Luc 14 : 25 – 33

Quand j’étais étudiant en théologie à l’Université de Manchester en Angleterre, un des professeurs de Nouveau Testament s’appelait F. F. Bruce. Il a beaucoup écrit ; des livres savants mais aussi des livres de vulgarisation dont un petit ouvrage dont on pourrait traduire le titre ainsi : « Les paroles difficiles (ou dures) de Jésus ». On peut se demander quelles seraient les paroles faciles de Jésus ; mais il faut admettre que notre texte de l’évangile de Luc n’est pas très arrangeant.

Prenons le verset 26 « Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Le mot que l’on traduit par préférer peut aussi être traduit par haïr. On peut essayer de l’édulcorer un peu, mais ce texte dérange nos idées reçues. On dit assez souvent dans certains milieux conservateurs, protestants et catholiques, que l’Église doit défendre les vraies valeurs chrétiennes de la famille. Il n’y a pas le moindre soutien de cette position dans ces paroles. En général, Jésus parle très peu de la famille et quand il en parle c’est en général dans le sens de ce texte. Ces paroles de Jésus sont l’antidote à ceux qui croient que l’Évangile n’est que douceur et facilité.

Qu’est-ce qui se passe à ce moment-là dans la vie de Jésus telle que les évangélistes nous la racontent ? Depuis un certain temps Jésus est en route vers Jérusalem, le conflit ultime avec les autorités et la croix. Jésus le sait, les disciples devraient le savoir et les lecteurs le savent, 50 ans après ces événements. Mais Luc nous dit que même à ce moment-là « De grandes foules faisaient route avec Jésus ». C’est curieux qu’il y ait encore des foules avec Jésus. En Galilée, au début, c’était plus facile ; on venait nombreux, on espérait une guérison, une parole inspirée, une libération d’une vie soumise à l’envahisseur. Peut-être que cette foule qui suit Jésus espère toujours ces choses-là. Si c’est ça, la foule va être déçue.

Alors Jésus avertit cette foule. La vie d’un disciple est beaucoup plus difficile qu’ils ne croient. Ici Luc renforce cette distinction entre les disciples (les proches) et la foule : une foule qui peut être versatile, influençable et qui a tendance, à notre ère, à élire ceux qui promettent des solutions simples. Les lecteurs de l’Evangile connaissaient eux aussi une petite communauté de croyants et non pas une Église de masse. Jésus ne promet pas une vie facile pour ceux qui veulent vraiment le suivre de près. Au contraire, il y a ces paroles qui choquent.

Il semble qu’il faille probablement nuancer la traduction haïr, mais la traduction préférer peut aussi choquer. Il y a peut-être l’expérience des chrétiens des premières décennies qui avaient choisi cette nouvelle religion à la suite du Christ, ce qui pouvait provoquer la rupture avec sa famille. C’est encore une réalité pour les croyants d’aujourd’hui qui se retrouvent éloignés du cercle familial jusqu’au point de la rupture.

Peut-être qu’un indice pour aider notre compréhension se retrouve dans le verset suivant : « Celui qui ne porte pas sa croix et ne marche pas à ma suite ne peut pas être mon disciple. » Aujourd’hui cette notion est presque toujours mal comprise. Selon la conception populaire, la croix est imposée contre son gré, que ce soit son arthrose, un enfant à problèmes, une vieille tante acariâtre et j’en passe… Mais quand Jésus parle de porter sa croix il s’agit d’un choix libre et réfléchi.

Porter sa croix n’est pas donc juste un petit inconvénient, c’est un choix fondamental de vie et ce choix gouverne tout le reste. Les deux petites paraboles (la construction de la tour et le roi qui fait la guerre) ne font que renforcer son argument. On ne devient pas disciple de Christ sur un coup de tête dans un moment d’extase. On ne le devient pas en cherchant son épanouissement spirituel. On pèse les conséquences de notre choix et une fois que l’on s’est décidé on s’y attèle. Ainsi on peut se préparer face aux difficultés, aux choix éthiques, aux rejets des autres, aux moqueries de ceux qui ne veulent pas comprendre.

On revient ainsi aux paroles de Jésus concernant la famille. Parfois il y a l’hostilité des membres de la famille, les remarques désobligeantes « quand on voit la richesse de Rome » ou « ceux qui vont à l’église ne sont pas mieux que les autres ». Toutes les familles ne sont pas si difficiles. Je crois que Jésus nous lance un défi: sommes-nous prêts à remettre en cause nos priorités, nos liens familiaux, notre rapport à nos biens ? Car notre passage de ce matin se termine avec un autre coup de massue « De la même façon, quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple. » Je ne peux pas développer ce verset, mais il suffit de dire que c’est dans la même ligne que l’enseignement sur la famille.

Ce texte nous invite à redéfinir nos priorités afin que l’amour dont Jésus a fait preuve soit répandu dans le monde. Nous ne devenons pas disciples pour nous-mêmes principalement, mais pour le service des autres. Et en retour nous recevons la vie en abondance, une vie qui se transmet aux autres. Etre disciple a un coût, mais c’est ainsi que nous connaissons la grâce de Dieu.