« Appelées à être louange au milieu de la terre »

(2R 13,14-21 et Jn 13,33-38)

Les deux textes que nous venons d’entendre parlent d’une foi hésitante : sous l’apparence d’un grand zèle se cache l’angoisse suscitée par la mort prochaine de celui qui relie à Dieu.

Dans le passage tiré du Deuxième Livre des Rois, c’est Elisée qui est à l’article de la mort. Il est malade, prêt de mourir. Quand le roi Joas l’apprend, il court au chevet du prophète et tout en pleurs s’écrie : « Mon père ! Mon père ! Char et cavalerie d’Israël ! » (2R 13,14). Cette expression voulait dire, selon les commentateurs, qu’un prophète de Dieu valait autant qu’une armée. Autrement dit : si le roi pouvait disposer des conseils d’un prophète envoyé par Dieu, il pouvait épargner la levée d’une armée. Car, grâce aux conseils du prophète, il pouvait éviter des défaites, des batailles militaires inutiles. Avoir un prophète vivant dans le royaume constituait une source d’économies certaines et était un facteur de sécurité et de conduite avisée des affaires. Perdre le prophète est une source d’inquiétude pour le roi. Il se précipite donc auprès du prophète malade. Et Elisée lui apporte encore une dernière fois son soutien avant de mourir. Il lui fait tirer une flèche en direction d’Aram, qui opprimait Israël, pour lui indiquer que cela va prendre fin. Puis il lui demande de frapper les flèches par terre. Mais Joas manque de détermination. Au lieu de les frapper jusqu’à ce que le prophète lui dise de s’arrêter, il tape trois fois et s’arrête de lui-même. Le prophète s’irrite : ce manque de conviction est le signe que le roi n’est pas venu en s’engageant de tout son cœur, de toute sa force et de tout son être pour recevoir de Dieu ce qu’il veut lui donner pour assurer sa mission ; sa venue empressée n’est pas l’expression de son zèle pour Dieu, mais bien plutôt l’expression de la peur qui l’habite de ne plus pouvoir compter sur le prophète. C’est l’inquiétude de perdre le prophète qui l’anime plus que l’engagement sans conditions au service de son peuple. Alors il ne peut recevoir de la part du prophète qu’une aide à la mesure limitée de son attente.

Retenons cela : Quand l’inquiétude nous précipite vers Dieu, cette inquiétude est comme un frein à un engagement de tout notre être pour nous mettre à l’écoute de son appel.

Dans le passage tiré de l’Evangile de Jean que nous avons aussi entendu, nous observons le même mouvement. Avec les autres disciples, Simon Pierre entend l’annonce du départ imminent de Jésus. Alors il se précipite : « Seigneur, pourquoi ne puis-je te suivre tout de suite ? Je me dessaisirai de ma vie pour toi ! » (Jn 13,37). A l’audition de cette déclaration, on peut croire qu’elle est l’expression d’un engagement sans conditions de Pierre pour se mettre tout entier à la suite de Jésus. Or Jésus ne s’y trompe pas et la suite des événements lui donneront raison : « Te dessaisir de ta vie pour moi, lui dit-il. En vérité, en vérité, je te le dis, avant que le coq ne chante, tu m’auras renié trois fois. » (Jn 13,38). La déclaration de Pierre n’est pas l’expression d’une foi débordante mais la manifestation d’une précipitation qui cache l’angoisse de perdre celui qui le rassure.

Nous apprenons ainsi que le fait de ressentir un élan puissant qui nous mobilise tout entier sur le moment n’est pas, à lui seul, le critère de la foi véritable. On peut se précipiter par peur. Sur le moment, Pierre serait prêt à se jeter dans la mort avec Jésus, juste pour ne pas le perdre. Or, ce ne serait pas un acte de foi, mais plutôt une fuite dans la mort, une forme de suicide.

Certes, Jésus appelle ses disciples à le suivre, mais pas n’importe comment. Même mourir avec lui n’est pas la garantie de l’accomplissement par le disciple de la vie que Jésus donne aux siens. L’unique critère, dit-il, c’est celui de l’amour. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, afin que vous aussi vous vous aimiez les uns les autres. A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13,34-35). C’est pourquoi Jésus dit à Pierre qu’il ne peut le suivre pour le moment, mais qu’il le suivra plus tard. Car pour l’instant, c’est par peur d’être laissé seul que Pierre annonce qu’il veut suivre Jésus. C’est pourquoi, dès le moment où ce sera difficile, c’est encore la peur qui le fera renier.

Le don total de sa propre vie passe par l’amour, enseigne Jésus. Il le dit de manière très explicite : le suivre, c’est apprendre à s’aimer les uns les autres comme lui, Jésus, nous a aimés. C’est à l’amour les uns pour les autres que se reconnaît le disciple véritable. Alors ensuite seulement, habité par cet amour, le disciple peut aller jusqu’au don de sa vie, quelle qu’en soit la forme.

Pouvons-nous entendre cela ? Se dessaisir de sa vie n’est rien s’il n’est pas un dessaisissement par amour. Et seul l’amour les uns, les unes, pour les autres rend gloire à Dieu, car seul l’amour les uns, les unes, pour les autres rend visible l’être-même de Dieu. Pour nous qui sommes appelé(e)s à être louange au milieu de la terre, choisir de nous aimer les uns les unes les autres, jour après jour, est le chant de louange communautaire que nous adressons à Dieu. Il est le culte véritable qu’il espère. Pouvons-nous entendre que la mort de Jésus sur la croix elle-même est une louange adressée à Dieu ? Car elle est l’accomplissement de l’amour de Jésus pour nous et pour Dieu.