Marc 6, 6-13

Chers amis… je vous signale tout de suite que je vais parler pour ne rien dire.

Oh! je sais! vous pensez:
« S’il n’a rien a dire… Il ferait mieux de se taire! »
Évidemment. Mais c’est trop facile! …
Vous voudriez que je fasse comme ceux qui n’ont rien a dire et qui le gardent pour eux? Et bien, non! moi quand je n’ai rien a dire je veux qu’on le sache!
Je veux en faire profiter les autres!

N’ayez crainte, c’est juste le début d’un sketch de Raymond Devos sur le rien…
Un brin d’humour aussi pour commencer, car l’Évangile de ce jour, c’est précisément partir avec rien.

Ou si peu !

« Ne prenez rien avec vous pour le voyage ! pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture, Sauf un bâton et des sandales, et une chemise »

Rien de superflu, rien pour se prémunir, sans réserves ni bas de laine, sans bourse ou habits de rechange !
Une parole sans compromis qui semble si idéale qu’on a de la peine à croire qu’elle ait été un jour mise en pratique. Et pourtant, tout au long de l’histoire, la lecture de ce passage a aussi été pris à la lettre et à donné naissance à des mouvements qui ont fécondé en profondeur une foi nouvelle, que ça soit sous l’impulsion de Pierre Valdo et les pauvres de Lyon ou de St François d’Assises parmi d’autres. Sans ces impulsions, sans ces recherches répétées de retour à l’essentiel, il y a fort à parier que le christianisme ne serait plus crédible depuis longtemps et se serait épuisé dans un conformisme prudent.
Signes d’un choix radical, comme vous l’êtes ici aussi chères sœurs, même si vous avez certainement plus qu’une chemise !
Car l’essence même du message ce n’est pas d’aimer la pauvreté, d’en faire une vertu héroïque, de se dépouiller par horreur des richesses.

Le premier fondement que je vois à cette parole, c’est que le rien est en fait une simplicité. C’est un seul visage, un même regard. Une unité qui est une cohérence de vie.
Combien de temps, d’années, combien d’expériences successives faut-il pour enlever nos carapaces, nos protections de pacotilles, nos béquilles d’assurance ?
Combien de temps faut-il pour se tenir devant les autres avec juste rien d’autre que soi, sans jouer le jeu d’une prétention ?
Combien de temps pour dépasser les formulations toutes faites et les habitudes qui nous confortent ? Combien de temps pour ne pas se justifier, mais apprendre à perdre et gagner? Combien de temps pour enlever une couche, une apparence, un peu de vernis ?
Ne prenez pas deux chemises : apprenez donc à vous exposer, à risquer, à donner votre tout. Telle est la logique d’une mise en jeu.

« Si quelque part vous entrez dans une maison, demeurez-y jusqu’à ce que vous quittiez l’endroit. »

Le deuxième rien, c’est cette attente ouverte. De ce qui viendra. Des portes, des mains, des accueils… des imprévus qui deviennents signes, des lumières qui naissent, d’une hospitalité généreuse qui bouleverse.
Oui, la vie comme un don. Une sollicitude qui se tient cachée, modeste, mais qui vient à la rescousse, aux moments d’abandon. Un appel à ne pas être seulement celui qui apporte, en position de force, conquérant, mais à vivre en ne sachant pas à l’avance. En laissant faire parfois, en se remettant par cette entre-aide, ces liens mystérieux qui relient les humains.
Tout attendre, pour s’offrir des possibilités inédites, inattendues comme autant de traces que l’Esprit travaille partout. Chez les autres aussi ! Croire à une Providence, ce vieux mot, pour lire le monde autrement. C’est pas rien ! Et je pense ici à une paroissienne partie sur le Chemin de St Jacques le jour de Pâques de cette année, me racontant ce quotidien d’hospitalité et de folle gentillesse, qui l’a faite revenir. Différente !

« Si une localité ne vous accueille pas, en partant de là, secouez la poussière de vos pieds. »

Mais le troisième rien, « et trois fois rien c’est déjà quelque chose » comme dirait Devos ! Et bien c’est de trouver dans nos marches et démarches une légèreté. Léger là où nous pourrions être lourd et pesant, là où nous en faisons trop, là où nous nous épuisons à mettre trop d’énergies à vouloir changer les cadres, les fonctionnements, là où nous forçons les choses pour les adapter à notre réalité.
Légèreté à retrouver dans nos organisations, nos institutions ou rien ne peut se faire sans une commission… Légèreté pour ne pas s’empêtrer à vouloir toujours tout contrôler, s’assurer que, mais aussi à laisser passer, ce qui porte la vie, ce qui est stérile, ce qui a du souffle et ce qui a fait son temps. Rendre aux autres, au monde, ce qui leur appartient. Rendre à César, ne pas laisser la poussière s’attacher à nos semelles. Savoir laisser derrière soi.
Se libérer d’être toujours et partout utile, performant, accepté, reconnu, … Savoir laisser aller pour garder une mobilité, une souplesse de nous retourner, de trouver d’autres issues que celles imaginées. Moi j’aime cet instable, cet en chemin qui nous caractérise et qui évite de se fixer trop, de s’installer trop, avec de la poussière parfois qui revient sans cesse ! Ne rien laisser se coller à nous d’inutile. Quel défi que d’être pèlerin !!

« Les disciples s’en allèrent donc proclamer à tous qu’il fallait changer de comportement. Ils chassaient beaucoup d’esprit impurs. Ils faisaient des onctions d’huile à beaucoup de malades et ils les guérissaient »

Mais le 4e rien, c’est celui qui fait place au Tout. A ce tout qui passe pour un rien, parce que simple, inattendu et léger… à l’image des envoyés. A notre image parfois! Un Évangile qui est une parole de changement. Une parole qui restaure dans son unicité et qui libère. Une Parole qui est accompagnée de signes visibles, pour recréer des vivants.
Ce changement profond, ce retournement de soi, il n’est ni dans une morale, ni dans l’éclat. Il se tient justement dans la vérité de ceux qui s’invitent, ce rien en apparence qui devient transparence, pour porter, quand on est dépouillé, le Christ, le Ressuscité.
Ne prenez rien… S’il ne faut pas s’encombrer, c’est pour prendre le tout d’une bonne nouvelle, c’est pour faire place à ce qui déborde et jaillit. C’est pour que l’on voit bien que ce trésor nous le portons dans des vases d’argiles. Que la richesse n’est pas dans ce qui fait écran, nous prémunit, mais dans un si peu, ce trois fois rien comme une graine qui germe, dans cet anodin qui s’enracine, dans ce qui forcit et bourgeonne, dans ce qui au cœur de l’homme est capable d’être libre et relié, retourné comme un champ, à nouveau ensemencé.

C’est dans le Rien que l’ouvre s’ouvre au Tout qui est Joie, Simplicité et Miséricorde.

Amen