Marc 6, 45-52  

Peu avant le lever du jour Jésus vint vers les disciples :

Il marchait sur les eaux…  

C’est une image forte, que de nombreux d’artistes ont représentée et dont l’une ou l’autre version habite probablement notre mémoire. C’est une scène qui met en jeu les éléments de la Création, c’est un événement qui prend tout l’être et qui fait faire aux disciples une expérience : heurter, mettre en cause, faire bouger leur perception habituelle de la réalité. Jésus, un fantôme ? La même interrogation surgira lorsqu’il se manifester comme Ressuscité. Jésus ressuscité, fantôme, illusion, ou plutôt : la forme réelle de la réalité ?

Pour approfondir un peu, remarquons que Marc a étroitement lié cette scène de Jésus marchant sur les eaux à celle de la multiplication des pains. Marc restitue l’atmosphère qui est celle du moment où les disciples vont partir sur le lac. « Ceux qui avaient mangé les pains étaient au nombre de cinq mille hommes. Aussitôt, Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque (…) pendant que lui-même renvoyait la foule. » C’est une fin abrupte : on sent que Jésus ne veut pas prolonger ce temps, il éloigne quasi précipitamment les disciples, et il assure lui-même, comme on dit dans les grandes manifestations, la dispersion de la foule. Pourquoi cet empressement ? Qu’est-ce que Jésus ne veut pas voir se prolonger ?

L’enjeu est suggéré par Marc à la fin de la traversée mémorable du lac : « les disciples, en eux-mêmes, étaient au comble de la stupeur, car ils n’avaient rien compris au sujet des pains… ».

Si nous écoutons bien ce que nous dit Marc, la stupeur des disciples à la vue de Jésus marchant sur les eaux, vient de ce qu’ils n’ont rien compris au sujet des pains… Disons cela autrement : s’ils avaient compris l’événement du partage et de l’abondance des pains, ils n’auraient pas été effrayés, ils n’auraient pas pris Jésus pour un fantôme.

Ce qui est en jeu, c’est profondément, essentiellement, la perception que nous les humains avons de la réalité, comment nous comprenons la logique de la vie. Reprenons donc l’enchaînement des événements : Jésus, au contact des êtres humains, constate une dynamique qui laisse des foules désemparées et souffrantes, en proie aux maux et aux dégradations qu’éprouvent des brebis sans berger. Il leur parle longuement. Sa parole réordonne la vie, restitue les lois de la création, la dynamique qui tient compte du réel. Unissant le geste à sa parole, il nourrit cette foule, non sans mobiliser ses disciples dans cette transmission de la vie.

Mais ni la foule ni les disciples ne saisissent la nouveauté radicale qu’apporte Jésus, le fait qu’il reprend, à la racine, la manière de vivre. La foule comme les disciples restent fascinés par le pouvoir de Jésus, comme s’il n’était qu’un super thaumaturge, un homme par qui s’opère des miracles exceptionnels. Cet attrait pour l’exceptionnel qui se produit hors d’eux, les garde dans la logique fausse d’un pouvoir que l’on convoite, et sur lequel on veut mettre la main.

« Jésus savait qu’ils allaient venir l’enlever pour faire de lui leur roi, interprète l’évangile de Jean ; alors de nouveau il se retira, seul, dans la montagne. » Qu’est-ce que les disciples et les membres de la foule n’ont pas compris ? Ils n’ont pas compris que Jésus habite les limites terrestres en faisant UN avec Dieu maître de la Création.

Mes sœurs, mes frères, cela fait quatre jours que nous vivons à crédit. Car ce lundi, nous avons dépassé la quantité de ressources vitales que notre terre peut nous donner pour l’entier de l’année 2019. Cela pose la question des lois propres à la création. Certains persistent à croire orgueilleusement que, par les dons de la science, l’humanité saura s’en tirer sans modifier ses attitudes boulimiques. « Ne suffit-il pas, pensent-ils, de quelques génies pour multiplier ce qui est par nature est limité ? ». C’est peut-être une version laïque de l’élan qui poussait la foule à mettre la main sur Jésus pour le faire roi, le faire roi magicien qui repousse les limites…

Le faire roi, ou accueillir sa manière d’être roi ?

Toute l’alternative est là… Comme les foules, les disciples n’avaient rien compris au sujet des pains. À ce stade, ils n’avaient pas reconnu qu’en Jésus vraiment homme, Dieu maître de la Création avait envoyé son propre Fils. S’ils l’avaient compris, ils n’auraient pas jugé étrange qu’il puisse marcher sur les eaux. Comme la foule, ils demeuraient fascinés surtout par l’opportunité d’avoir en Jésus un être faisant des prodiges. Avons-nous compris davantage ? Attendons-nous de lui des dons exceptionnels, ou accueillons-nous en Lui le Verbe de Vie, celui qui nous met à l’école de sa manière de régner ?

Car Jésus illustre et incarne comment un être humain tient réellement sa place d’humain responsable sur terre. Pouvons-nous saisir la réalité telle que l’attitude de Jésus la fait connaître : « levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction et rompit les pains ». Ici, Jésus accomplit la vocation de l’homme. Jésus homme fait UN avec Dieu : il lève les yeux vers lui. Sa bénédiction, sa louange humaine qui monte vers Dieu et la bénédiction que Dieu donne, s’embrassent. Le geste humble et fondamentalement humain de partager entre tous un pain pleinement reconnu comme donné de Dieu, ouvre la porte à la surabondance du Créateur qui veut nourrir chacun-e et n’en perdre aucun-e.

Pour exercer en terre humaine son règne au service de la vie, Jésus regarde vers Dieu, il accueille comme un don ce qui sur la terre est à disposition.

 

Avons-nous saisi que, pour exercer ce règne-là au service de la vie, Jésus passe par ses disciples, qu’il en fait les agents du partage, et que ce partage multiplie ?

Mes frères, mes sœurs, l’usage s’est répandu en Occident de parler, à la table du Seigneur, de la présence réelle du Christ. Pour que cette expression prenne toute sa dimension, il vaut la peine de poser la question : quelle réalité le Christ rend-il présente à sa table ? La réalité présente est celle dont nous venons de parler : réalité de sa personne, mais aussi réalité de sa manière de régner, c’est-à-dire de servir la vie par le partage, et encore réalité de sa constante référence au Père…

Ainsi, reconnaître la présence réelle du Christ, ou mieux la pleine présence du Christ, cela signifie certainement reconnaître qu’à sa Table, Jésus ressuscité pour nous et avec nous lève les yeux vers le Père pour le désigner et l’aimer comme la source de tout don ; accueillir la pleine présence du Christ, cela signifie certainement accueillir sa manière de régner : il se donne tout entier à nous, « se communiquant lui-même à nous autant qu’il le peut » comme le dit St Ignace, mais aussi qu’il nous envoie nous donner nous-mêmes et le donner dans le choix du partage. Sa vie, la vie véritable à laquelle toute la création aspire, se communique dans le partage.

Ce n’est pas pour rien si nous sommes ensemble et non pas seul à sa Table : nous avons les mains vides mais ouvertes, disponibles pour tout recevoir et tout partager.

Alors, l’image forte que nous donne l’Évangile de ce jour devient symbole de notre condition terrestre renouvelée, pour le temps qui s’étend de l’Ascension du Christ Ressuscité jusqu’à son retour.

Dans son éloignement apparent, comme sur la montagne, Jésus Ressuscité prie et veille sur nous ; il sait bien quels vents contraires nous rencontrons. Et comme il l’a illustré en marchant sur les eaux, aucune force, aucun obstacle, rien ne peut l’empêcher de nous rejoindre et de faire triompher le bien, puisqu’il est avec Dieu : nourrir qui a faim, rejoindre qui est dans l’épreuve.

Mais cette puissance de son règne, il l’exerce au milieu de nous, et par nous, à la manière qu’il a montrée dans le partage des ressources réellement en présence : ressources accueillies comme un don du Père et gérées selon sa gouvernance.

Chaque eucharistie nous entraîne ainsi à vivre dans le quotidien et dans les limites terrestres la réalité de la pleine présence du Christ Ressuscité.

 

Amen