Lc 3,15-16.21-22

Nous sommes environ l’an 30 après Jésus-Christ. Tout le peuple d’Israël vient se faire baptiser par Jean-Baptiste dans le Jourdain. Tout le peuple ? Non, pas vraiment. Un petit nombre d’irréductibles Israélites résistent encore et toujours à cette nouvelle pratique de repentance. Selon la Loi, le pardon des péchés se fait seulement par l’offrande des sacrifices ; seuls les prêtres du Temple peuvent garantir que tout se passe en bonne et due forme. Or, une voix parle dans le désert en appelant le peuple au baptême de conversion pour le pardon des péchés. La vie n’est donc pas facile pour les dirigeants politiques et religieux des camps retranchés du Temple de Jérusalem, de la collaboration avec les occupants romains, de leur privilège garanti par la Pax Romana. Pour eux, le baptême de Jean-Baptiste est pour le moins une hérésie, voire un danger pour l’Israël, enfin, pour l’Israël qui ne croit ni au salut, ni au nouveau monde.

Le peuple qui vient se faire baptiser dans le Jourdain, ce sont les pauvres qui n’ont pas de privilège à perdre, les marginaux qui ne sont pas toujours bienvenus dans le Temple de Jérusalem, celles et ceux qui ont faim de la justice, celles et ceux qui ont soif d’un nouvel avenir. Bref, le peuple qui vient au Jourdain – ce fleuve qu’avaient jadis traversé leurs ancêtres après l’Exode et la longue errance dans le désert pour entrer dans le pays promis – c’est le peuple qui attend une nouvelle libération de l’esclavage.

En venant au Jourdain, Jésus fait corps avec ce peuple qui espère. Il associe son destin à la foi en une nouvelle histoire que seule Dieu peut écrire, à l’espérance d’une nouvelle création que seule Dieu peut faire imaginer.

« Or comme tout le peuple était baptisé – écrit l’évangéliste saint Luc – Jésus [est] baptisé lui aussi. » Il serait pauvre en signification de lire cette phrase comme si Jésus voulait tout simplement faire la même chose que les autres, à l’instar d’un jeune homme qui s’habille en jean et baskets Adidas ou qui fait quelques vagues actions écologiques afin d’être comme les autres. En recevant le baptême dans le Jourdain, Jésus participe à une confession dangereuse. C’est une confession qui dit que Dieu n’est pas enfermé à l’intérieur des murs du Temple, qu’il est ailleurs : il est auprès du peuple opprimé, il est avec le peuple désespéré, le peuple qui se trouve dans le désert. Dieu est au cœur de notre vie, telle qu’elle est ; il nous devance sur le chemin qui annonce un nouvel horizon.

« Or comme tout le peuple était baptisé, Jésus [est] baptisé lui aussi. » Oui, Jésus s’est fait le dernier des derniers. Il fait la longue file d’attente pour être le dernier, le dernier sur qui se ferment les eaux du Jourdain. Ainsi, il est le premier sur lequel le ciel s’ouvre, et le ciel s’ouvre avec lui pour tous les êtres humains. Car en lui, Dieu se fait l’un de nous jusqu’au bout. Il fait de notre souffrance la sienne, de notre égarement le sien, de notre existence dans tous ses états la sienne, de notre mort la sienne ; pour emprunter la traditionnelle et belle expression, en se faisant baptiser dans le Jourdain, Jésus fait de nos péchés ses propres péchés. Le miracle de Noël – Emmanuel, Dieu avec nous – se confirme de nouveau ; cette fois-ci en annonçant la totale solidarité de Dieu envers les humains en vue de la réconciliation du monde avec Dieu.

Il y a encore quelques siècles, quelques décennies, tout le monde se faisait baptiser. Tout le monde ? Apparemment oui, à en croire du témoignage de ma femme. Au jour du baptême de son petit frère, elle aurait demandé au prêtre de baptiser son Jeannot Lapin aussi. Elle avait trois ans. Tout le monde se fait baptiser ; alors pourquoi pas son doudou ?

Nous sommes en 2019 après Jésus-Christ. Tout le peuple neuchâtelois vient se faire baptiser. Tout le peuple ? Non, pas vraiment. Dans la paroisse où je suis un humble serviteur, depuis un moment on peut compter sur deux mains, voire sur une seule main, le nombre de baptêmes célébré dans une année.

Ne vous trompez pas : je ne dis pas ceci pour dépeindre un triste constat ou pour me lamenter. Au contraire ! Les choses qui changent depuis quelques décennies nous rappellent encore une fois combien la conversion du cœur dans les profondeurs est toujours un long chemin à parcourir et à recommencer à chaque génération. Celles et ceux qui suivent la voie de Jésus témoignent que la solidarité de Dieu avec l’être humain est toujours d’actualité. Aujourd’hui, dans notre société, je me demande de quoi nous avons besoin d’être libérés. Le baptême de feu et d’Esprit inauguré un jour, au bord du Jourdain, par le baptême de Jésus, nous demande d’être toujours créatifs pour répondre aux besoins de ces nouvelles formes que prend l’attente du monde de notre temps. Mais une seule chose est sûre : la forme du témoignage peut être différente, mais le message sera toujours le même. Le baptême de feu que Jésus a promis pour toute l’humanité est le feu de l’amour de Dieu qui ne s’éteindra jamais. A travers le baptême du Christ, Dieu nous dit aujourd’hui encore : « Tu es ma fille, tu es mon fils, moi, aujourd’hui je t’ai engendré. Sois témoin joyeux de mon amour. »