Esaie 11, 1-10
En ce temps de l’Avent, Esaïe nous offre un signe d’espérance.
Et quel signe !
Surtout quand on se souvient de ce qui se passe juste avant dans son livre : on parle de destruction, d’arbres abattus, de forêts brûlées… L’horizon est noir, ravagé.
Et c’est précisément dans ce décor-là, encore fumant, que le prophète nous fait apercevoir… un petit bout de vert.
Une feuille vive.
Un rameau qui sort d’une vieille souche.
C’est presque rien.
Un petit truc fragile.
Un début discret au milieu d’un paysage dévasté.
Et pourtant… quelle force !
Ça nous ferait du bien encore aujourd’hui, non ?
Alors que tout s’écroule, alors que la mort et la violence nous sautent au visage.
La mort, c’est du solide.
C’est concret.
Ça impressionne.
À côté, un petit rameau… c’est presque ridicule.
Et pourtant c’est là que tout se joue.
Parce que la vie, même fragile, est puissante.
Elle se relève.
Elle repousse.
Et c’est dans ces premières feuilles que se cache le signe d’un renouveau.
Dieu peut faire des merveilles à partir de pas grand-chose.
C’est cette foi, cette espérance-là que veut nous transmettre Esaïe.
Et ce renouveau, dans son texte, il aboutit à une vision complètement renversante : le loup vit avec l’agneau.
Le lion mange de l’herbe comme un bœuf.
Un bébé joue sur le nid d’un cobra.
Autrement dit : des animaux qui normalement s’entre-dévorent, se craignent, se fuient… vivent ensemble en paix.
Le fort avec le faible.
Et même les enfants n’ont plus rien à craindre.
Imaginez un monde où les enfants courent pieds nus partout et sont en sécurité, quoi qu’il arrive.
Rien que d’y penser, on a un pincement au cœur.
Devant une telle image, on est partagés.
D’un côté : c’est irréaliste. Impossible.
Ça ne suit pas la logique de notre monde.
Et de l’autre… on sait, peut-être plus encore aujourd’hui, que si le monde ne se rapproche pas un minimum de cette vision, il court droit à sa perte.
Ce n’est peut-être pas réaliste, mais si on ne la porte pas, cette vision, si le monde ne s’y convertit pas, si il ne l’adopte pas, il va cesser d’exister.
Et là, la Bible nous surprend.
Dans le Deutéronome, on dit que si un prophète annonce un événement et qu’il ne se produit pas, ce n’est pas un vrai prophète.
Et pourtant : ce qu’annonce Esaïe ici ne s’est pas encore réalisé.
Ça semble même complètement irréalisable… mais voilà : ses paroles sont dans notre Bible, notre livre sacré.
Esaïe est reconnu comme un grand prophète.
Pourquoi ? Parce que cette vision, même impossible, parle à quelque chose de profond en nous. Une aspiration enfouie. Un désir tellement fort qu’il doit forcément avoir quelque chose de vrai.
D’ailleurs, cette image a inspiré des générations de peintres .
L’un des plus connus , c’est Edward Hicks.
Vous le connaissez ? C’était un peintre américain du XIXᵉ siècle, quaker, chrétien engagé.
On a retrouvé soixante versions de sa peinture sur cette prophétie d’Esaïe — probablement plus encore !
Et ce n’est pas parce qu’il était perfectionniste… Non : il voulait que cette image circule, qu’elle se répande, que les gens finissent par l’aimer, par la rêver… et peut-être, à force, par essayer de la vivre.
Dans l’histoire de l’Église, les chrétiens ont toujours été un peu tiraillés avec cette prophétie.
Certains — les Mennonites, les Quakers — ont dit : “On y croit. On veut la vivre.
On veut la réaliser, ici et maintenant, sans compromis.”
D’autres, plus réalistes, comme Calvin, disaient : “Oui, on espère ce monde-là… mais dans la réalité d’ici-bas, il faut parfois composer avec les lois du monde.”
Les uns refusaient de porter les armes ; l’autre justifiait l’usage de la force, dans certaines limites.
Mais il est important de regarder aussi ce qui vient juste avant cette vision poétique.
Parce que si les versets 6 à 9 nous emmènent dans un rêve encore lointain, les versets précédents nous replongent dans le réel : la violence, l’injustice, les pauvres, les méchants, le monde tel qu’il est. Rien de tout ça n’est nié.
Mais ce n’est pas accepté pour autant.
Car même s’il n’est qu’un rameau fragile dans une forêt brûlée, l’envoyé de Dieu vient instaurer la justice, défendre les pauvres, déloger les méchants.
Parfois même avec force.
Et cet envoyé n’agit pas avec son intelligence ou sa force personnelle : c’est l’Esprit de Dieu qui agit en lui. Esprit de sagesse, de discernement, de vaillance, de connaissance, de crainte du Seigneur.
La tradition chrétienne reconnaît en cet envoyé Jésus de Nazareth.
Il a été — et il est encore — ce rameau d’espérance.
On connaît sa fragilité : trahi, condamné, crucifié.
Mais on connaît aussi sa puissance : sa parole, sa vie, sa résurrection. Après lui, les guerres, les injustices n’ont pas cessé.
On est encore loin de la vision d’Esaïe.
Mais l’Esprit a soufflé.
Une nouvelle manière de vivre, de traiter ce monde créé par Dieu a émergé.
Et elle a trouvé des disciples.
Nous en faisons partie.
Alors oui : nous vivons dans un monde de violence, d’injustice, de mort. Et face à tout ça, on se sent souvent impuissants.
Parfois incohérents.
Entre ce que nous croyons et ce que nous faisons réellement, il y a un écart.
Mais nous ne voulons pas capituler.
Il y a des moments où une autre manière d’agir devient possible.
Jésus nous l’a montré.
Même si nous ne sommes que de fragiles rameaux verts.
Même si en nous brille seulement une petite étincelle de l’Esprit.
Dieu peut faire beaucoup avec très peu.
Utopistes, réalistes… peu importe. Ne nous méprisons pas.
Nous avons reçu le même Esprit.
Nous mettons notre foi en Jésus, et son Esprit agit en nous.
Et peut-être — qui sait ? — cette manière de vivre changera le monde. Peut-être que Dieu se servira de nous pour accomplir sa prophétie.
Et dans le pire des cas, au moins, nous offrirons à ce monde une espérance : la preuve qu’une autre logique existe.
Une autre manière d’être.
Nous ne savons pas comment Dieu réalisera son Royaume.
Mais nous savons une chose : il commence toujours par envoyer son Esprit.
Et cet Esprit, il l’a déjà envoyé.
Son Messager est venu.
Et nous sommes ses disciples.
Comme lui, nous avons reçu son Esprit.
Alors laissons-le agir en nous.
Amen.
