Ésaïe 40,21-31 / Psaume 8 / 1 Jean 1,1-7 / Luc 2,21-38

Un être humain peut-il « devenir louange »? Si nous écoutons cette question, elle en appelle bien vite deux autres: Qu’est-ce que la louange? Et: Comment y adhérer?

Pour dire ce qu’est la louange, Ésaïe, en s’appuyant sur une promesse de Dieu, propose une image concrète: «Tes portes s’appelleront louange!». ES 60,18 Il est donc question d’ouverture… avec la dynamique et la nature des échanges à la porte: ce qui entre et ce qui sort. Cela vaut pour les portes d’une ville, cela vaut pour la porte du cœur. La louange a concrètement à faire avec ce qui se passe à la porte.

Nous sommes bien là sur le seuil de notre vie quotidienne: avec le va-et-vient de ce que nous allons chaque jour recevoir et donner, avec la tension entre ce que nous allons devoir «encaisser» comme chocs et ce que nous avons le désir de créer positivement; l’alternance des beautés et des malheurs, la succession de ce qui réjouit et de ce qui attriste. Eh bien, cette alternance inévitable et les tensions de la vie font surgir notre deuxième question: comment adhérer à la louange?

Et une fois encore, la réponse n’est pas théorique. Elle est illustrée par des témoins. À la porte de son évangile comme à celle de son livre sur les Actes des apôtres, Luc nous met en présence de figures qui vivent la louange en pleine histoire humaine. Ainsi, la riche semaine qui suit Noël nous a présenté: un diacre, Étienne; des enfants, ceux de Bethléem et environs; un vieil homme juste et religieux, Syméon; et ce matin Anne, une femme prophète d’un âge accompli, veuve depuis sa jeunesse.

À chacun de ces témoins peut être associée une ouverture, telle que nous la souhaite ardemment l’apôtre Paul: « Que Dieu notre Père vous donne de saisir avec tous les saints témoins ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur… qu’il vous donne de connaître l’amour du Christ».

Nous pouvons sans difficulté associer Étienne à la hauteur. Il voit le ciel ouvert. Comme les Mages, Étienne a accueilli Jésus au point de prendre librement un chemin nouveau sous le ciel ouvert de l’alliance. Étienne a tellement assimilé la manière d’être au monde propre à Jésus qu’il s’est assimilé à Lui. Dans le parcours d’Étienne deviennent très lisibles les reflets de l’amour dont son Maître mort et ressuscité nous a aimés. Étienne a fait confiance, et devant les autorités il reçoit l’assistance de l’Esprit Saint, cette assistance que Jésus avait promise à ses témoins fidèles. Rempli de la sagesse de l’Esprit, Étienne délivre une catéchèse sobre et bouleversante, à la louange du Messie reconnu en Jésus de Nazareth, Fils de Dieu.

Cet évangile authentique et sans détour provoque la même résistance qui mena Jésus à la Passion. Livré à la mort, dans la détresse et la souffrance corporelles, Étienne exprime une louange qui dépasse toutes les formes de limitations qui à cette heure-là lui sont cruellement imposées: il voit le Fils de l’homme ressuscité à la droite de Dieu; il le voit, lui étant devenu semblable par la foi. Dans la force qui est celle de l’Esprit, il crie d’une voix forte sa propre supplication au Père pour qu’il accorde le pardon à ceux qui lui ôtent la vie. Par son témoignage, Étienne nous donne une image de la sagesse et de la gloire qui appartiennent au Père. Étienne nous fait pressentir la hauteur de cet Amour que l’humain ne peut atteindre seul…

Ce sommet de l’amour est bien indispensable pour que nous puissions jeter ne serait-ce qu’un regard furtif sur l’abîme qui conteste le plus cruellement la gloire de Dieu: l’atteinte portée aux innocents, le massacre perpétré par les Hérodes de tous les temps envers les enfants, les tout-petits, auxquels la louange de Dieu est spécialement attachée.

Ô Seigneur, notre Dieu,
dont l’éclat est partout sur la terre,
et dont la grandeur dépasse la hauteur des cieux!
Tu as choisis comme première louange
la voix des enfants et des nourrissons pour
rappeler ta puissance face à l’adversaire
et remplir de honte l’ennemi et le rebelle.
[PS 8, 2-3]

Jésus est précisément venu en raison de cet abîme qu’est l’insoutenable souffrance des innocents. Il est venu précisément nous arracher à l’intolérable vide de sens qu’est la terreur. Avec tout être humain il refait le chemin, pour chaque génération il se rend présent à toute forme d’enfer pour y imposer la profondeur de son Amour. L’évangile établit de manière abrupte et choquante la simultanéité entre la naissance de Jésus et le massacre d’une multitude d’enfants. Comme un lien de cause à effet. Je me souviens très bien de ma réaction d’enfant. Je me disais: « Pourquoi Dieu a-t-il quand même envoyé Jésus, si cela devait avoir une telle conséquence pour ces petits? ». Un élément d’éclairage est venu des années plus tard, en découvrant l’expression si surprenante du livre de l’Exode: « Dieu endurcit le cœur de Pharaon…». Oui, les écrits bibliques n’hésitent pas à dire l’implication de Dieu comme s’il était lui-même la cause du pire! C’est la manière biblique de dire, de façon très ramassée: Dieu agit face au mal comme s’il en était lui-même le responsable. Alors qu’il n’y a en Dieu aucune complicité avec le mal, comme le répète inlassablement saint Jean. Dieu choisit de prendre sur lui toutes les conséquences du mal, comme s’il en était le coupable. Jésus naît à Bethléem précisément pour venir prendre en charge, au prix de sa propre vie, toute forme de violence et en tarir la source par la profondeur de son Amour.

Le vieux Syméon discerne cette grâce apportée par Jésus! C’est pourquoi il chante à la vue de l’enfant. Il déploie sans réserve sa louange et rend gloire à Dieu, parce qu’en Jésus il voit la libération s’écouler vers l’avenir, s’étendre en avant dans la durée des siècles, au profit de la multitude des générations… Syméon est bien le témoin de la longueur! De ses grandes et vieilles mains qui ont si longtemps prié, Syméon tient l’enfant de la promesse. De ses mains qu’il a si souvent élevées vers le ciel pour demander la consolation d’Israël, il élève l’enfant pour l’appuyer contre sa joue. Syméon serre l’enfant contre son vieux cœur… ce cœur qui a si souvent pleuré quand Israël a connu le malheur et quand les habitants de Jérusalem oubliaient Dieu. Syméon devine le cœur de l’enfant, un cœur tout neuf, qui bat rapidement, le cœur… de Dieu! Alors, pour Syméon, c’est tout à coup comme s’il voyait l’horizon s’ouvrir pour le monde.

De ses yeux qui ont scruté l’avenir depuis tant d’années, de ses yeux qui ont guetté la venue de Dieu et les signes de son approche, il voit maintenant jusqu’au bout, en la longueur des jours! Il voit jusqu’au fond de l’histoire, et il peut s’écrier:

Maintenant, mon Dieu, j’ai vu ton salut, la paix et la vie
que tu as préparées pour tous les peuples.

Survient une femme. Luc prend soin de nous présenter les étapes de sa vie avec des détails symboliques. Au temps de sa jeunesse, elle a été mariée, mais seulement durant une semaine d’années. Au jour où Jésus est porté au Temple par ses parents, elle est âgée de 84 ans. Donc, une première étape de bonheur dans les années de mariage, comme l’évoque le chiffre parfait 7. Puis un veuvage de très longue durée, où son existence aurait pu épouser la tonalité terne d’une solitude amère. Au lieu de cela, nous voyons s’empresser une femme portée par la vigueur d’une prophète, soulevée par l’élan que lui communique l’écoute des messages de Dieu! Anne – c’est son nom – élargit autant qu’elle le peut l’annonce de la Bonne Nouvelle. À elle appartient la largeur: largeur de la générosité qui la tourne vers autrui. Son intime chagrin de jeunesse n’est pas parvenu à la replier sur elle-même. Nous la découvrons sensible à la captivité de tous, elle fait corps avec celles et ceux qui attendent la délivrance de Jérusalem. Plus heureuse encore qu’une Grand-Maman peut l’être, Anne s’en va par les rues de Jérusalem parler de celui que son cœur aime, et proclamer par ses louanges la libération que représente l’Enfant qui vient de naître. Frappée par le deuil en sa jeunesse, elle a fait le choix de la louange. Elle a fait de Dieu son amour essentiel, ne s’éloignant pas du Temple, s’attachant à la sobriété et à la prière. Dieu trouve en elle une personne disponible à qui parler. Et la voici, dans sa joie, capable d’aller fortifier les cœurs en attente… Sans quitter Dieu elle se donne aux autres. Sans s’éloigner du Temple elle élargit le cercle de ceux que sa prophétie va bénir. 84 ans, 12 fois 7, la plénitude multipliant la perfection, ainsi s’est élargie une vie humaine toute simple, à la louange de gloire du Seigneur.

Jésus notre Sauveur,
deviendrons-nous louange à notre tour?
pour que nous adhérions à ta grâce
dans l’année qui vient,
accorde-nous d’approcher les dimensions
de ton amour.

Avec Étienne, donne-nous la force d’aller jusqu’à pardonner,
et nous verrons la hauteur de ton amour.

Avec les innocents qui souffrent et avec les enfants
qui acclamèrent ta venue dans le Temple,
fais-nous reconnaître la profondeur de ton salut.

Avec Syméon homme de patience
qui en te serrant dans ses bras vit s’ouvrir l’horizon de l’histoire,
fais-nous aimer la fidélité au long cours qu’est l’espérance.

Avec Anne qui sut faire de Toi
son amour premier,
donne-nous un cœur large, prompt à servir quiconque
dans la louange, sans s’éloigner de Toi.
Amen.