Mc 6, 45-52 Grandchamp 30.7.26

Heiner Schubert, Communauté Don Camillo

Le récit de l’apparition inattendue sur le lac rappelle la nuit de la foi que rencontre inévitablement celle qui s’est mise en route pour suivre le Christ.

Au milieu de la tempête, au milieu de la nuit, elle se croit abandonnée, délaissée, seule.

Elle est comme paralysée, elle ne voit que l’obscurité, si bien qu’elle est incapable de voir le jour se lever. Dieu semble avoir fermé son ciel; il est en voyage, apparemment.

On rame, il y a du vent, rien ne bouge, bien qu’on s’épuise à contrer les éléments.

Dans le moment de crise, on est livré à soi-même. Les jolies convictions spirituelles ne comptent plus. Tout devient unidimensionnel, on commence à fonctionner en mode automatique.

La foi est mise à l’épreuve, car tout ce qui n’est pas authentique ne tient plus la route. C’est l’heure de vérité, celle où se révèle ce qui me porte au plus profond de moi-même.

 

Dans de tels moments, on court le danger de voir des fantômes. Dans notre récit, le fantôme que les disciples croient voir les menace; il représente un danger.

Dans la nuit de la foi, les fantômes ressemblent en général à des mirages. On désire échapper à l’impasse dans laquelle on croit se trouver. Le mirage nous fait croire qu’une autre vie serait possible; une vie sans souffrance, sans effort.

À la base, c’est ce que le Diable propose à Jésus dans le désert: Un succès instantané, sans chemin pénible, sans conflits, sans effort. Dans une communauté ou dans une Église, si la vie spirituelle commence à s’enliser, on cherche souvent le salut dans des réorganisations miracles qui ne font qu’aggraver la situation. On redouble d’efforts à la rame au lieu de chercher le silence et de se questionner.

 

Nous vivons dans un temps, dans lequel les fantômes se multiplient, véhiculés par l’offre surabondante de l’internet; l’IA ne fait qu’augmenter l’illusion. À la base, ce n’est qu’un tsunami d’informations, sans esprit, sans créativité; c’est de l’air chaud, ce n’est rien pour y bâtir sa vie. Les disciples ont raison de craindre les fantômes. Ceux-ci peuvent nous voler notre vie pour la rendre insignifiante et sans importance.

 

Le plus grand personnage mythique des Grecs, c’est Ulysse. Il doit passer par des épreuves, parfois épouvantables. Une des épreuves consiste à ne pas succomber aux chants envoutants des sirènes. Ulysse demande ses hommes de le ligoter et puis attacher à un mât de son bateau pour y résister tandis que, de leur côté, ses soldats se bouchent les oreilles avec de la cire. Les sirènes sont une autre image puissante pour les forces qui cherchent à empêcher que nos vies s’accomplissent.

 

Très intéressante est la petite remarque de Marc: Jésus voulait les dépasser. Il les voit ramer, mais il n’a pas l’impression qu’ils sont au bout de leurs forces, cependant, il estime apparemment utile qu’ils fassent encore un peu d’efforts. De toute manière ils ne semblaient pas avoir besoin d’aide.

Je vois dans cette phrase le moment clé du récit, même si elle est plutôt discrète. Jésus nous fait confiance. Il croit en nous. Il honore notre foi. Il la juge assez robuste pour traverser les nuits et les tempêtes. Nous sommes invités à croire en nous-mêmes. Ce que Jésus a semé en nous a germé et est appelé à croitre. C’est justement dans les moments sombres que nous devons compter sur la force de notre confiance.

 

Tout au début du récit, Marc nous rapporte que Jésus s’est rendu seul sur une colline pour prier. Jean dans son évangile nous révèle que lorsque Jésus prie, il prie pour les disciples, c’est à dire pour nous ici présents. Il prie pour qu’ils ne perdent pas espoir, qu’ils soient encouragés sur leur chemin parfois épineux. Il ne faut jamais oublier que nous sommes entourés par les prières du Christ, même dans les heures les plus sombres de notre existence.