Prédication de Jean 6, 51-59

 

Le discours de Jésus sur le pain est assez surprenant. Il dit qu’il est le pain, il dit qu’il faut manger ce pain, il dit qu’il donne sa vie, sa chair.

Sur quoi les juifs sont pris dans une violence et parlent de manger sa chair alors que Jésus n’avait parlé que de manger le pain, dans un premier temps. C’est comme si les juifs faisaient un raccourci où ils collent deux mots, manger la chair, alors que Jésus avait articulé avec un troisième : le pain. Manger le pain. Le pain est entre deux mots.

Un langage direct et violent, un langage de l’immédiateté sans articulation me fait penser au récit de la Tour de Babel. Dans ce récit de l’AT (Genèse 11,1-9) il y a de la violence dans le discours. Les hommes sont obligés de bâtir une tour. Tout le monde a le même discours. Ils assènent des ordres. La brique avec laquelle ils bâtissent devient plus importante que les ouvriers. On dit qu’à Babel, qu’ils pleuraient et faisaient deuil si une brique se cassait mais pas si un homme tombait des échafaudages.

En Eglise, dans nos discours sur le pain et la Ste-Cène ou autre chose, n’avons-nous pas aussi un discours raccourci où on assène des ordres, où l’objet prend plus d’importance que le sujet ? Comment entendons-nous les points de vue différents ? Est-ce que nous ne mettons pas plus d’importance à l’objet du rite plutôt que d’accueillir le sujet qui désire communier ?

A Babel, quand les bâtisseurs s’enferment dans un projet unique, dans un discours totalitaire et fusionnel, Dieu descend et différentie, sépare. Il sépare comme dans tout le récit de la Création. Il a séparé les ténèbres et la lumière, le haut et le bas, le sec et l’humide. A Babel, il multiplie les langues, séparant les individus trop collés les uns aux autres. Rétablissant ainsi la distance nécessaire entre les individus afin que leur langage devienne, par cet acte créatif, expression de l’altérité. Prendre conscience de la différence entre ce que je pense et ce que l’autre comprend de mes paroles. Si je pense que l’autre a une démarche réflexive identique à la mienne, je l’enferme dans mon projet. Je pense par exemple au travail œcuménique. Il devient plus créatif en s’inspirant de la création du langage faite à Babel : je mets en doute ce que je crois savoir sur l’autre.

Le discours de Jésus sur le pain rappelle aussi le récit de la manne. Les ancêtres mangeaient une rosée blanche qui était apparue dans le désert lorsqu’ils avaient faim. La première fois, ils ont dit : « C’est quoi ça ? » En hébreu cela se dit « Man hou » d’où le mot manne. Manne c’est une question. Tous les matins ils mangeaient du « C’est quoi ça ? », ils se nourrissaient de questions.

Dans mon dialogue avec l’autre, les questions sont essentielles, elles ouvrent une place pour sa personne, pour son individualité, elles montrent mon écoute.

Pourtant quand je n’ai pas de réponse, je reste sur ma faim. La réponse de Jésus est de dire : « Ma chair est une vraie nourriture et mon sang une vraie boisson – Celui qui mangera de pain vivra pour l’Eternité ». Le projet de Jésus ouvre bien sur une pleine satisfaction, sur un vivre qui va jusque dans l’Eternité. On ne reste pas sur sa faim.

Pour le construire, je dirai que Jésus embrouille encore un peu plus ses auditeurs en parlant de « boire son sang » ! Pour un juif, pieux ou non, l’interdit du sang est irrévocable. Ils ont dû être secoués, désarticulés, broyés par une telle affirmation. Je vois là Jésus qui agit comme son Père à Babel, il les secoue, met de la distance entre eux. Ils croyaient savoir mais ils n’ont encore rien compris. Ils oublient de poser la question sur le sang ! Jésus complexifie ses paroles pour qu’ils lâchent prise.

Dans le déroulement de la Ste-Cène, il y a d’abord des paroles échangées puis quand nous mangeons le pain et buvons le vin, il n’y a plus que des gestes. Le pain est rompu, séparé de la miche et chaque morceau est différent. Nous entrons dans un accueil silencieux et personnel. Le silence nous fait demeurer en Dieu, nous lâchons prise en Sa présence. A Babel, il n’y avait pas de silence que des cris et des aboiements des contre-maîtres !

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » En juxtaposant les mots chair et sang, Jésus parle de l’entier de sa personne et de la vie qu’il apporte. L’entier de sa personne, que nous recevons par le pain et le vin, nous fait entrer dans une démarche particulière pour l’entier de notre personne, où le langage est différent, surprenant, hors pensée. C’est une expérience de lâcher prise où l’effet est souligné par un geste important. Non pas un geste, je dirai mieux, un mouvement d’immobilité : demeurer.

Mais pas un simple demeurer, une demeurer réciproque : « moi en lui et lui en moi ». Jésus immobile en moi ! L’entier de sa personne et de notre personne, chair et sang, permet ce miracle : demeurer en lui et lui en moi.

En recevant le mystère du pain et du vin, je reçois un langage propre à ma personne, pour tout mon être, un langage chanté par une Parole qui habite toute la Création. Ainsi nous demeurons dans un mouvement commun d’immobilité et d’écoute !

 

Amen