Es 50, 4-7   Héb 5, 5-10 et Mc 10, 32-45.
Dimanche avant les Rameaux.

Deux attitudes intérieures s’opposent radicalement dans ce passage de Marc, deux attitudes qui peuvent être les nôtres tour à tour, deux postures dans la vie qui ont des conséquences : j’aimerais les examiner avec vous.

Il y a l’attitude de Jacques et Jean qui veulent que Jésus fasse pour eux ce qu’ils vont lui demander : être assis l’un à sa droite l’autre à sa gauche, quand il sera dans sa gloire. Peut-être sont-il un peu embarrassés de demander cela (comment osent-ils venir avec une telle demande alors que Jésus vient de parler de sa passion? Chez Mt (Mt 20,20) du reste, c’est leur mère faire cette demande), mais la demande est claire : ils veulent être les premiers, ceux d’en haut, de tout tout en haut, si j’ose dire, et avoir part à la gloire du Fils. Faut-il y voir leur certitude de la victoire de Jésus ? Peut-être… mais leur représentation de la victoire du Seigneur fait l’économie de la croix, ce que Jésus leur rappellera du reste. Derrière leur demande se cache quelque chose qui les habite profondément, un besoin de reconnaissance, un besoin tel qu’il les aveugle et les éblouit : ils ne voient plus les autres disciples, qu’ils ne mesurent plus les conséquences sur les autres de leur demande. Physiquement, ils cheminent avec le Christ, ils comptent pour lui, ils bénéficient de sa présente et de son enseignement privilégié au quotidien, et en dépit de cela, leur besoin de reconnaissance demeure total, béant, inassouvi, au point qu’ils ressentent ce besoin d’être placés tout tout en haut, quelles qu’en soient les conséquences.
Voilà peut-être la source de l’orgueil : un besoin de reconnaissance mal situé, qui entraîne tout un cortège de conséquences dévastatrices autour d’eux, dans les relations-mêmes qu’ils vivent avec leurs proches.
Petit détail encore : si la résurrection, c’est se relever ou être debout, eux se voient assis à droite et à gauche du Christ. Pour tout cela, n’est donc pas possible que le Seigneur accède à leur demande.

La seconde attitude est celle du Christ, bien sûr, mais son attitude réserve quelques surprises.

La première vient d’une hésitation du texte lui-même et de certains commentateurs, comme l’indique Jean Valette dans son commentaire de l’Evangile. On lit d’ordinaire « ils étaient en chemin et montaient à Jérusalem. Jésus marchait devant eux. Ils étaient effrayés. » Mais on pourrait aussi lire « Jésus marchait devant eux. Il était effrayé ». Au singulier. Classiquement, on lit ici l’anticipation de ce qui attend les disciples qui se laissent gagner par la peur et Jésus qui lui se tient ferme devant son destin. Mais cette variante nous montrerait déjà ici l’angoisse et la peur qui ont pu être celles du Seigneur. La Passion ne se limiterait pas alors à une semaine de sa vie, et les 3 annonces de sa passion ne seraient pas de calmes prédictions : elles sont la Passion déjà présente. Et malgré cela, Jésus ne recule pas.
Jean Valette écrit « Ce qui distingue Jésus de ses disciples n’est donc pas la sérénité d’un côté et la peur de l’autre, c’est chez Jésus la certitude de la nécessité de sa mort, et la volonté de marcher coûte que coûte vers elle » (L’évangile de Marc, vol.2. p. 35). Celui qui marche à la tête ses disciples n’est donc pas un Seigneur triomphant. Les disciples ont peur, parce qu’ils ne savent pas ce qui se passera, et leur maître a peur parce qu‘il sait et il leur dit sans détour ce qui vient.

Nous montons à Jérusalem
le Fils de l’Homme sera livré aux grands-prêtres et aux scribes
ils le condamneront à mort
et le livreront aux païens
ils se moqueront de lui
ils cracheront sur lui
ils le flagelleront
ils le tueront
et trois jours après
il ressuscitera.

Tout est dit, sans détour, sans chercher à fuir ce qui vient.

D’un côté donc l’orgueil d’une attitude qui vise le ciel et brise les liens de confiance. Une vaine gloire qui oublie l’autre, et à la limite le nie. Une vaine gloire qui escamote aussi la possibilité de la souffrance, qui ne prend donc pas en compte la réalité : une voie sans issus en somme, ni sur terre, ni dans le ciel (si j’ose dire les choses ainsi).

De l’autre, l’humilité qui dit la réalité d’ici bas, qui la regarde en face lucidement, et qui conserve le lien à l’autre, quoi qu’il arrive. Un humble amour qui ne cache aucune réalité, qu’elle soit intérieure ou extérieure. Une voie difficile certes, mais c’est la seule pourtant qui ait un sens, la seule qui soit porteuse de Dieu.

Méditons ces deux attitudes opposées, qui se trouvent toutes deux en nous tous. Prions aussi afin que ce chemin de lumière se fasse en nous. Et à Jacques et à Jean, rappelons que ce ne seront pas eux qui siégeront dans la gloire Christ, mais deux autres, deux larrons, crucifiés avec le Seigneur, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche.