1 Thessaloniciens 4,1.9-12 et Luc 20,20-26

Chères sœurs et chers frères en Jésus-Christ,

Les indicateurs envoyés auprès de Jésus par ses ennemis sont tout de suite dévoilés dans le texte : ils jouent aux justes. Et c’est d’ailleurs avec beaucoup de flatteries qu’ils s’approchent de lui pour le prendre en défaut : « Maître, nous savons que tu parles et enseignes de façon correcte, que tu es impartial et que tu enseignes les chemins de Dieu selon la vérité. » Jésus, qui sait bien écouter, flaire tout de suite le piège : il pénètre leur fourberie et ne répond donc pas directement à leur question.

Pourquoi y a-t-il un piège dans la question de savoir s’il est permis de payer l’impôt à César ? Cette question crée un dilemme : l’armée romaine occupe le pays, et si Jésus répond oui, on pourra l’accuser de collaborer avec l’occupant romain, comme les publicains qui récoltent cet impôt et avec lesquels Jésus est passablement lié ; s’il répond non, on pourra le dénoncer comme un opposant à l’occupant romain, un zélote, comme il y en avait probablement dans son cercle de disciples.

Jésus échappe à l’alternative qu’on veut lui imposer en demandant à voir une pièce de monnaie. « De qui porte-t-elle l’effigie et l’inscription, qui représente-t-elle ? Jésus, en habile communicateur, leur retourne la question, et c’est maintenant les indicateurs qui doivent répondre. La réponse est simple : c’est César. Et Jésus peut ainsi les réduire au silence, sans se faire prendre en défaut : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Cette réponse est subtile. Jésus a fait de la question-piège une sorte d’évidence simple : la pièce de monnaie nous le dit, celui dont on reconnaît l’autorité par l’effigie et l’inscription est aussi celui qui reçoit l’impôt. « Rendez à César ce qui est à César ! » Mais la deuxième subtilité, c’est qu’il rajoute : « et rendez à Dieu ce qui est à Dieu ! » Les ennemis n’avaient parlé que de l’impôt à César ; Jésus, lui, introduit une sorte d’impôt divin, quelque chose qui est dû à Dieu, et qu’il faut distinguer de ce qui est dû à César. Ainsi, Jésus déplace l’enjeu à un autre niveau, et c’est probablement ce qui réduit les piégeurs au silence.

Que veut dire Jésus par sa distinction ? On pourrait peut-être le traduire ainsi : « Arrêtez de faire de la question de l’impôt un enjeu ultime, de vie et de mort, comme si César était Dieu lui-même ! Traitons cette histoire d’impôt comme une histoire humaine : une simple effigie résout le problème. Mais n’oubliez pas la question bien plus importante de ce qui est dû à Dieu : c’est à lui seul que revient la fidélité et le respect, l’obéissance et l’amour, et non pas à l’autorité, qu’elle soit César, Hérode ou le Sanhédrin. »

Il y a deux critiques implicites dans cette distinction : l’empire romain est fondé sur une religion de l’empereur, et dans cette religion civile, l’empereur est fils des dieux, et on lui doit donc une obéissance quasi-religieuse. Mais, dit Jésus : César n’est pas Dieu. La critique porte aussi du côté de la foi juive : pour les adversaires, l’identité religieuse est liée à l’identité nationale, et c’est pourquoi la question de l’impôt à payer est une question quasi-religieuse. Jésus répond : votre rapport à Dieu ne se joue pas dans votre impôt : Dieu n’est pas César. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Ce verset, que l’on retrouve aussi chez Matthieu et Marc, a fortement marqué la tradition chrétienne concernant le rapport de l’Église et des croyants aux autorités politiques. On parle de la doctrine des deux règnes : le règne de Dieu, spirituel, venant de Jésus-Christ et que nous attendons en ce temps de l’Avent, et l’autorité temporelle, visible, régissant la coexistence des êtres humains ici-bas. Comme toujours, lorsqu’une parole est rediscutée pendant des siècles, elle a des effets bénéfiques et des effets néfastes. Je commence par ces derniers.

On a souvent eu tendance à interpréter cette distinction comme une séparation : César et Dieu, cela n’a rien à faire ensemble, et il faut répartir entre la foi, qui relève de la sphère privée, et le pouvoir politique, qui relève de la sphère publique. Une telle séparation a pu conduire les croyants à se déresponsabiliser de la question politique, et des Églises à se soumettre aveuglément à un César. C’est ce qui s’est passé par exemple dans beaucoup d’Églises allemandes durant le régime nazi.

Faire de la distinction de Jésus une simple séparation est une erreur : distinguer ne veut pas dire séparer. C’est plutôt veiller constamment à ce que les choses restent claires, à ce que revienne à chaque instance ce qui lui revient vraiment, sans que l’une se prenne soudain pour l’autre. Dans ce sens, nous pouvons être heureux que dans les démocraties modernes, des autorités séculières se sont mises en place, qui acceptent leurs limites et respectent des règles plus ou moins de consensus. Mais la tâche de veiller à cet endroit est une tâche jamais terminée, car dans tout pouvoir, il y a la tentation d’en vouloir encore plus, puis encore un peu plus, et donc de s’absolutiser, de se radicaliser. Dans ce sens, l’enjeu reste d’actualité aujourd’hui encore. Ainsi, dans les mouvements islamistes (je dis bien « islamistes » et non pas « musulmans »), dans ces mouvements islamistes, la confusion est totale : le Dieu auquel on se soumet inconditionnellement est aussi le seul César qui vaille, qui nous dit comment régler les problèmes sociaux et politiques. À l’opposé, dans nos sociétés occidentales, la sécularisation peut être tellement forte qu’elle conduit à évacuer complètement la religion, ne lui laissant aucune place dans l’espace public. Il semble soudain n’y avoir plus que César, et Dieu disparaît, le danger étant alors que la religion, chassée, resurgisse sous des formes fanatiques, violentes.

Quel est le rôle des Églises et des croyants ? Il faut bien le souligner, très longtemps, les Églises chrétiennes ont joué ce jeu des pouvoirs, mêlant allègrement Dieu et César. Ainsi, le pape romain de la vieille tradition porte de nombreux traits de l’empereur romain. Avant d’appeler le pape ainsi, c’est l’empereur romain qu’on appelait « pontife », le « pontifex », celui qui construit des ponts entre les peuples. Aujourd’hui encore, alors que le tsarisme est passé depuis longtemps, la hiérarchie de l’Église orthodoxe russe travaille de concert avec le gouvernement russe de Poutine, comme jadis le patriarche de Constantinople et l’empereur romain de l’empire d’Orient. De manière plus tranquille, plus discrète, l’Église anglicane a aujourd’hui encore pour seul chef la reine d’Angleterre.

De jouer le jeu des pouvoirs ne peut pas être la véritable fonction des Églises et des croyants. Leur fonction est plutôt de veiller à ce que les choses restent liées, certes, mais bien distinguées, qu’on rende constamment à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Tous les croyants ont à accomplir cette tâche en articulant leur foi et leurs engagements dans la société, et les Églises devront les accompagner et les soutenir dans cette responsabilité. Elles seront ainsi des veilleurs critiques au seuil des deux réalités, permettant aussi que certains ferments créatifs d’un côté puissent agir de l’autre. Ainsi, dans l’un des deux sens, celui allant de César à Dieu, on pourrait souhaiter qu’un peu plus de démocratie perce parfois dans des Églises dont le fonctionnement reste très dicté d’en haut.

Mais j’aimerais terminer aujourd’hui avec le sens inverse, allant de Dieu à César. Dans le passage entendu tout à l’heure, l’apôtre Paul exhorte ses lecteurs à faire des progrès dans l’amour fraternel, la compassion réciproque. Or, cela pourrait être précisément le ferment à faire passer aussi du côté de César. Nous vivons aujourd’hui dans un monde qui ne fait pas beaucoup preuve de fraternité, de compassion, qui laisse beaucoup d’humains dans la misère, au lieu de les en sortir, qui accumule les détresses, qui laisse le fossé entre riches et pauvres se creuser de plus en plus.

Ce ferment de fraternité et de compassion, j’aimerais brièvement l’illustrer avec le saint du jour. Nous fêtons aujourd’hui St. Nicolas, évêque de Myre, en Asie mineure, au IVe siècle. J’aimerais retenir, dans les légendes qui le concernent, trois traits de compassion.

  • Nicolas aurait à plusieurs reprises sauver des enfants, de l’esclavage, de la faim, de la mort. Il marque ainsi le souci des faibles, des petits, veillant à ce qu’ils ne deviennent pas des victimes des forts, des puissants. Cela correspond parfaitement à ce que dit si bien le préambule de la Constitution suisse, un bout de phrase malheureusement souvent oublié de nos temps : « que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres »
  • Nicolas donne des cadeaux aux enfants, et il illustre ainsi que dans un monde où tout doit être donnant-donnant, où tout se paie, où tout doit être rentable, et donc calculé au plus près, pour qu’il n’y ait surtout pas d’abus, dans un monde de ce type, st. Nicolas illustre qu’il existe encore l’ordre du don gratuit, du don de soi sans toujours compter ce que j’y gagne en retour.
  • Nicolas, enfin, est une figure d’accueil : il ouvre ses bras, ne se ferme pas à qui vient à lui dans la douleur, dans la détresse, dans la peur et le traumatisme. Ferment pour une Suisse qui, trop souvent, se ferme (à l’intérieur d’une Europe qui se ferme, elle aussi). L’assemblée fédérale vient d’élire hier, comme président et vice-présidente de la Confédération, deux personnes qui se sont fait fortes, ces dernières années, de fermer les frontières, de restreindre l’accès à l’asile, de renvoyer des enfants, des malades, des handicapés, des femmes seules, sans compassion.

Si je vois bien, chères sœurs de Grandchamp, vous êtes clairement du côté de St. Nicolas. Sans barbes, bien sûr ! C’est pourquoi, en ce jour de la St. Nicolas, je vous invite à continuer son œuvre avec courage. Et nous autres aussi, réunis ici, soyons des ferments de compassion, là où nous sommes, avec nos forces et nos faiblesses ! Amen.