Communauté de Grandchamp 4 octobre 2026
Esaë 5, 1-7 ; Philippiens 4, 4-9 ; Matthieu 21, 33-43
Retrouver le vivant
Nous recevons des paroles contrastées :
Réjouis-toi dans le Seigneur, la paix garde ton cœur. Nous avons à cultiver cette ressource ineffable qui coule en nos cœurs. Buisson ardent de la Présence, qui n’est pas moins présent et intense aujourd’hui qu’au temps du Christ ou de Moïse. Je suis de sa Présence. Beaucoup viennent ici à Grandchamp pour cultiver ce lien intérieur.
Et puis il y a la vigne qui est dans un état désastreux, qui donne des fruits amers, et où il ne tombe plus de pluie. Ce n’est finalement pas une punition divine, mais le constat aussi pour aujourd’hui. Justice immanente où nous recevons le fruit de nos actes et du non-respect du créé.
Alors que faire ? L’aveuglement humain, la surdité de la société occidentale et des religions monothéistes depuis des millénaires nous conduit à ce désastre.
C’est l’échec de l’éthique et de la prédication des élites religieuses et des dix commandements, c’est l’échec de l’appel prophétique et des enseignements du christianisme.
Alors faut-il tout abandonner ?
On peut avoir la tentation de se replier sur l’invisible, ce qu’a fait le christianisme en dévalorisant le corps et la nature.
Pourtant on insiste sur les deux natures du Christ, pleinement divin et humain. Mais il ne faut pas dire humain, mais bien plutôt visible, la deuxième nature du Christ englobe tout le créé. Dieu se dit pleinement dans la création, mais on s’est dramatiquement centrer sur l’humain uniquement, oubliant les 6 premiers jours de la création, (les animaux sont créées le 6ème jour-le même que l’humain), oubliant Jean 1, qui insiste que le logos se fait chair dans le vivant.
Cela nécessite une révolution de notre manière de vivre la vie et la foi. Et pour cela, mieux vaut en effet s’arrêter et reconsidérer nos manières de prendre soin de la vigne du bien-aimé.
Nous avons désenchanté le monde, en le considérant uniquement comme matière, comme objet utilitaire pour manger et respirer.
Cet été j’ai lu avec passion deux livres de David Abram : Devenir animal, une cosmologie terrestre et Comment la nature s’est tue. Pour une éclologie des sens. C’est un philosophe américain et il a été en lien avec de nombreux peuples premiers.
C’est peut-être finalement seulement à eux que Dieu peut confier sa vigne. Car sous leur houlette, la nature reste indemne et ils en valorisent les trésors.
Les Kogis, peuple autochtone de Colombie, enseigne les enfants au sujet de l’eau, puis dès 8 ans sur les plantes et les arbres et enfin dès 12 ans sur les animaux et ainsi arrivés à l’âge adulte, ils connaissent le vivant et savent en prendre soin.
Nous sommes analphabètes du vivant. Si nous allons dans la nature, nous ne saurions pas que manger et comment communiquer avec les animaux et les arbres.
Et c’est ce qui est aussi passionnant.
Les spécialistes disent que cela ne sert à rien d’alerter sur l’état de la planète, c’est même improductif, les gens ne changent pas de comportement. Il s’agit de montrer une voie qui donne de la joie.
Et apprendre à entrer en relation avec la nature et les animaux, découvrir qu’ils sont dans cette conscience qui vient de Dieu, rend le défi riche, fécond et passionnant.
Il s’agit d’honorer ce qui a été créé comme sujet et non comme objet.
On croit qu’en allant dans la nature, on va l’écouter, mais il s’agit de prendre aussi conscience que c’est elle qui nous écoute. Les oiseaux vont tout de suite signaler notre présence aux autres animaux et aux arbres. Et il y a vraiment possibilité de dialoguer avec eux.
A cet appel, les chrétiens risquent de crier au loup, en disant que c’est de l’animisme, que c’est de l’idolâtrie. Mais ils comprennent mal les appels prophétiques.
Les peuples autochtones ne sont pas idolâtres, ils se savent interconnecté avec tout le vivant. Le vivant est notre être propre. Les classer comme animiste est souvent un jugement péjoratif.
Saint François en est proche, lui qui a composé une prière pour la lune et le soleil. Lui qui les appelait frère et sœur et qui les considérait donc comme habités de cette conscience divine.
C’est vraiment une révolution intérieure que nous avons à vivre.
Les Kogis ont visités la cathédrale de Lausanne et ils ont dit qu’il y avait là un lieu mort, car non en relation avec la nature, les montagnes, les sources et les défunts. Pourtant la rosace , avec les différents saisons dessinées souligne bien leur importance.
Nous pouvons dans notre cœur interroger l’Areuse, et ces beaux arbres qui entourent la chapelle. Que me dis-tu dans mon cœur, Areuse ? arbres ? Nous pourrions aussi composer un chant pour les honorer. Ils peuvent nous enseigner.
L’arche de Noé souligne bien que nous faisons corps avec tout le créé.
Nous avons à entrer en repentance pour tout le mal fait aux peuples premiers.
L’exposition nationale sur le colonialisme met en exergue, par exemple, comment la mission de Bâle a participé à l’exploitation de matière première et a participé à la dévalorisation des cultures indigènes.
La vigne et le bien-aimé sont UN, le visible et l’invisible, le créé et l’incréé. C’est le Vivant.
Nous sommes appelés à nous réconcilier avec nos origines, visible et invisible, à retrouver cette amitié première avec le créé pour que la vie fleurisse sur la terre.
Quel chemin profond s’ouvre pour chacun d’entre nous.
Amen
