Prédication fête eucharistie : 1 Cor 11,23 à 26  Récit institution Cène et Luc 24, 26 à 35, pèlerins d’Emmaüs reconnaissent Jésus à ses gestes, pain rompu et bénédiction.

Que dirait l’apôtre Paul s’il était là au milieu de nous lors de nos célébrations eucharistiques ? Nous ferait-il des reproches comme à Corinthe ?

Dirait-il que le repas ainsi célébré est bien le repas du Seigneur ? Est-il conforme au désir du Seigneur de nous voir unis, quel que soit notre statut social ? Ce repas fait-il bien sens en manifestant les valeurs du Règne de Dieu ? Tous, petits et pauvres, y ont-ils chacun leur pleine place ?

J’imagine bien qu’ici à Grandchamp l’apôtre serait heureux, sans doute vous louerait-il mes Soeurs pour la beauté de votre liturgie, mais peut-être se permettrait-il une remarque ou une question, comme le faisait mon professeur d’homilétique dans mon ancienne paroisse. A la sortie du culte il ne manquait pas de s’arrêter pour formuler une question en m’invitant à passer le voir dans la semaine. Lorsque j’arrivais, il me disait « oh c’était juste une petite remarque, mais vous comprenez bien que je ne peux pas m’en empêcher. »

Aux Corinthiens, dans le passage précédant les quelques versets que nous avons entendus, Paul ne ménage pas sa critique. « le repas que vous prenez n’est pas le repas du Seigneur » leur dit-il. L’accusation est grave, Paul relève l’incohérence entre les paroles et les actes. Vous dites célébrer le repas du Seigneur, mais le repas que vous prenez gave les uns et laisse les autres le ventre vide. Vous qui en avez les moyens vous vous attablez tôt et quand les moins aisés arrivent au terme de leur journée, il ne reste pas grand-chose. Vous manifestez ainsi les inégalités sociales et votre peu d’égards les uns vis-à-vis des autres.

Ce repas ne vous rassemble aucunement tous, c’est de l’entre-soi et ce n’est pas ce que le Seigneur vous a recommandé. Paul leur rappelle alors les fondamentaux, c’était notre lecture de ce jour. Nous connaissons la théologie rigoureuse de Paul qui remet le cadre en place. D’abord il s’agit de revenir à la Source, le repas, la cène a été institué par le Seigneur lui-même. C’est le Seigneur qui lors de son dernier repas a appelé ses disciples à partager ainsi en son nom un tel repas. Plus tard Luc racontera que les pèlerins d’Emmaüs reconnaîtront Jésus à la fraction du pain, à son geste quand il présidait leurs repas. C’est ce geste qui éclairera l’ensemble des paroles prononcées par le Seigneur en chemin.

Paul rappelle donc le sens de ce repas en évoquant le dernier repas pris par les disciples et ses paroles sont devenues pour nous dans notre liturgie le récit fondateur de l’Institution de la cène.

Ici ou là dans nos Eglises il peut arriver que la liturgie eucharistique soit un peu brève, mais le récit de l’Institution s’y trouve en tous cas. Ici, à Grandchamp, Paul serait ravi de se glisser dans vos liturgies belles et développées, vous ne seriez pas prises en défaut, c’est sûr.

Dans ce récit Paul rappelle le sens du pain partagé, corps du Christ offert pour nous, la coupe de la nouvelle alliance en son sang, alliance d’amour indéfectible. Il rappelle cet ordre du Christ : « vous ferez cela en mémoire de moi », vous annoncerez ainsi la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne.

Cette mémoire c’est la mémoire qui rend présente la vie du Christ. Nous nous rappelons que Jésus a connu la mort, nous nous souvenons que nous marchons sur une route difficile, rude, éprouvante, parce que c’est le crucifié que nous suivons, mais nous savons que nous marchons aussi à la suite du Christ ressuscité qui ouvre devant nos pas le chemin de l’espérance, un chemin de Vie.

Voilà ce que devrait signifier ce repas du Seigneur, mais parfois nous percevons bien un décalage : En pensant à cette prédication me sont revenues deux situations où je peux bien le percevoir. La 1ere c’était dans mon adolescence, dans une église luthérienne qui avait été auparavant sa paroisse, ma maman a été interrogée devant tout le monde alors qu’elle s’apprêtait à communier. Devoir ainsi se justifier devant tous ces regards posés sur elle, m’apparut bien choquant.

La 2e est plus récente, lors de vacances en été, après avoir rencontré le prêtre, nous sommes allés à la messe avec notre petite-fille de 10 ans. Quand elle a tendu sa main pour recevoir l’hostie, cela lui a été refusé. Est-ce le signe que nous avons tellement mis à part l’eucharistie qu’on ne peut pas courir le risque d’une compréhension autre que la nôtre ? Bien sûr, en beaucoup de lieux et de communautés l’accueil est large, à l’image de l’accueil du Seigneur, mais gardons en vigilance la question de cohérence entre parole annoncée et réalité vécue.

Du temps de Paul, La cène prenait place au cours du repas, je ne sais pas pourquoi nous y avons tout à fait renoncé, était-ce une question d’intendance, de pratique compliquée parce qu’on ne se réunit plus en maison ? Peut-être, mais ne pourrions-nous pas occasionnellement, lors d’un repas communautaire y célébrer la cène ?

Ce que Paul soulève aussi c’est la question du sens de ce repas, ne devrait-il pas manifester une communauté que son Seigneur rassemble et nourrit de sa personne offerte à tous ? A Corinthe, c’est chacun pour soi, sans égard pour les autres.

Dans nos célébrations, il y a certes nourriture équitable pour tous, toutefois, peut-être pourrions-nous porter davantage attention les uns aux autres ? Quand nous communions en défilé les uns derrière les autres, pour être nourris individuellement sans y passer trop de temps, ne perdons-nous pas ainsi une attention communautaire ? cette interpellation concerne aussi notre manière de communier en tablée, comment nous prêtons-nous attention ?

A Göttingen, j’ai fait, à l’église réformée, cette expérience de la cène partagée comme un repas 12 par 12. La table de communion au centre accueillait les personnes par groupe de 12 où chacun s’asseyait autour de la table. Cela prenait un temps certain, mais sans doute que ce temps permettait tout à la fois le temps personnel à sa place et le temps communautaire où on faisait vraiment table commune.

Une autre question se pose à nous, quelle solidarité sommes-nous prêts à manifester ? A quoi sommes-nous d’accord de renoncer ?

Dans une paroisse, il y a une personne qui souffre d’allergie au gluten, on a donc mis un petit pain sans gluten, elle communiait ainsi sans danger avec son pain à elle, j’imagine que la question de communier au même pain a dû être posée parce que maintenant le pain partagé est un même pain sans gluten.

La question de la coupe se pose aussi, ne pourrions-nous pas communier en partageant une même coupe d’une boisson qui ne mettrait personne en danger ?

Paul interpelle vigoureusement les Corinthiens, ces reproches ne nous concernent pas à ce point, mais c’est sans doute une occasion de nous laisser interroger.

Paul nous rappelle l’importance de nous relier à Celui qui nous a donné ce repas à célébrer pour tenir ensemble jusqu’à ce qu’il vienne.

Ce rite nous rassemble en une Eglise visible et invisible, générations après générations, en nous unissant les uns aux autres au travers du temps et de l’espace.

Il nous revient de veiller à cette communion pour que ce repas ne soit pas cause de divisions, mais qu’il soit bien source de l’agir bienfaisant du Seigneur, au-delà même de ce que nous pouvons en comprendre.

Réunis, nous formons ce seul corps du Christ qui nous lie aux croyants de tous les lieux et de tous les temps. C’est dans une même communion que nous nous trouvons ici en paix à Grandchamp unis aux croyants de toutes les Eglises en guerre et je crois que cette communion change notre monde.

Je crois que lorsque nous partageons ensemble ce pain et ce vin tout notre être s’en trouve transformé par l’agir du Seigneur, à l’image de ce qui s’est passé pour les pèlerins d’Emmaus, c’est alors que leurs yeux s’ouvrirent.

Nous ne repartons pas tels que nous sommes venus, mais le cœur habité de la présence du Seigneur qui nous a donné ce repas pour y puiser les forces nécessaires à notre vie en ce monde, et les yeux ouverts sur ceux qui ont communié avec nous et que Dieu nous a donnés comme sœurs et frères, ceux d’ici et ceux d’ailleurs. Nous pourrons alors aussi en tous lieux réaffirmer pour tous le don de son amour et de sa vie jusqu’à ce qu’il vienne.

Que sa présence ainsi renouvelée en nous, nous donne forces et sécurité pour la porter ensemble au monde.