PREDICATION de Jean 4, 9-26
Limpides comme une eau, les paroles de Jésus à la Samaritaine : des adorateurs en esprit et en vérité, tels sont les adorateurs que cherche le Père. Limpides, mais salées et quelque peu corrosives aussi : « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. » Alors quoi ? Ce sommet du dialogue entre Jésus et cette femme de Samarie serait-il comme un seau d’eau jeté à la figure des Samaritains – et à travers eux, un seau jeté à la figure des autres peuples – ou bien serait-il comme un canal, ce canal qui permettrait de relier les uns aux autres les membres de courants confessionnels et religieux qui s’ignorent ou se détestent ?
Le texte résiste à une lecture relativiste. Le salut vient des Juifs. Mais il inclut ces autres régions problématiques que sont la Galilée, – nommée parfois Galilée des Nations, tant elle est bigarrée, – et aussi cette terre de Samarie, située entre la Judée et la Galilée, justement. La Samarie fait région et religion à part. Plutôt que de dresser des murs ou de les réhausser, Jésus vient jeter des ponts entre des humains dont les identités semblent fixées, figées dans des conflits qui les précèdent, les surplombent et les dépassent. Jésus tente probablement de refaire une unité entre ces morceaux séparés par l’histoire, la politique et même la religion que sont le temple de Jérusalem en Judée, le mont Garizim en Samarie, et ce ventre mou qu’est la Galilée. C’est ainsi que le théologien juif Armand Abécassis commentait ce passage biblique lors d’un séminaire donné ici, à Grandchamp, il y a une trentaine d’années…
Lorsque Jésus passe à Sychar, en Samarie, le temple des Samaritains a été détruit depuis un siècle et demi sur le mont Garizim, laissant celui de Jérusalem sans concurrence. Il n’y a plus qu’un temple donc, en l’an trente de notre ère. Mais lorsque Jean relate cette rencontre et ce dialogue, il n’y a plus de temple à Jérusalem non plus. Où faut-il adorer ? Où faut-il s’abreuver ? La source serait-elle à jamais tarie ? Judée et Samarie se retrouvent pareillement dépossédées de ce lieu qui serait, selon la tradition, selon la prétention, le lieu véritable pour adorer Dieu. Où chercher Dieu ? Et puis est-ce vraiment l’homme qui cherche Dieu ? Ne serait-ce pas plutôt Dieu qui, maintenant, se serait mis à chercher l’homme ?
C’était au bord du puits de Jacob. C’était autour de l’an trente de notre ère. Une rencontre comme il en existe trop peu, hélas. Sauf bien sûr, sauf quand l’Esprit s’en mêle : l’esprit d’humilité, de dialogue, de recherche et de révélation profonde, un esprit de mise en route personnelle et communautaire. Etonnante cette rencontre en plein midi. Tout commence par cette soif avouée de Jésus pour dévoiler d’autres soifs, spirituelles, amoureuses, et révéler enfin la question de l’adoration de Dieu. La discussion gagne en intensité, en hauteur et en profondeur. Elle devient parole vivante, eau jaillissante, surprenante même avec ses malentendus et ses répliques taquines. Au fil de la rencontre, la femme se découvre elle-même en même temps qu’elle découvre Celui qui lui parle. Tant et si bien qu’on ne sait plus trop, à la fin, qui donne à boire à qui. L’échange engage un dynamique de changement réciproque.
En cette sixième heure, à l’heure exacte du zénith, le soleil ne peut que chasser les ombres, toute ombre qui voudrait voiler la vérité sur les êtres et sur Dieu. L’ombre d’un doute, l’ombre d’un malentendu, et puis cette ombre qui traîne, celle d’une longue, une trop longue histoire de mésentente entre deux nations : les Juifs et les Samaritains. C’est Didier Decoin qui écrivait, à propos de cette rencontre, que l’ombre de Jésus et l’ombre de la Samaritaine n’en faisaient plus qu’une, ce jour-là ! Intimité spirituelle de deux êtres ? Spiritualité intimiste ? Un peu comme sur cette magnifique fontaine de la Samaritaine à Fribourg, où l’un et l’autre sont penchés au-dessus de la margelle dans une belle attitude d’écoute ?
Certainement pas une rencontre intimiste, puisque, abandonnant sa cruche, la Samaritaine ira ameuter les gens de la ville. Lesquels sortiront de l’ombre, justement, accourant vers ce Jésus, jusqu’à réussir la prouesse de le retenir deux jours. Jésus, avec ses disciples, ne pouvait traverser la Samarie qu’à la manière d’une ombre fugitive – ainsi font les plus courageux lorsqu’ils veulent prendre le chemin le plus court entre la Judée et la Galilée – or Jésus, va s’arrêter. S’arrêter deux jours et signifier, par son séjour à Sychar, la suspension d’un jeu pluriséculaire de non-communication entre Juifs et Samaritains.
Au soir de cette rencontre avec une femme qui aura été le premier apôtre en Samarie, au premier soir – pour la première fois ! – le soleil ne s’est pas couché sur l’évidence d’une impossible entente. Il y eut un soir, il y eut un matin, et Dieu vit une poignée de Juifs accueillis à bras ouverts par la population d’une ville samaritaine. Cela faisait longtemps qu’il attendait ce miracle – lui Dieu, le chercheur d’adorateurs en esprit et en vérité. De moisson en moisson, rien n’avait changé, là-bas, rien jusqu’à cette traversée de Jésus. Jusqu’à l’accueil du prophète, jusqu’à l’accueil du Messie qu’elle attendait aussi, elle, la femme devenue témoin.
Le témoignage de la Samaritaine, et la foi de ses concitoyens, n’est qu’un prélude : c’est le prélude de l’évangélisation de la Samarie par l’apôtre Philippe. Les Actes des Apôtres nous racontent que la proclamation du Christ rencontrait une telle soif, en Samarie, que l’Eglise de Jérusalem avait décidé d’envoyer du renfort, et quel renfort, puisqu’on envoya Pierre et Jean en personne ! (cf. Actes 8). Il y eut un soir, il y eut un matin, et d’autres humains furent transformés. Mais que c’est long de faire une humanité, une humanité d’adorateurs en esprit et en vérité ! Que c’est long de mettre en réseau les chercheurs de Dieu, sans nuire à leur identité.
De ce parcours narratif toujours à revisiter, je retiens, avec vous et devant vous, cette année, la question de la quête de Dieu. Où chercher Dieu ? Est-ce vraiment l’homme qui cherche Dieu ? Ne serait-ce pas plutôt Dieu qui, maintenant, se serait mis à chercher l’homme ? Je suis touché par cette affirmation de Jésus : « Tels sont les adorateurs que cherche le Père ». C’est lui, le Père, c’est lui qui me cherche, comme il te cherche, et nous cherche aujourd’hui encore, dans nos déserts, dans nos fatigues, fatigue d’être soi, fatigue d’être en conflit, que ces conflits soient extérieurs ou intérieurs, ou mélangés.
Avec Grégoire de Nysse, je m’émerveille de ce c’est la source qui a soif d’être bue et non l’inverse. Je crois en ce Dieu qui continue d’avoir besoin de me rencontrer. Je crois en ce Dieu, seul capable de tisser l’unité entre nous et en nous aussi. Ce sont aussi nos territoires intérieurs qui, divisés, sont appelés à l’unité. Il le fait en Jésus, dont la Parole et le repas sont notre nourriture individuelle et communautaire.
Amen
