Jn 5, 31-37a

Soleil lourd. Il doit être midi. Le chemin n’en fini pas de monter. D’un côté une falaise brûlante, de l’autre le précipice. C’est un des lieux les plus abrupts du Mont Athos. On m’avait dit : « Par là, tu devrais rencontrer des ermites, la plupart sont fous, mais ça vaut la peine » . Je me demandais ce que je faisais là, sur ce chemin caillouteux qui ne semblait mener nulle part… Simple curiosité ? Désir de voir Dieu bien incarné dans la chair de l’homme plus que dans le papier des livres ? …
 
J’aperçus alors une sorte de cabane avec une petite terrasse, un moine se tenait là, debout, un chapelet de laine noué à la main…
 
Comme je m’approchais, je m’attendais à un mouvement de recul ou au moins de surprise… mais non, le moine se contenta de sourire, très simplement il mit un doit devant sa bouche me faisant ainsi comprendre qu’il fallait rester silencieux. Son regard était étrange. Je n’arrivais pas à discerner la couleur de ses yeux, des yeux sans fond…. Comme je commençais à ressentir un léger vertige au cœur, il me fit signe de m’asseoir. Alors, s’engageant d’un pas rapide sur le chemin, il me laissa seul face à la mer, face à mes pensées, plutôt perplexe.
 
Après une heure et demie, énervé d’attente et d’inquiétude, je le vis revenir. Il tenait à la main un boite de conserve avec de l’eau… je compris alors qu’il venait de marcher pendant tout ce temps sous un soleil brûlant et tout cela pour étancher un peu ma soif !
 
Lorsqu’il me tendit la boîte de conserve rouillée, je vis davantage ses yeux – deux étranges abîmes d’eau et de lumière. Amour n’est pas le mot et pourtant je n’en trouve pas d’autre.
 
Je commencais à boire et je crus un moment que je n’aurais plus jamais soif.
 
Le plus petit acte de pur amour est paraît-il plus grand que la plus grande des cathédrales… Ce jour-là j’entrais donc dans le christianisme par la grande porte : une boîte de conserve rouillée, l infini d un geste quotidien…
 
Depuis des années, cet inconnu toujours silencieux ne cesse de me sourire : il y a cette écharde d’eau et de lumière dans la chair brûlée de mon histoire

Témoignage bouleversant de Jean-Yves Leloup, le théologien, lors de sa première visite au Mont Athos en Grèce.

Et nous ? combien de témoins avons-nous rencontré qui nous ont tendu le verre d’eau réservé aux plus petits ? Combien de regards pour ouvrir notre horizon ? combien de gestes en silence nous ont parlé d’un Dieu d’amour qui se donne comme une lumière vive, éclairant les tréfonds de notre âme assoiffée…

Le témoin n’est-ce pas celui qui est là, comme un repère, comme un reflet et comme un passage ?

Jésus parle de Jean comme celui qui lui a rendu témoignage, témoignage à la vérité, lumière qui éclaire, annonce du salut…

Lien nécessaire avec celles et ceux qui se sont préparés à sa venue, comme s’il fallait que la vérité passe par un autre, comme si le Christ avait eu besoin du témoin pour que sa présence soit reconnue

En est-il pas ainsi pour nous aussi ? Besoin que d’autres nous précèdent sur le chemin de la foi. Ou se tiennent à côté, à proximité non pas en attirant les regards sur eux, mais en étant repère, reflet et passage

Et c’est aussi la modeste boite de conserve rouillée pleine d’eau que j’aimerai vous offrir aujourd’hui, si vous le permettez !

Car le témoin c’est celui qui se tient là, comme l’homme devant sa cabane, comme Jean au désert, comme chacun/e là où il a été placé.

Il ne nous appartient pas d’être partout et nulle part, mais d’être ce repère comme une borne, comme un pierre de marche, comme une panneau pédestre, comme la présence fidèle ou éphémère qui puise dans les racines de sa foi de quoi être debout

Combien de témoins ont été pour nous à des moments cruciaux des signes de la sollicitude de Dieu ? Parfois même, on ne sait comment ils nous sont apparus ni comment ils s’en sont allés, mais ils ont aidé. A s’orienter, à bifurquer, à avancer d’un pas plus assuré

Jean le Baptiste au bord du Jourdain a été de ce repère qui a renvoyé ceux qui venaient à nouveau à lui dans la vie, la vie baptisée, délivrée, la vie foisonnante. Il a été dans l’histoire celui qui a su s’avancer et tout à la fois se retirer… grandeur et humilité

Le repère est celui qui aimerait se tenir au plus près d’une vérité.

Jean qui révèle la vérité du Christ.

Jean sans compromis qui est tout entier lui-même, avec sa fougue et son tempérament

Jean qui ne cherche pas à plaire. Juste à être ce témoin en accord avec ses convictions, sa personne.

« Il a rendu témoignage à la vérité »

Le repère n’est-ce pas celui ou celle qui oriente ves le Christ, qui tend vers lui comme une rose des vents vers un sommet, qui est tourné vers une venue dont on ne peut que s’approcher sans cesse… marche d’approche…

Mais le témoin est aussi reflet. « Jean était comme une lampe qu’on allume pour qu’elle éclaire, et vous avez accepté de vous réjouir un moment à sa lumière » dit Jésus

C’est beau cet éclairage qui ne garde rien pous soi, mais qui met justement en valeur, en lumière ceux et celles qu’il illumine.

Jean a désigné, il  a honoré, estimé, reconnu celui qu’il a annoncé, mais avec sa passion, son feu, sa clarté

Et j’aime également me dire que tout comme l’ermite avec ses yeux profonds, il y a chez le témoin un rayonnement qui déborde de lui, et qui est la trace d’un amour qui nous dépasse.

Combien de vie éteintes et de regards fermés ? combien de facades derrière les politesses  d’usage ? combien de vies réglées ? Le drame de notre époque, c’est l’absence de vie intérieure, c’est la perte du symbole et du sens caché des choses. Le drame de nos jours c’est l’érosion de la beauté dans le quotidien, le déséquibre permanent, le déracinement, le technique qui supplante tout, et en fin de compte, l’absence de l’Autre, du Tout-autre pour en être les reflets. Alors de nos coquilles vides nous nous efforçons d’exister comme des miroirs sans tain. Tant bien que mal, nous forgeons notre propre histoire, d’un début à une fin.

Le témoin est celui qui vit non pas à l’ombre, mais à la lumière de Dieu, dans son halo, baigné d’une chaude clarté.

Il accepte de n’être que miroir d’une icône, le cadre humain d’un visage qui nous regarde, pour poser sur la vie et les autres, cette même attention, ce même bienveillance qui devine les secrets

Mais le témoin pour finir c’est celui ou celle qui est passage… comme ce bout de bois que l’on se transmet dans une course relais…

Après le repère et le reflet, il y a ce qui est confié, remis, donné….

« J’ai pour moi un témoignage plus grand que celui de Jean : les œuvres que je fais, celles-là même que le Père m’a donné à accomplir » dit encore le Christ

Le plus grand c’est ce qui nous échappe

Le plus grand c’est ce qui traverse la vie des autres et qui n’est pas de nous

Le plus grand, ces œuvres, cet agir, cette action, c’est ce qu’il nous est donné de vivre dans l’union avec le Ressuscité, cette vie nouvelle qui sourd et jaillit en nous, cet élan de l’Esprit qui travaille en nous, qui œuvre comme un chef, qui nous pétrit et nous façonne…

Le témoin est ainsi passage : il laisse un autre prendre toute la place après avoir ouvert, transmis, déposé entre les mains, cette foi qui le brûle et l’habite

« Restez fermement attachés à la vérité que vous avez reçue » dit Pierre avant de quitter ce monde. « Jusqu’à ce que le jour paraisse et que l’étoile du matin illumine vos cœurs »

Que serions-nous sans les témoins que nous avons rencontré ?

Que deviendrons-nous sans celui qui accomplit en nous le désir du Père ?

Que sommes-nous sinon de celles et ceux qui se tiennent là, avec d’autres, par le Christ, le Vivant, lui notre re-Père pour en être son reflet, et qui nous fera passer vers en son Jour vers la lumière,

Amen