260205 -JPC -Grandchamp – Col. 1,12-18 / Matthieu 13, 44-46
Mes sœurs, c’est au seuil des vigiles de la belle fête de la présentation de Jésus au Temple que vous avez appris la
nouvelle du départ de votre sœur Maria, l’annonce qu’elle était présentée au Père par Jésus Ressuscité. Les paroles
des prières et des lectures ont alors pris un sens encore autre, et ont placé ensemble l’offrande que Jésus a faite de
sa vie et la vie donnée de sœur Maria: rencontre de deux offrandes, celle parfaite et unique du Seigneur, qui dans sa
résurrection saisit et accueille comme une offrande la vie et la personne de sœur Maria. Sur la terre dans la liturgie
à Grandchamp comme au ciel pouvait résonner ce dialogue : « Maria, la gloire du Seigneur se lève sur toi ! –
Seigneur, j’ai vu ton salut ! ». Que cette perspective, cachée à nos yeux mais déposée en nos cœurs par l’Esprit
Saint, vous accompagne, chères sœurs, famille, ami.e.s de sœur Maria. Que la réalité de la rencontre du Dieu qui
aime soutienne vos cœurs d’une vraie consolation sur le chemin du deuil et de la confiance.
C’est en voyant, lors d’un repas au réfectoire, le visage et l’attitude de sœur Maria, que j’ai un jour été saisi par
l’extrême discrétion que signifie la vocation monastique. L’espace d’un instant, la pensée m’est venue que je ne
connaissais rien de sa vie, et cependant je sentais que nous étions dans une communion consistante. Vraiment
l’essentiel d’une vie donnée à Dieu est un mystère caché pour le monde et ses critères d’appréciation !
La stature de sœur Maria avait de quoi impressionner, et je ne doute pas que cela a pu être le cas en certaines
occasions par son autorité. Mais ce que je voyais en sa personne, dont le physique reflétait sa droiture intérieure,
c’était en priorité son visage. Sans qu’elle ait besoin de sourire, son visage était clair, paisible, annonçant une
ouverture de cœur, une bonté. Et voici que sa bienveillance était confirmée par le ton de sa voix lors d’une
salutation ou d’un bref échange de paroles. Elle était accueillante.
Mystère caché, la vie monastique ! Sœur Maria en fit l’expérience dans sa jeunesse. Elle avait grandi aux Pays-Bas
dans une famille réformée de stricte observance. Naturellement, elle avait une opinion négative de la vie religieuse,
celle-ci ayant été fortement contestée au temps de la Réforme. Or, voici que Maria rencontre des sœurs de
Grandchamp vivant en fraternité à Saint-Ouen, dans le nord de l’agglomération parisienne. Ce qui la touche, c’est
la qualité et la forme de leur vie fraternelle. Ces sœurs de Grandchamp sont bel et bien des religieuses, mais très
présentes au monde et socialement engagées. C’est pour Maria une révélation. Le trésor qu’elle découvre là change
radicalement son regard. Elle abandonne ses préjugés et se laisse attirer par ce qu’elle a découvert !
Dans les partages qu’elle vit désormais et qui vont la lier à Grandchamp, sœur Maria, qui ne manquait pas
d’humour, a fait quelques fois sourire ses sœurs. Car elle avait appris le français dans les milieux ouvriers de Saint-
Ouen. Et il lui est donc arrivé parfois d’utiliser sans le savoir certaines expressions qui appartenaient au jargon
parisien, et qui naturellement créaient la surprise et des rires…
Mais revenons à son expérience de changement fondamental de regard et à son adhésion inattendue à la vocation
monastique. Il bien probable que le passage qu’elle fit à cette époque lui donna ensuite, tout au long de sa vie, les
mots et la manière de mettre à l’aise les personnes ayant du mal à comprendre la vie de Grandchamp. Bien des fois
-Dieu seul sait combien- s. Maria a trouvé des paroles adaptées pour évoquer le trésor caché à des hôtes de
passage, à des jeunes venant de différents milieux, à des membres de la parenté des sœurs, à des groupes peu
familiarisés avec la religion chrétienne.
Mais sa transmission de la Bonne Nouvelle, sœur Maria l’a surtout réalisée par sa sensibilité artistique très créative
dans la composition des bouquets de fleurs et dans l’art du tissage.
Le charisme des bouquets à Grandchamp est à chaque fois parlant pour la plupart des hôtes. On ne peut compter les
personnes qui ont été spirituellement touchées et nourries par la beauté des arrangements floraux dans les lieux
communautaires comme dans chaque chambre. Un langage d’accueil et de paix qui rejoint instantanément des
cœurs parfois douloureux ou tourmentés. Ce charisme, sœur Maria a su le transmettre en l’enseignant à toutes les
novices et à des bénévoles.
La beauté de la création tenait une grande place dans la vie et la spiritualité de sœur Maria. Or, pour beaucoup de
personnes, le message de la bible devient audible et accessible précisément grâce des témoins capables de faire le
lien entre la beauté visible autour de nous et la bonté du Dieu invisible. « Seigneur, c’est toi qui couronnes l’année
de tes bontés ! ». La beauté qui fait pressentir la force de la bonté, quelle heureuse catéchèse !
Ce message est d’autant plus crédible lorsqu’il est transmis par une religieuse qui n’est pas d’abord pieuse, mais
qui est enracinée dans l’expérience d’une tradition assimilée et vécue au quotidien. Sœur Maria donnait cela. Et
aux personnes souffrantes, elle a su offrir l’accueil d’une sensibilité ajustée.
Les deux minuscules paraboles du trésor caché et de la perle de grande valeur ont en commun le mouvement qui
peut saisir tout être humain devant une découverte exceptionnelle : le paysan qui tombe sur un trésor dans son
champ, tout comme le marchand de pierres précieuses qui repère une perle rare, consacrent
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aussitôt tous leurs moyens à acquérir ce qu’ils ont découvert. Peut-être bien que ces deux paraboles correspondent
à deux moments de la vie, deux réalités dont chacun.e peut faire un jour l’expérience.
Le premier moment est celui de la vocation, marquée par la gratuité de l’imprévu. Ce n’est pas nous qui nous
donnons une vocation. La vocation survient comme on tombe sur un trésor caché ! Ainsi, de manière très heureuse,
la vocation reste pour toujours marquée d’une gratuité. Cette gratuité est la signature de Dieu, le rappel que
toujours et en toute circonstance un Amour nous précède.
Le deuxième moment, c’est la fidélité créatrice : en avançant, on apprend progressivement à reconnaître les perles
de valeur. La vie spirituelle, la vie vraiment humaine, enseigne à chercher et trouver la perle d’un jour ou d’une
année ou d’une période. Car la quête se poursuit tout au long de l’existence vers ce qui a vraiment de la valeur pour
la vie, pour l’alliance, pour la fraternité. Et à chaque fois revient l’appel à quitter des certitudes ou des habitudes, à
mettre tout en œuvre pour acquérir et assimiler le trésor présenté. Ainsi on chemine de commencement en
commencement, de détachement en réception renouvelée. Ce sont souvent des passages coûteux, où on a
l’impression que l’on va tout perdre parce que l’on engage tout. On engage toute sa confiance, parfois au milieu de
peurs et d’angoisses. Comme l’a expérimenté l’apôtre : « Nous sommes dans des impasses, et cependant nous
arrivons à passer ». On mesure alors combien la présence et la sollicitude de la fraternité humaine ou religieuse est
essentielle. Sœur Maria, jusqu’ en ses dernières années, a connu et accepté de tels passages. Avec elle, vous en
avez goûté l’inestimable fruit, dans une commune reconnaissance.
Un tout dernier mot : sœur Maria savait apprécier et pratiquer l’humour. En témoigne par exemple sa réaction
spontanée traduisant l’écart que présentait à ses yeux la géographie propre à Grandchamp par rapport aux vastes
rivages de son plat pays natal. À la fin du jour, une sœur lui fait remarquer : « Regarde ce merveilleux coucher de
soleil ! » Et elle de répondre : « Ce n’est pas un coucher de soleil, ça, c’est seulement le soleil qui se cache
derrière une montagne… ».
Désormais, sœur Maria connaît la lumière sans déclin, une lumière qui présente en même temps la beauté radieuse
du plein midi et les couleurs apaisantes d’un coucher de soleil : ouverture, ouverture à… la vie qui n’aura pas de
fin, et qui est délivrée de toute nostalgie.
« Esprit, Consolateur, Amour de tout amour,
Viens, Lumière véritable ! Viens, vie éternelle, » !
Viens, mystère caché ! Viens, Saint Esprit ! »
Amen.
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