôt un héritage, qui leur revient de droit, à eux, qui n’ont rien revendiqué, le fruit d’un bien dont ils étaient déjà habités. Le dernier mot appartiendra à ceux et celles qui auront emboîté le pas à Jésus qui se dit doux et humble de cœur et auront été, dans leur présence au monde, déjà, les témoins de la beauté de cette terre nouvelle.

Amen.rose