Matthieu 18, 23-35  

Une parole qui blesse et qui laisse des traces longtemps

Une attitude qui nous a profondément heurté

Des choix qui nous ont choqué, par leur manque d’égard ou d’humanité

Tous, autant que nous sommes, nous portons en nous, un mal subis, un jugement porté sur notre vie, un refus, un déni, un reproche qu’on nous aurait adressé

Tous, autant que nous sommes, avons certainement ressenti une incompréhension, des pensées impossibles à calmer, mais aussi du ressentiment, de l’amertume, de la colère et parfois même, faut-il l’avouer…

La naissance d’une violence qu’on voudrait retourner…

Renvoyer à ceux qui nous l’on fait subir, en mots, en visages fermés, en dos tournés. En tout ce qui nous a meurtris, le plus souvent sans que personne ne s’en soit douté.

Oui, là, dans mon enfance, dans ma jeunesse, là dans les relations qui auraient dû être les plus fraternelles, là dans la confiance donnée, et par tout ce que j’avais engagé, là où l’on s’était livré, sans arrière pensée, n’y a-t-il pas eu, ne serait-ce qu’une seule fois, une injustice, une trahison restée comme une écharde ?

Un souvenir enfoui, parfois profondément, oublié peut-être, mais qui ressurgit tout à coup lorsque la vie nous malmène, lorsque les autres, un ou une autre, vient éveiller un passé qu’on croyait avoir réglé, qui était pardonné…

A la question des relations difficiles entre les humains se pose inévitablement celui du pardon, de la réconciliation, du vivre ensemble, de l’acceptation, de l’avenir tout simplement, pour se porter et se su porter, pour apporter sa peine, mais aussi l’emporter devant Dieu. Car qui donc pourrait comprendre mieux ce qui parfois nous    tenaille ?

Je le crois : le pardon n’est pas destiné aux faibles, aux sensibles, à ceux qui sont susceptibles, mais je le crois à tout un chacun, comme le chemin incontournable pour grandir en humanité. Tous nous devons l’affronter.

Et pourtant il reste si difficile, si on le comprend comme un acte de volonté, comme une exigence qu’il faudrait absolument démontrer. Un chrétien ça pardonne !

Plutôt qu’un ordre moral, la parabole que Jésus raconte invite plutôt à se retourner, à regarder en arrière, à laisser un Autre faire en nous ce qui nous paraît si compliqué

Oui cette histoire nous dit une chose essentielle : la question n’est pas d’abord de se demander comment pardonner, par quels moyens, aptitudes ou capacités. Et combien de fois. Mais la question est bien de savoir si le pardon nous traverse et nous recrée, s’il nous façonne et nous déborde, car…

A nous notre désir de maîtrise et de savoir, en voulant tenir le mal et l’agresseur en notre pouvoir, le pardon de Dieu est ce don réel, immense, qui entraine tout avec lui, comme un fleuve vaste et puissant, comme ce qui coule et déborde sans limites…

L’énorme somme remise par le maître au serviteur, ces 10 000 talents, est-ce de l’ordre du million ? C’est moins la réparation d’une faute commise, que le prix infini de toute la vie, de tout son être, qui n’a pas besoin de se prouver, de se justifier. Elle dit l’inespéré.

La remise de la dette dit un lien fondé sur l’amour qui ne se monnaye pas, sur l’attachement qui ne s’évalue pas, sur une gratuité qui sera toujours au-delà de tout ce que je peux comptabiliser.

Nous sommes précédés.

C’est ce que le serviteur de la parabole ne réalise pas. C’est cette disproportion qui transforme le regard que je peux poser sur les autres.

Si Dieu pardonne, c’est moins pour nos petites fautes et erreurs, que cet instinct de se couper d’une source, ce réflexe d’être pour soi-même sa propre mesure, et de juger les autres à cette petite dimension là. Nos mesquineries sous couvert de charité. Nos bontés d’âmes mais qui conservent leur supériorité.

Et ainsi c’est peut-être ne pas voir que l’autre nous est semblable, dans ses besoins, ses détours, mais aussi la blessure qu’il porte, secrètement… Il nous est si proche que nous ne pouvons plus lui prêter une perfection, mais le reconnaître tout aussi ébréché, limité, maladroit, en recherche, en négociation de temps : « prends patience envers moi et je te paierai ! » dit le serviteur suppliant.

Écouter l’autre dans sa vérité et son être inachevé, c’est s’ouvrir aussi à au-delà de l’instantané, de l’immédiat qui voudrait tout régler

Prends patience….

Parfois il faut vivre avec de ce temps-là, cette durée… cela peut être frustrant, vexant, mais c’est ainsi que la vie se fraie un chemin.

Prends patience…

C’est ainsi que le pardon de Dieu vient irriguer nos sécheresses, pour durer encore et ne pas enfermer l’autre dans ce qu’il doit être, dire, payer… Un pardon où l’autre devrait être à notre image.

Prends patience…

Et si c’était nous-même qui nous prenions à la gorge parfois ? Incapable de se pardonner, de croire à un pardon immérité

Alors si le serviteur est puni, s’il reçoit les foudres de son maître, c’est parce qu’il est pris dans sa propre logique qui est de juger sans miséricorde, de vouloir faire justice sans grâce. De ne pas entrer dans le temps de l’humain.

Et à ce jeu là, il n’y a que des perdants.

Car au bout du calcul, il n’y aura que le creux de l’insatisfaction, la rancune qui ne résout rien et les comptes qui ne font pas les bons amis.

Pardon de Dieu qui me rend redevable et non coupable.

Pardon qui creuse en moi une reconnaissance comme une nouvelle identité.

Pardon qui s’infiltre dans mes béances impossibles à combler.

Pardon qui invite à dialoguer pour rejoindre et se déplacer

Pardon qui délie nos mains fermées, nos raisons, nos esprits crispés

Pardon qui dit le cœur du Père qui se laisse toucher et changer devant nos sincérités

Par – don, qui vient par-dessus comme un lien retrouvé

Francine Cockenpot, auteur chansons célèbres failli mourir il y a quelques années par la main d’un inconnu venu l’attaquer chez elle, pour la voler. Toute cette histoire elle l’a racontée dans un très beau livre « l’agresseur ». Un livre qu’elle lui adresse sans le connaître. « Ce que tu m’as fait, lui dit-elle, je peux difficilement le pardonner… car ce que tu as blessé en moi, c’est l’image de l’homme. Je te dois la découverte de l’ombre ». Alors, elle demande à Dieu la force de pardonner : « j’attends de Toi l’expérience du pardon, non pas celui qui se détourne, non pas celui qui oublie, mais celui qui se souvient pour aimer davantage… j’attends de Toi que mon agresseur vive en moi comme un frère… Quand je me présenterai devant Toi, c’est de lui d’abord que je te parlerai : Père, je remets son âme entre tes mains… Père , je remets nos âmes entre tes mains »

Quand tu pardonnes, fais-le comme Dieu : généreusement

En te retournant pour voir derrière toi, le regard qui t’espère, qui te voudrait vivant,

Amen