Mt 2,1-12

Mes sœurs, mes frères,
ce qui s’est vécu dans l’intime lors de la visitation de Marie à Élisabeth cela peut gagner le monde entier !
La visite des mages nous l’annonce et nous le fait voir.
Et cela réoriente notre propre marche !

I

Au temps du roi Hérode tout comme sous Ponce Pilate, l’évangile à son début comme en sa fin évoque les pratiques détestables propres aux dominations de ce monde.
Un chef d’état, Hérode, ourdit un stratagème de liquidation de tout contre-pouvoir potentiel : il consulte en privé les autorités religieuses, mais avec des projets qui n’ont rien de spirituel ; il convoque secrètement les mages, il leur ment sur les intentions réelles du mandat qu’il leur donne, mandat présenté comme une mission de bons offices… 

Bref, Jésus étant né à Bethléem de Judée, on peut dire que c’est bien dans notre monde mélangé qu’il est arrivé ( !), au sein d’une population placée toute entière à la merci des sautes d’humeurs d’un dirigeant colérique.
Voilà pour le climat, côté humain et quotidien. C’est la première partie de notre récit (v. 1-8). 

II

Or voici que – seconde partie du récit, événement surgissant de l’ Aujourd’hui de Dieu, Lumière ardente qui imprime force intérieure et éclat durable à notre fête ce matin !
« Après l’entrevue avec le roi, les mages s’en allèrent », dit l’évangile. Et voici que… l’étoile qui avait provoqué leur départ d’Orient les précédait maintenant, jusqu’au moment où elle se plaça en état stationnaire au-dessus de l’endroit où était l’enfant.

Les mages vont entrer, bien sûr ! Le récit pourrait y venir de suite. Mais non, pas si vite !
Un événement intérieur les saisit tout entiers et redresse encore leur éveil, requérant toute leur attention, retenant sur le seuil et par le coeur leur main déjà posée sur la poignée de la porte. Cet événement, le voici :
À la vue de l’étoile, ils furent saisis d’une joie très grande. 

Cette joie au plus intime devient lumière aussi forte que l’éclat d’une étoile, aussi intense et durable que le feu d’un soleil neuf. Cette joie, c’est l’exégèse prévenante accordée à leur intelligence pour qu’ils comprennent ; cette joie, c’est la grâce préalable accordée à leurs yeux pour adapter leur vue à ce qu’ils vont contempler. Cette joie va tout orienter désormais. Elle prend le relais pour guider les mages à jamais. 

Alors oui, alors maintenant leur main peut faire jouer la poignée. Maintenant le seuil peut être franchi, qui inaugure la nouvelle alliance. Entrant dans la maison…, Fr. Alberto de Bose traduit : « venant dans la maison », car les visiteurs qui se présentent sont ici, dès avant leur entrée, accueillis comme des invités. Et quand un étranger est reçu avec hospitalité, il ne fait plus distance par son étrangeté.

Entrant, venant donc dans la maison, ils voient l’enfant avec Marie sa mère. L’enfant avec Marie sa mère, c’est-à-dire : une maisonnée ! Car quelque soit le lieu où l’on échoue, serait-ce le lieu quelconque pris pour abri précaire par un exilé, ce lieu devient maisonnée dès l’instant où prend corps la solidarité reliant deux êtres, ici l’enfant avec Marie sa mère. 

Seul le prénom de sa mère est cité, celui de l’enfant n’est pas répété. Mais sa signification est proclamée par le geste des mages tombant à genoux, courbés de bonheur, prosternés comme on l’est à la source. Les mages sont demeurés quelques instants en présence du Fils Éternel, et ils ont pour toujours assimilé l’esprit de la maisonnée. Cet esprit, ils y adhèrent aussitôt par un premier acte très concret : « ils s’en retournent par un autre chemin ». 

III

Mes sœurs, mes frères, à la fin de son parcours l’enfant contemplé par les mages dévoilera ce qui aura été l’Orient de tout son chemin. D’un souffle il confiera au Père et à tout être de chair : « C’est le zèle pour ta maison qui me consume ».
Oui, en tout et finalement au prix de sa vie, Jésus a illustré comment faire ensemble de la terre une maison, à l’image de la maison du Père. Les mages, en agissant conformément au songe qui les avertissaient de ne pas retourner chez Hérode, font le choix d’entrer dans l’alliance nouvelle ; en protégeant la vie manifestée en Jésus, ils choisissent de soutenir l’œuvre de Dieu

C’est que les mages, en découvrant l’unique Dieu de l’univers dans l’enfant Jésus, comprennent comment Dieu habite le monde. Emplis d’une très grande joie, ils saisissent l’esprit de la maison, la possibilité restaurée et offerte à l’humanité de devenir une maisonnée. Ils regagnent leur terre « par un autre chemin », non seulement géographiquement, mais de leur être tout entier.

Pour nous et aujourd’hui, mes sœurs, mes frères, la voix de très jeunes personnes, et la situation criante d’une multitude souffrante ou menacée, nous commandent « de revenir dans la maison de notre présent par un autre chemin ». 

Sur le chemin de la consommation, tout est aspiré et bloqué dans le « moi ». Il est urgent que là où nous avons perdu l’orientation, nous « revenions à nous » par un autre chemin : non plus le besoin incontrôlé de consommer, mais se laisser consumer par la beauté du créé et par la bonté du Créateur.

Comme quelqu’un « revient à soi » après un étourdissement, comme quelqu’un « revient à la conscience », il nous est demandé de « revenir ». Nous devons développer cette science, désirer pratiquer cet art « revenir au monde » avec la science des mages, qui connaissance et art de la maison (oikos). Oikos-logos, éco-logie… Notre terre a été créée selon cette logique : offrir à chacun et pour tous ensemble une maison. 

Tout homme devient à proprement parler humain quand il ne se limite pas à prendre un toit pour abri, mais qu’il te prend toi aussi comme membre de la famille.

Rendre la vie hospitalière. Créer des relations qui engendrent l’hospitalité. Voilà par quel autre chemin nous devons retrouver nos milieux de vie en cette année nouvelle.
Aimons la création comme la « maison commune » qui nous est offerte.
Chrétiens de diverses Églises, rendons à notre baptême l’irremplaçable rayonnement de l’hospitalité réciproque. 

Préparons pour chaque être humain des espaces de beauté et de bonté sur cette terre que Dieu, en Jésus, a tant aimée.

Oui, retournons à notre quotidien par cet autre chemin, où Jésus ressaisit le genre humain. Amen