Grandchamp, 26 avril 2026
Jean 10,1-10 // Ac 2,36-41 et 1Pi2,20-25
Dans l’Evangile de ce jour, Jésus, nous parle de deux bergers que tout oppose, l’un est légitime et bon, mais pas l’autre puisque c’est un voleur, un brigand, un prédateur sans foi ni loi. Le second est bien représenté dans le monde politique actuel, bien, c’est dit !
Le berger légitime connaît ses brebis, elles lui appartiennent, il les a choisies chacune individuellement et il les conduit sur un chemin de vie. Et les brebis le suivent car elles le connaissent : elle se savent aimées et respectées.
Et à l’opposé, le berger illégitime est un brigand, il n’entre pas par la porte, il ne connaît pas les brebis, ne les aime pas : il survient pour voler et semer la mort, et on ne sait même pas pourquoi. Toujours est-il qu’il le fait et le fera encore.
Jusque-là, le texte est assez clair : l’amour et la vie d’un côté, la violence, la peur et la mort de l’autre.
Ce passage nous en rappelle plein d’autres qui nous confortent et nous font du bien. On pense au Psaume du bon berger, évidemment à Ézéchiel 34 où des bergers incompétents et négligents ne prennent pas soin du troupeau, le laissant être la proie des bêtes sauvages, ce qui conduit Dieu lui-même à dire (Ez 34.11) «Je viens chercher moi-même mon troupeau pour en prendre soin». On peut penser aussi à tous ces passages, de la Genèse à l’Apocalypse, en passant par les Psaumes, Esaïe et les Évangiles, où il est question de porte, ou de brebis, ou de berger… Tous à leur manière viennent éclairer notre texte et résonnent dans nos mémoires et nos coeurs.
Et l’on se met peut-être à rêver, à se voir en brebis sur le chemin de notre vie, guidés par ce bon berger qu’est le Christ, dont on connaît la voix, à qui nous appartenons et qui nous donne la vie en abondance. On tremble à l’idée de se tromper de berger, d’en suivre un autre qui nous conduirait à notre perte… Pourquoi pas !
Pourtant, des zones d’ombre demeurent : ce passage ne nous dit rien sur l’identité du portier, ou encore moins du brigand. Que représente cet enclos dans lequel se trouvent les brebis ? On se demande aussi pourquoi le berger légitime n’appelle que les brebis qui lui appartiennent par leur nom : pourquoi ne les appelle-t-il pas toutes et que se passe-t-il pour les autres ? Que représente vraiment cette nourriture que trouve celui qui passe par la porte ? Pourquoi Jésus dit-il qu’il est la porte, avant de dire dans la suite du texte et peut-être plus logiquement qu’il est le bon berger ?[1]
Bref, les images utilisées par Jésus nous parlent, elles paraissent claires, mais on voit bien qu’elles ne le sont pas entièrement, ce qui ne nous facilite pas la compréhension. Mais heureusement d’ailleurs, car cela nous pousse à chercher, …. et c’est l’occasion de se rappeler ce délicieux koan japonais, qui dit que «celui qui trouve a mal cherché !» Alors cherchons, en espérant ne pas trop trouver quand même !
Je dois vous dire que depuis que sœur Dana m’a indiqué que je devrais prêcher sur ce texte ce matin, j’y pense beaucoup, j’ai cherché longtemps et tourné en rond, beaucoup, à la recherche d’indices qui me mettraient sur une piste qui au-delà des apparences et des commentaires convenus, nous apporterait une nourriture essentielle. Et un matin, j’ai découvert que le mot «enclos» du début de cette parabole, «aulè» en grec, désigne moins la clôture d’une bergerie (c’est ce qu’on trouve dans nos traductions) mais aulè, c’est un palais ou le parvis du Temple[2]. Entre une clôture et le parvis du Temple, il y a un monde, non ?
J’ai aimé découvrir que ce bon berger qui fait «sortir» ses brebis comme le disent nos traduction, «ekballô» en grec, peut désigner un accouchement, ou alors un démon qui est «chassé», ou enfin ces marchands «expulsés» du Temple par Jésus[3]. C’est toujours le même verbe, mais tellement plus riche et inspirant que d’emmener des brebis en promenade !
Enfin, j’ai aussi aimé apprendre que la «nourriture» trouvée par celui ou celle qui va et vient par cette porte qu’est Jésus, cette nourriture donc, «monè» en grec, signifie aussi croissance. Croître, c’est quand même plus réjouissant que brouter ou juste se nourrir…
Et cela m’oriente vers une compréhension plus ouverte, plus vaste, plus symbolique aussi. Comme le suggère Laurent Jouvet dans un récent podcast[4] : qu’est-ce que ce passage me dit de mon espace intérieur, de mon rapport avec Dieu ? Jésus nous parle de quelque chose de très profond d’une manière imagée, car on ne peut rien dire directement de la vie spirituelle, on ne peut que travailler que par image qui résonnent avec notre intériorité. Du coup, l’Écriture – et ici notre Seigneur – emploie des images du monde courant pour expliquer ce qui ce passe à l’intérieur de nous, puisque les images parlent bien plus que des concepts abstraits.
Alors donc, et si ce texte nous parlait de notre âme, dans laquelle des brebis (nos pensées, toutes nos pensées) vont et viennent, s’agitent dans tous les sens, de nuit comme et de jour[5], sans cesse, et que Jésus, lorsqu’il entre dans notre âme, appelle par leur nom, les chassant dehors, comme les marchands du Temple, afin que notre Temple intérieur, notre âme si vous voulez, retrouve son calme, son silence profond ; un silence dans lequel nous pouvons demeurer dans sa douce Présence ?
Certes et en permanence, ces brebis sont menacées par des prédateurs connus : notre anxiété pour ce monde en péril, pour nos enfants, nos proche, les animaux et la biodiversité, cette terre qui nous nourrit et nous porte. Toutes ces peurs bien légitimes sont présentes en nous, nos colères qui ne se calment pas, nos tristesses parfois sans fond et qui nous rongent. Jésus les connaît par leur nom, c’est lui qui marche à leur tête, avec nous, il les fait sortir, les expulsent parfois même, jusqu’à ce qu’elles se calment, se taisent, ou peut-être juste pour qu’elles prennent leur place en nous, mais rien de plus.
Arrive un jour, les brebis de nos pensées peuvent aller et venir, circuler paisiblement, mais quel chemin cela nous a fait faire.
Et si ce texte nous parlait enfin d’une nourriture qui nous fait croître, qui nous élargit, qui nous transforme, d’une nourriture suressentielle[6] qui nous ouvre à une vie en abondance ? «Voici, je me tiens à la porte et je frappe, si quelqu’un entend ma voix et m’ouvre la porte, alors j’entrerai, je prendrai la Cène avec lui et lui avec moi» (Ap 3.14). N’est-ce pas aussi de cela que nous parle ce texte, de ce repas que nous partagerons juste après et qui n’en finit pas de nous transformer ?
De notre naissance à aujourd’hui et demain, nous entrons et nous sortons de nous-mêmes, nous expérimentons, nous tâtonnons, nous cherchons, nous vivons tant bien que mal notre vie, mais toujours, le Christ nous accompagne, jusqu’au moment où dans notre Temple vide, nous goûtons le silence de sa présence.
Amen.
[1]C’est du reste aujourd’hui le dimanche du bon berger, et pas le dimanche de la porte !
[2]J.Zumstein, l’évangile selon St-Jean, Labor et Fides vol 1, p. 339 et C.l’Eplatenier, Jn 10,1-10 in Lire et Dire 23c
[3]Pour mémoire, le Sermon 1 de Maître Eckhart sur ce thème.
[4]L.Jouvet, la spiritualité au quotidien, podcast du 16 avril 2026
[5]Les brebis placée dans le jardin de la cure où nous habitions ne s’arrêtaient jamais, pas même une minute durant la nuit !
[6]C’est le sens du pain «de ce jour», epioussios, dans le Notre Père
