Prédication – Grandchamp
23 juillet 2026
1 Jean 4,7-14 / Marc 5,21-34
Durant l’été – pas tellement à Grandchamp ! – nous pouvons faire l’expérience d’une foule enfiévrée, excitée par certains événements émotionnellement forts : matchs de foot, compétitions sportives, fêtes nationales, festivals, embouteillages, lieux de vacances surpeuplés… Les épisodes de canicule, les grosses chaleurs, donnent à ces multitudes humaines un caractère suffocant, étouffant. Comment ne pas évoquer, également, malheureusement, les foules qui se battent, et celles qui fuient la guerre, les bombardements, la misère, le chaos, et qui vivent dans la crainte, l’angoisse ou la haine.
Marc fait ressortir dans son récit évangélique ce caractère oppressant de la foule autour de Jésus : une foule nombreuse le suivait et l’écrasait (Mc 5,24). Cette foule fait penser à celle du Vendredi Saint, menaçante, qui réclamera la mort de Jésus (15,11-15). Marc donne à son lecteur le sentiment qu’un mal rode autour de Jésus. Pire encore, au sein de cette foule se manifestent d’indicibles détresses : un père qui assiste à la mort de sa petite fille, une femme désespérée par une maladie honteuse et incurable.
Dans ce contexte dramatique, Marc rend visible le salut, la lumière dans les ténèbres : Jésus est présent et actif ; il manifeste concrètement la miséricorde de Dieu.
La foule prend ici un caractère ambiguë : elle suit Jésus et elle l’écrase (5,24). Elle est attirée par lui mais elle le menace en même temps. Il en est de même des disciples. Eux-aussi le suivent (cf. 6,1), mais ils ne comprennent pas l’attitude de Jésus (5,31).
Cet épisode au bord du lac illustre l’ensemble de la mission du Seigneur. Il est le Fils de Dieu (1,1). En tant que tel, il détient une maîtrise souveraine des situations où il se trouve. C’est à lui qu’on s’adresse ; c’est lui qui écoute, qui ressent, qui guérit, qui se laisse arrêter puis qui poursuit sa route. Son attitude est celle du Fils que le Père a envoyé comme Sauveur du monde (1Jn 4,14).
Or le Fils de Dieu est aussi fils de l’homme. Le Souverain côtoie les plus petits, et ne craint pas d’affronter leur détresse ou leur hostilité. En Jésus, Dieu marche avec les humains. Dieu a envoyé son Fils dansle monde (1Jn 4,9). Avec Jésus, le Ciel est sur la terre. Marc nous apprend que c’est bien ce monde, avec toutes ses contradictions, que le Fils de Dieu est venu sauver.
Il nous a rejoints dans les réalités les plus incompréhensibles ; il en a supporté toutes les conséquences. Il était vraiment dans le monde. Et il y reste, volontairement, pour y semer son Royaume. Avec le prédicateur de Tibériade, c’est bien lui, Dieu, qui nous a aimés (1Jn 4,10).
Marc, dès la première ligne de son Évangile, annonce cette venue du Fils de Dieu (Mc 1,1). Puis il suggère, progressivement, cette présence cachée mais bien réelle de Dieu en son Fils, au milieu de l’humanité. Dans notre récit, Jésus est habité par une puissance de vie qui guérit, qui ressuscite.
Il guérit parce qu’il est Dieu, mais surtout parce qu’il est Dieu pour nous. Il révèle la présence de l’Éternel aux « entrailles de miséricorde », évoquée dans l’Ancien Testament – ou dans les prières de Grandchamp. Celui qui porte la compassion de Dieu détient seul la puissance de révéler son salut. Jésus est venu manifester l’amour de Dieu au milieu de nous (1Jn 4,9).
Il guérit la femme presque dans l’incognito. Il va redonner vie à la petite fille avec seulement quelques proches. Il ne fait pas éclater sa puissance, tandis qu’il reste habité par cette puissance (Mc 5,30) qui est la vie éternelle, la vie de Dieu. Jésus n’est pas un magicien ; il révèle simplement la compassion de Dieu. Son amour, qui s’exprime dans la plus grande proximité, presque dans l’intimité, même au milieu de la foule.
Sur la croix, Jésus sera l’Agneau de Dieu, la victime d’expiation (4,10), dont toute la puissance reste cachée, anéantie. Là, ses souffrances puis sa mort sont bien réelles, abominables, similaires à celles de millions d’êtres humains, similaires à celles aussi qu’infligent des millions d’êtres humains. Le pardon qu’il exprime est celui de la victime de toutes les violences. La mort dont il devient vainqueur à Pâques est bien la nôtre.
Dans la suite du récit de Marc, le retour à la vie de la petite fille de Jaïros préfigure cette victoire. Jésus a pris la main (Mc 5,41) de tous ceux qui meurent en ce monde. Le réveille-toi (id.) qu’il adresse à la fille est celui de sa résurrection (16,6). Et sa résurrection est l’annonce de la nôtre. Pour cette foule du bord du lac, qui représente l’humanité entière, Jésus est la seule espérance possible.
Marc, en rédigeant cet épisode émouvant d’une femme tremblante et guérie, gardait toujours en vue la révélation de la croix et de la résurrection de Jésus. Les paroles de Jaïros résonnent comme un écho de la prédication des premiers apôtres : il demande que sa petite fille soit sauvée et qu’elle vive (5,23). Sa supplication est l’expression de la foi des premiers chrétiens, foi en Christ, porteur du salut et de la vie éternelle. Marc décrit Jésus comme ce Sauveur menacé par la foule, et néanmoins victorieux de ce qui détruit l’humain.
Jésus déclare à la femme : Ta foi t’a sauvée (5,34). Quelle foi ? Elle n’a rien confessé. Mais, comme Jaïros, elle s’est jetée aux pieds du Seigneur (5,22 / 5,33). Les deux sont des personnes perdues devant leur Sauveur. Leur foi est à l’état pur ; inspirée par la souffrance, elle est l’élan d’un vide tendu vers la plénitude. La foi n’est pas un droit au salut, mais un accès au salut. Elle exprime notre confiance en Celui qui nous a déjà guéris, sauvés, ressuscités.
Notre première lecture était adressée à des chrétiens de la fin du 1er siècle qui connaissaient beaucoup d’épreuves et qui auraient pu être tentés de désespérer. La lettre de Jean leur rappelle la proximité de Dieu, au cœur de ce monde compliqué, divisé, violent. Par la foi, ils pouvaient la reconnaître plus réelle encore qu’au bord du lac de Tibériade. Dieu demeure en nous (1Jn 4,12), leur écrit Jean. Il leur a donné son Esprit, qui est l’Esprit de Jésus.
C’est ainsi que le Ressuscité nous rejoint dans ce monde. Sa puissance de vie n’est plus sensible par le toucher mais accessible par la foi. Il vient, écrit Jean, afin que nous vivions par lui (1Jn 4,9). Caché comme du levain dans la pâte (Mt 13,33), il veut renouveler la terre.
Sa puissance est celle qui nous a sauvés. Elle s’est manifestée sur une croix. Elle a révélé dans les détresses humaines que Dieu est amour (1Jn 4,8). La croix a planté au cœur du monde la semence de l’amour de Dieu. Elle peut grandir et rayonner dans les nuits d’aujourd’hui. Quand nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour, en nous, est accompli (4,12). Amen.
