Homélie du 1er octobre 2026
Romains 3, 9-12 + 19-2, Luc 8, 22-25
Il arrive que cela commence juste par quelques vagues qui s’agitent, juste un vent qui se lève, de plus en plus fort, et voilà que comme dans une arche, ça tangue, on se sent balloté, quelque chose est en train de changer…
Mais il y a aussi de ces coups de Joran, cette masse d’air froide qui s’abat sur le lac sans prévenir, emportant tout sur son passage, et qui s’infiltre par toutes les interstices, en faisant craquer le bois.
Il y a des tempêtes qui nous font perdre notre équilibre et d’autres qui surviennent comme un coup de tabac, sans prévenir.
C’est ce que raconte si bien Denis Junod, pêcheur – poète sur le lac de Neuchâtel, dans son dernier livre qui vient de paraître : « Le Joran coupe le visage comme un silex. Il nettoie le ciel, fait danser les vagues et rappelle à l’homme qu’il n’est jamais le maître du lac ».
Cette leçon de vie, Jésus et ses disciples vont la vivre dans le sillage d’une traversée. « Passons sur l’autre rive » leur dit-il.
Allons de l’autre côté !
Une invitation, mais inhabituelle, étrange même. Pourquoi donc se rendre comme ça sans absolue nécessité de l’autre côté, au-delà des frontières, en territoire impur, étranger. Qui a-t-il sur la rive d’en face ?
Ils étaient malgré tout montés à bord, et voici que tout à coup, la barque est submergée, le fond de la cale se remplit, tout chavire, part à la dérive comme un fétu de paille emporté par la violence du vent, une coquille de noix au milieu de l’océan.
On se connaît depuis assez longtemps pour que je vous fasse une confidence. Je ne peux étendre ce récit sans me souvenir, douloureusement, d’une traversée personnelle il y a quelques années. J’avais le mal de mer ou de terre, je ne sais… une période vraiment agitée.
Et lorsque chez moi je fermais les yeux pour essayer de trouver un peu de calme dans la prière, j’avais exactement cette impression d’être au cœur d’une tempête. Des bourrasques inouïes, des vagues mugissantes, j’étais éclaboussé de partout…
Et tout ce que je pouvais faire c’était de m’agripper au mat, au gouvernail, au Christ, de toutes mes forces, avec cette crainte de sombrer, tellement la vent, l’eau, les éléments étaient démontés.
Et je me disais que cela devait ressembler à cette tempête sur le lac de Galilée.
Pas juste un mauvais moment à passer, pas juste un vent un peu fort, mais les disciples qui réveillent en panique le maître en criant » : Maître, maître, nous allons mourir ! «
On lit souvent ce passage en regardant cette tempête qui arrive au hasard, sans crier gare, comme les épreuves de la vie, oui… et c’est le mystère de nos traversées …
Mais aujourd’hui j’y vois aussi autre chose. Pour aller de l’autre côté, sur le territoire des Géranésiens, pour entrer dans une terre inconnue, ici le pays des païens avec un fameux épisode qui va suivre, pour affronter l’inconnu et ouvrir son horizon, il y a forcément un passage à traverser, une autre mer à affronter,
Celles des peurs qui parfois nous assaillent
Celles des inquiétudes qui nous empêchent de dormir
Celle de nos agitations qui crient « maître ! »
ET quels bruits parfois dans nos toutes nos pensées qui tournent sans cesse, qui brassent de l’air, quand tout est désordonné, comme un chaos à l’intérieur qui nous perdre l’équilibre.
Les reproches et les regrets, nos rêves défaits, nos luttes et combats, nos deuils et nos tristesses, nos pourquoi
On est alors comme sur l’eau, sans repères, sans signe visible et même le Christ semble dormir !
C’est Christiane Singer qui disait : « Celui qui a vu son ombre est plus grand que celui qui a vu les anges. Celui qui a touché ses abîmes et qui a pourtant choisi la vie met le monde debout ».
Pour les disciples qui traversent la tempête, le vent qui se calme et les vagues qui diminuent ce n’est pas un simple retour à la normale. On ne revient pas en arrière. Après la pluie le beau temps. On l’a échappé belle, ce n’était pas si terrible finalement
C’est l’expérience forte que le Christ seul apporte une paix qui recrée un monde nouveau, un monde intérieur, communautaire, pacifié, réconcilié, pour continuer à naviguer sur l’eau, mais avec une destination, une autre rive, un port où accoster.
Une direction retrouvée comme un cap de bonne Espérance
On n’a pas tous les jours des tempêtes, Dieu merci
Mais à travers elles, on redécouvre la foi essentielle qui permet de flotter sur l’eau des peurs, l’eau des forces obscures, de l’imprévisible, de l’inattendu.
Grandir c’est franchir, oser, affronter,
Croire, c’est réveiller le Christ pour qu’il vienne nous sauver
Quelqu’un disait « Le bateau est plus en sécurité quand il est au port, mais ce n’est pas pour cela qu’ont été construits les bateaux ».
Notre vie est faite pour le large, pour l’autre rive de lumière, pour gonfler ses voiles au souffle de l’Esprit.
Tous et toutes nous sommes appelés à monter à bord avec le Christ, ce compagnon de voyage pour ensuite, et c’est plus important, porter en nous, autour de nous ce monde pacifié par celui qui fait taire le vent et l’eau. Celui qui dans la dureté de la vie est venu mettre sa douceur, dans les conflits son pardon, dans les tempêtes quelque chose de magnifié. C’est l’homme, la femme nouvelles qui ressort de cette traversée avec cette certitude ancrée en nous que nous avons que le pire a été traversé. C’est cette paix immense qui s’étale comme quand le lac redevient lisse, beau, en reflétant le ciel, un miroir étincelant. N’est-ce pas notre vocation ?
Denis Junod le pêcheur décrit si bien cette nouvelle réalité dont vous êtes les porteuses, chères sœurs : il dit :
« Entre Boudry et Auvernier s’étend une plaine d’harmonie, un monde apaisant où l’Areuse s’ouvre en un chant discret, et le vent se couche doucement sur les prés. Elles sont protestantes, mais dans leur vêtement on croirait voir des sœurs au bleu rayonnement. Je sentais chez l’une d’elle, après une visite, une tendresse infinie, une paix recueillie, une lueur bénie. Alors j’ai ajouté des filets, comme on ajoute une prière, pour que l’espoir continue dans l’aube claire, pour que les poissons, les femmes, les collines, les vents sachent qu’un pêcheur veille, simplement ».
Et nous aussi nous pouvons jeter nos filets, faire don de ce que le Christ vient transformer pour que les cieux, la terre et l’eau, l’humain tout entier chante la promesse d’une aube qui se lève sur l’eau claire.
Amen
