Jean 11,55-12,11
(11,55) Or c’était bientôt la Pâque juive. A la veille de ce e Pâque, beaucoup de gens
montèrent de la campagne à Jérusalem pour se purifier. (56) Ils cherchaient Jésus
et, dans le temple où ils se tenaient, ils se disaient entre eux : « Qu’en pensez-vous ?
Jamais il ne viendra à la fête ! » (57) Les grands prêtres et les Pharisiens avaient
donné des ordres : quiconque saurait où il était devait le dénoncer afin qu’on se
saisisse de lui.
(12,1) Six jours avant la Pâque, Jésus arriva à Béthanie où se trouvait Lazare qu’il
avait relevé d’entre les morts. (2) On y offrit un dîner en son honneur : Marthe
servait tandis que Lazare se trouvait parmi les convives. (3) Marie prit alors une livre
d’un parfum de nard pur de grand prix ; elle oignit les pieds de Jésus, les essuya
avec ses cheveux et la maison fut remplie de ce parfum. (4) Alors Judas Iscariote, l’un
de ses disciples, celui-là même qui allait le livrer, dit : (5) « Pourquoi n’a-t-on pas
vendu ce parfum trois cents deniers, pour les donner aux pauvres ? » (6) Il parla
ainsi, non qu’il eût souci des pauvres, mais parce qu’il était voleur et que, chargé de
la bourse, il dérobait ce qu’on y déposait. (7) Jésus dit alors : « Laisse-la ! Elle
observe cet usage en vue de mon ensevelissement. (8) Des pauvres, vous en avez
toujours avec vous, mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours. » (9) Cependant
une grande foule de Judéens avaient appris que Jésus était là, et ils arrivèrent non
seulement à cause de Jésus lui-même, mais aussi pour voir ce Lazare qu’il avait
relevé des morts. (10) Les grands prêtres dès lors décidèrent de faire mourir aussi
Lazare, (11) puisque c’était à cause de lui qu’un grand nombre de Juifs les qui aient
et croyaient en Jésus.
Lecture complémentaire : Actes 8,18-25
* * *
Chères sœurs, chers frères et sœurs réunis dans ce e chapelle,
Dans la construc on narra ve de l’évangile de Jean, nous sommes à un endroit
décisif puisqu’avec le chapitre 12 se termine l’ac vité publique de Jésus, pour céder
la place dès le chapitre 13 au récit de la Passion, qui cons tue la seconde moi é de
l’évangile. À cet endroit, notre péricope opère une transi on entre deux événements
marquants, la résurrec on de Lazare, dernier grand acte de l’ac vité publique de
Jésus, et l’entrée triomphale à Jérusalem, premier grand acte public de la Passion.
Entre-deux, un récit beaucoup plus discret nous est raconté, qui sse des liens entre
ces deux événements. Une transi on peut sembler peu importante, un peu banale,
et pourtant c’est elle qui assure la con nuité du récit en rappelant ce qui vient de se
passer et en an cipant ce qui va arriver.Les premiers versets sont de ce deuxième type : la Pâque juive se rapproche, et cela
suscite l’arrivée à Jérusalem de nombreux pèlerins qui, intrigués par Jésus, se
demandent s’il va venir ou non à la fête, tandis que les autorités, elles, se préparent
déjà à l’arrêter à la première occasion. Ces autorités, on les retrouve aussi dans les
derniers versets de notre passage, où ils affirment ne pas seulement vouloir me re à
mort Jésus, mais aussi ce Lazare que Jésus a relevé d’entre les morts et qui, à cause
de ce miracle, détournent trop de Juifs de la bonne voie. Pauvre Lazare, qui vient de
ressusciter et qui devrait déjà mourir à nouveau !
Nous rejoignons ainsi les éléments qui, eux, rappellent ce qui a précédé : on
retrouve ici Lazare et ses deux sœurs Marthe et Marie, à Béthanie, qui offrent un
repas en hommage à Jésus. Les disciples sont là aussi, en par culier Judas Iscariote,
et ici, on établit à nouveau un lien avec ce qui va se passer puisqu’on men onne qu’il
sera celui qui va livrer Jésus à ses ennemis. Il se dis ngue d’emblée par sa
roublardise, puisqu’il invoque l’aumône aux pauvres, acte de piété décisif dans la
période de la Pâque, mais en fait seulement pour voler l’argent.
Au cœur de tous ces entrecroisements entre le passé et l’avenir, Marie, l’une des
sœurs, accomplit durant le repas un acte symbolique d’une grande simplicité : avec
un parfum précieux, elle oint les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux. Ce e
onc on, nous la connaissons aussi dans les autres évangiles, mais avec bien des
différences. Luc l’a déplacée tout à fait ailleurs dans son évangile et l’a ribue à une
pros tuée qui, avec le parfum, mouille aussi les pieds de Jésus de ses larmes. Il en
fait donc une scène de repentance et de pardon. Mais l’onc on chez Jean ressemble
à celle de Luc en ce que Marie oint les pieds de Jésus, tandis que chez Marc et
Ma hieu, qui situent aussi ce e onc on à Béthanie au début de la Passion, la
femme – anonyme, ce e fois – oint la tête de Jésus, et sans la sécher.
Ce e onc on au début de la Passion fait évidemment sens, car elle exprime que ce
Jésus qui entre dans sa Passion est le Christ, puisque le tre Christos en grec signifie
celui qui est oint, comme jadis les prophètes ou les rois, ce qui donne une
significa on messianique à ce qui va lui arriver.
Pour l’évangéliste Jean, ce e onc on prend une dimension toute par culière. Cela
est marqué par différents aspects. Tout d’abord, l’acte est accompli par une femme,
ce qui est loin d’être banal à ce e époque. C’est à elle que revient la tâche de
proclamer Jésus comme le Christ, l’oint, l’élu de Dieu. Et elle le fait de manière très
dévouée, puisqu’elle va jusqu’à dénouer ses cheveux pour essuyer les pieds de cet
hôte, ce qui est totalement inhabituel pour l’époque. Pourquoi oint-elle les pieds, et
non pas la tête de Jésus ? Par humilité, par respect, sans doute, en se tenant aux
pieds de celui qu’elle honore ; et peut-être aussi faut-il oindre les pieds de celui qui,
devenu serviteur, lavera ceux de ses disciples. Autre trait marquant : le parfum choisi
est excessivement précieux, digne du plus grand roi : une livre fait plus de 300
grammes, et le prix de 300 deniers représente environ le salaire de dix mois de
travail.Finalement, la manière la plus claire de souligner l’importance de cet acte, c’est que
l’évangéliste Jean, à la différence de Marc et Ma hieu, le place avant l’entrée à
Jérusalem. L’onc on de Marie devient ainsi le premier événement de la Passion,
discret, certes, en cercle restreint, mais décisif pour la significa on à donner aux
événements à venir. En effet, l’interpréta on de l’onc on par Jésus lui-même, en
réponse au reproche de Judas, permet de corriger l’entrée dans Jérusalem qui
suivra : « Non, il n’y aura pas de triomphe facile, pas de pres ge royal ! Marie a fait
cela en vue de mon ensevelissement, et elle souligne ainsi que j’entre à Jérusalem
non pas pour régner triomphalement, mais pour mourir. Alors, laissez faire ce e
femme, laissez-la proclamer la véritable significa on des événements à
venir ! J’entrerai peut-être en triomphe, mais ne vous laissez pas tromper : si je suis
venu pour être élévé, pour être glorifié, c’est sur la croix ! L’onc on chris que de
Marie, c’est pour faire de moi le Christ crucifié ! C’est là le parfum qui remplit toute
la maison, l’heureuse nouvelle qui se répand partout ! »
Pour le dire dans les termes que l’évangile de Jean u lise un peu plus tard dans le
même chapitre 12 (cf. 12,24) : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé
qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du
fruit en abondance. » C’est cette fertilité-là qui est visée.
Et les pauvres, alors ? Indépendamment du fait que Judas n’est pas sincère, la
réponse que lui donne Jésus résonne de manière quelque peu cassante à leur égard :
« Des pauvres, vous en aurez encore bien assez avec vous, et vous aurez tout loisir
de vous occuper d’eux, mais maintenant, occupez-vous de moi, car moi, vous ne
m’avez pas pour toujours. » Cette opposition rapide, qu’on retrouve aussi chez Marc
et Matthieu, me laisse un peu sur ma faim. Je vous avoue que j’ai envie de corriger
un peu le texte. J’aurais préféré que Jésus dise : « En mourant sur la croix, je
m’abaisse, j’abandonne toute gloire humaine, je m’appauvris de toutes choses pour
devenir celui qui sert. Je rejoins ainsi les humbles, les petits, les pauvres, et cela vous
offre un nouveau rapport à eux. Il ne suffit pas de faire l’aumône aux pauvres, avec
condescendance, du haut de votre statut de gloire et de richesse. C’est en devenant
à ma suite pauvre avec les pauvres, c’est en allant à la suite de ce grain de blé qui, en
mourant, porte du fruit en abondance, que s‘ouvrira pour vous une véritable
diaconie des pauvres. Dans l’onc on à la mort que Marie accomplit sur moi se
répand une onction sur les pauvres, et vous en aurez toujours assez avec vous pour
la leur transmettre. Ce que vous ferez à ces plus pe ts de mes frères, c’est à moi que
vous le ferez. Heureux les pauvres ! »
Amen.
