Matthieu 21,1-11; Zacharie 9,8-10; Philippiens 2,5-11

Chères sœurs et frères en Jésus-Christ,

« Quand Jésus entra dans Jérusalem, toute la ville fut en émoi », nous dit le v. 10 de notre récit. Et encore, quand on y regarde de plus près, « en émoi » est un peu un euphémisme : le verbe grec est celui qu’on utilise pour les tremblements de terre. Il faudrait donc dire : « toute la ville fut secouée ». L’entrée de Jésus à Jérusalem, un tremblement de terre ? Nous voulons enregistrer quelques-unes des secousses, par le biais de conversations entendues le soir même à travers la ville.

Dans une taverne d’abord, où des soldats romains boivent un pot après le service. « Vous avez vu ça ? Je n’ai jamais rien connu de pareil ! Les gens jetaient leurs habits sur la rue, arrachaient des branches aux arbres pour en faire un tapis, et ils criaient leurs acclamations à en perdre la voix. »
–  Mais c’était qui, ce type sur son ânesse ?, demanda un autre.
–  Les gens parlaient d’un prophète, et d’autres l’appelaient « fils de David ». Il paraît qu’il vient de Galilée, suivi d’un groupe d’adeptes un peu miséreux. Mais en tout cas, l’accueil de la foule était digne d’un roi.
–  Un roi, ça ? Vous voulez rire, dit un troisième. Sur une ânesse, et suivie de son ânon, en plus. Cortège ridicule ! S’il était un roi, il serait au moins venu sur un cheval, et blanc si possible !
Mais le tavernier, qui avait écouté la conversation, leur dit : « Détrompez-vous ! Dans les prophéties de notre tradition, le roi qui doit venir à la fin des temps pour libérer le peuple de ses oppresseurs, un descendant du roi David, celui que nous appelons le Messie, viendra sur un âne. Pour nous, l’âne est un animal royal ! » Les soldats romains rigolèrent : « Royal, cet animal stupide ? ».

Au même moment, près des murailles de la cité, dans une maison close, une jeune prostituée confie à la tenancière de la maison : « Incroyable ! Celui que la foule acclamait aujourd’hui, je l’ai reconnu. Je l’avais déjà rencontré quand je travaillais à Capharnaüm. Il était assis à table avec ses disciples, et il invitait des personnes de passage à s’asseoir, sans se soucier de savoir qui c’était. Il y avait des collecteurs d’impôts, et il nous invita aussi, Naomie et moi. Nous hésitions : comment pouvait-il ainsi partager la table avec des impures comme nous ? Mais il insista : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » (Mc 2,17), puis il rompit un pain en rendant grâce et nous le distribua. Plus tard, il dit encore : « Les collecteurs d’impôts et les prostituées précéderont les pharisiens dans le royaume de Dieu » (Mt 21,31). Son regard m’a transformée. S’il te plaît, donne-moi congé ce soir, il faut que j’essaie de le retrouver dans la ville ! » La tenancière lui dit : « Non, non, exclu ! Nous attendons des clients ce soir ! » « S’il te plaît, seulement une petite heure, et je reviens ! »

Dans un autre quartier, plus huppé, une famille juive est assise autour de la table. Tout le monde écoute le père de famille commenter les événements : « Quelle hystérie, cette foule ! Je ne sais pas ce qui les a pris ! « Hosanna, hosanna ! » Je me demande bien quel salut il pourrait nous donner. On m’a dit qu’il s’assied à table avec des gens de mauvaise vie et qu’il méprise le sabbat, disant que le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat (Mc 2,27). Un prophète ? Le Fils de David ? Quel blasphème ! D’ailleurs, il paraît qu’il vient de Nazareth, et que pourrait-il venir de bon de Nazareth ? (Jn 1,46) Notre tradition connaît une parabole pour le sort de l’impie : Il poussait comme un grand arbre, et trois jours plus tard, le voilà par terre. C’est exactement ce qui arrivera à cet impie de Nazaréen ! »

Dans son palais, Pilate accueille un espion qui lui rapporte ce qu’il a appris : « Je viens de surprendre une conversation dans une taverne. À des soldats romains se moquant de l’ânesse de ce Jésus, le tavernier a précisé que cet animal était la monture choisie par le Messie, le libérateur de la fin des temps. Or, la foule a acclamé l’homme de Nazareth comme Fils de David, comme celui qui vient au nom du Seigneur. » Inquiet, Pilate dit : « Aïe, aïe, aïe, ça sent la rébellion populaire ! Cet homme est dangereux, il risque d’exciter le peuple contre nous, et nous aurons encore une fois des troubles dans la région. Il faut que j’en parle à Caïphe demain. Ni nous, ni eux ne peuvent se permettre de laisser faire. »

À peu près au même moment, le sanhédrin, convoqué d’urgence, est en plein débat. « La situation est grave », dit Caïphe, le souverain sacrificateur. « Le peuple risque d’échapper à notre contrôle. Ce Jésus, qui s’attaque à nos règles de pureté, nous gênait depuis longtemps déjà. En Galilée, ce n’était pas trop grave, mais que vient-il chercher à Jérusalem ? Veut-il s’en prendre au temple ? Il nous faut trouver un moyen de nous débarrasser de lui, avant que le peuple ne soit complètement séduit. » Un autre membre dit encore : « Il faut en parler à Pilate, il doit être inquiet, lui aussi ! » Et un troisième ajoute : « Peut-être qu’on pourrait essayer d’infiltrer son groupe d’adeptes et voir si l’un d’entre eux serait prêt à le trahir. »

Dans une petite maison discrète, un petit cercle est réuni. La joie règne : « Quelle entrée triomphale ! Je n’en reviens toujours pas », dit l’un. Et un autre renchérit :
« Oui, hosanna, hosanna au plus haut des cieux ! Bientôt, ce sera la fin de toutes les idolâtries. Notre maître nous a donné rendez-vous au temple pour demain, et je suppose qu’il va s’attaquer au trafic qui y règne, pour en refaire une maison de prière. » Et un troisième dit encore : « Ce qui est fantastique, c’est qu’aujourd’hui, le peuple l’a reconnu ! Nous avons le peuple de notre côté, et cela nous aidera, j’en suis sûr. »

Non loin de là, une famille juive est en train de finir le repas du soir. Ce fut un repas agité. Le père, fâché, avait dit aux siens ce qu’il fallait penser des événements du jour.

Mais alors qu’elles étaient obéissantes d’habitude, les deux filles aînées, d’une vingtaine d’années, n’avaient cessé de répliquer. Soudain, avant même que le père puisse prononcer la bénédiction, elles se lèvent de table. « Que faites-vous ? Où voulez-vous aller ! », demande le père excédé. L’une des deux répond : « Nous voulons aller à la recherche de ce Jésus et de son groupe. » « Il n’en est pas question ! », réplique le père. « Si, nous voulons y aller », répond la deuxième, « nous avons vu son entrée à Jérusalem, et cela nous a secouées, son humilité, sur l’ânesse, le tapis de vêtements et de rameaux, les acclamations de la foule ! Et cela nous a rappelé un passage du prophète Zacharie que tu nous as lu souvent : « Tressaille d’allégresse, fille de Sion ! Pousse des acclamations, fille de Jérusalem ! Voici que ton roi s’avance vers toi ». Nous sommes filles de Sion, filles de Jérusalem, nous voulons tressaillir d’allégresse avec le Fils de David ! » Elles sortent, et le père en reste bouche bée, choqué par leur insolence.

Dans la petite maison discrète, une femme a rejoint tardivement le petit cercle de disciples. Ils étaient gais, mais en l’écoutant, ils deviennent soudain tout sérieux. C’est l’une des femmes qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée, et elle leur raconte sa dernière visite chez Marie, la mère de Jésus : « Vous savez, elle m’a dit qu’elle repassait encore toujours dans son cœur ce que le vieux Syméon lui avait dit lors de la présentation de l’enfant Jésus au temple (Luc 2,34-35), que Jésus serait un signe de contradiction, un signe contesté, qui en ferait chuter et relever beaucoup en Israël, et qu’une épée transpercerait l’âme de sa mère. Toujours, à cause de ces paroles, Marie redoute qu’il n’arrive quelque chose de grave à Jésus. »

L’un des disciples dans le cercle dit : « Peut-être faudra-t-il que le Messie souffre et meurt, comme l’annoncent les chants du serviteur chez Esaïe : « Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir » (Es 53,7). Peut-être que la libération qu’il veut nous offrir est à ce prix de la souffrance et de la mort. » Un autre dans le cercle s’empressa de dire : « En tout cas, moi, je resterai à ses côtés, quoi qu’il arrive ! » La femme lui dit : « Ne parle pas trop vite ! Le moment venu, on est moins courageux… »
Puis, elle ajouta, pensive : « Dieu seul sait ce qui va se passer dans les jours à venir. Ce soir, j’ai peur, en pensant, avec Marie, aux paroles du vieux Syméon. Mais comme Jésus lui-même nous l’a enseigné, « ne nous inquiétons pas du lendemain, car le lendemain s’inquiétera de lui-même ». (Mt 6,34).
Et après un instant de silence, elle dit : « Prions ! », et le cercle se recueille : « Seigneur Dieu, que peut bien nous réserver cet étrange tremblement de terre de l’entrée triomphale de notre maître à Jérusalem ? Dans le brouhaha des émois, accorde-nous qu’il secoue aussi nos cœurs, pour qu’ils puissent s’ouvrir à ce que tu veux nous donner dans les jours qui viennent. S’il doit chuter comme un impie, que nous chutions avec lui, pour que nous puissions être relevés avec lui dans une vie nouvelle, faite de confiance et de paix renouvelées de jour en jour. Amen. »