2018 Marc 10, 35-45 : La gloire dans le service !

Jacques et Jean ne sont pas les moindres des disciples : Jean n’est autre que « le disciple que Jésus aimait » selon l’évangile qui porte son nom et Jacques est vénéré par le plus grand pèlerinage occidental du Moyen-Age à nos jours. Pourtant leur demande est pour le moins déplacée, voire choquante… surtout dans le contexte : Jésus et ses disciples sont en route vers Jérusalem et à plusieurs reprises, Jésus annonce à ses disciples ce qu’il adviendra de lui une fois arrivé dans la ville sainte : il sera arrêté, condamné, humilié, torturé et mis à mort… Une fin tragique donc, même si cette fin est éclairée par l’annonce de la Résurrection.

C’est juste après cette annonce qu’intervient la demande de Jacques et Jean à siéger à ses côtés dans sa gloire. C’est comme s’ils n’avaient entendu que la fin : l’annonce de la résurrection, sans bien intégrer toute la dimension d’exclusion, d’humiliation et de souffrance pour parvenir à cette gloire. En fait, ils aimeraient déjà être au but, au terme du chemin, dans la béatitude, bien loin de leur vie de disciples vagabonds sur les routes de Palestine, bien loin des tribulations qu’ils ont à traverser, bien loin des angoisses et des peurs (cf. v. 32 : Jésus marchait devant eux. Ils étaient effrayés et ceux qui suivaient avaient peur »).

Alors, cette demande de Jacques et de Jean devient plus compréhensible, elle est en fait très humaine, touchante même, on peut la voir comme une sorte de compensation à leur marche à la suite de Jésus, un besoin de certitude et d’ancrage, l’assurance de ne pas avoir tout quitté en vain, de ne pas s’être trompés de choix de vie. Ils font preuve même d’une grande foi et confiance, puisqu’ils n’ont pas l’air de douter de la victoire finale de leur Maître, ils aimeraient simplement être sûrs d’y participer ! Ils sont d’ailleurs prêts à le suivre sur le chemin du martyr…mais alors, qu’ils aient au moins une rétribution, une consolation dans l’au-delà ! La croix, d’accord…mais qu’elle conduise à la gloire.

On aurait tort de juger une telle demande en la qualifiant de naïve ou de présomptueuse. Bien sûr, nous ne la formulerions pas ainsi, mais n’est-ce pas aussi un signe de la faiblesse de notre témoignage ou du fait que nous ne prenons pas trop au sérieux ce qu’implique la suivance de Jésus au quotidien ? J’imagine pourtant que nous aimerions aussi parfois goûter enfin à la plénitude, à la paix du cœur, à un bonheur sans ombres, notamment quand nous traversons des épreuves ou des moments de doute quant à nos choix de vie … entrevoir dans nos existences, dans nos histoires un peu de cette Lumière qui nous est promise et qui nous permettrait de moins tâtonner, percevoir aussi dans notre monde tellement chaotique et anxiogène les prémisses du Royaume !

Jésus ne condamne d’ailleurs pas ses disciples qui aspirent à cette plénitude…Mais il les renvoie à la persévérance dans la marche à sa suite… Ils aimeraient déjà siéger – être assis, être à la fin des temps et de l’histoire… Jésus leur dit qu’ils ont encore à marcher, à lutter, à témoigner… Mais doivent-ils alors renoncer totalement à cette aspiration au bonheur et à la paix ? Ce serait bien inhumain ! et contraire à l’ Évangile !

En fait Jésus ramène ses disciples à leur réalité, à leur fragilité, à leurs combats quotidiens (qui ne sont pas forcément des combats héroïques !) : il leur interdit de fantasmer sur l’au-delà de l’histoire avec les rêves de récompenses et les illusions de compensation, un au-delà où les faibles de ce monde auraient le pouvoir. En fait cette vision de la gloire est encore trop marquée par les conceptions mondaines de hiérarchie, de pouvoirs sur autrui, de vengeance !

Jésus les invite plutôt à découvrir que cette « gloire », ce bonheur, cette plénitude auxquels ils aspirent pour calmer leur angoisse sont à portée de leurs mains, qu’elles ne sont pas à voir comme une récompense ou une compensation après leur marche….mais qu’elles leur sont données quand, à l’image de leur Maître, ils suivent le chemin du service de leurs frères et sœurs et particulièrement des plus petits en renonçant à tout pouvoir sur autrui, toute hiérarchie, et en devenant eux-mêmes « petits ». Voilà qui est libérateur ! Je n’ai plus besoin d’avoir la maîtrise de mon chemin, plus besoin de me projeter à la fin des temps, plus besoin de m’assurer de la valeur de mon existence en exerçant un pouvoir sur autrui, je peux simplement habiter mon humanité et faire en confiance le pas suivant sur le chemin de l’amour.

Il n’y a pas le chemin d’abaissement pour ensuite être élevé ou la croix pour parvenir à la gloire comme Jacques et Jean le croyaient, mais l’abaissement est élévation…la gloire est dans le service. Et pour le comprendre, ils n’ont qu’à contempler Jésus, le « Fils de l’homme » qui est venu non pour être servi, mais pour servir ». Intéressant, car dans le Premier Testament, le « fils de l’homme » était une figure de pouvoir et de domination, le Roi messianique qui se soumettait tous les royaumes terrestres, or Jésus transforme de fond en comble le sens de ce titre : le Roi est le Serviteur à genoux devant l’humanité.