« Amour confirmé, passage créé : c’est la Pâque de Jésus ! »

Retraite de Pâques autrement

Samedi saint

Dieu de miséricorde
qui veux que nous soyons baptisés en la mort de ton Fils, notre Sauveur,
donne-nous une vraie repentance,
afin qu’en passant avec lui par les portes du tombeau et de la mort,
nous renaissions dans la joie à une vie nouvelle,
par celui qui est mort,
qui a été enseveli et qui est ressuscité pour nous,
Jésus, le Christ, notre Seigneur.
Amen

Introduction à la liturgie

Samedi Saint – Le grand Shabbat

Samedi – jour entre vendredi saint et Pâques, où apparemment rien ne se passe. Jour d’absence, d’attente, de préparation. Pour donner à la liturgie une tonalité de sobriété et de silence, nous récitons les psaumes. Les lectures sont pleines d’une symbolique en résonance avec le sens profond de cette journée :

  • Daniel jeté dans la fosse aux lions est depuis toujours une préfiguration de la mort du Christ : souffrance de l’innocent qui est libéré d’un lieu sans issue.
  • Jonas plongé, dans les entrailles de son poisson, au profond de la mer, figure traditionnellement aussi la mort et la résurrection du Christ (Évangile du matin).
  • La 1ère Épître de Pierre souligne la pointe de cette journée, figurant aussi dans le symbole des Apôtres : la descente du Christ aux enfers.
    L’œuvre de libération commence dans la prison. Occasion de faire mémoire de nos proches décédés, de les tenir dans la présence du Christ. La prière de midi offre un espace pour les nommer.
    Invitation aussi à accueillir le Christ dans nos profondeurs, dans nos enfermements, pour nous laisser entraîner avec Lui vers la vie. La méditation de Sr Olga sur l’icône de la descente aux enfers, icône centrale de notre célébration pascale, éclaire bien cet aspect.
  • Dans l’Évangile lu à la prière de 10 heures, les femmes préparent les aromates et parfums destinés à Jésus.
  • A midi nous faisons mémoire de notre baptême, par lequel nous avons été plongés dans la mort du Christ pour ressusciter avec lui. Les premiers chrétiens baptisaient d’ailleurs les nouveaux croyants dans la nuit de Pâques, une tradition pleine de sens.
  • Les Psaumes de ce jour ont déjà une tonalité pascale : on y retrouve les images du sommeil protégé, de la libération, de la vie nouvelle.
  • A la fin des grandes complies nous recevons une bénédiction nous préparant au passage vers Pâques avec la force et la douceur de l’Esprit Saint.

C’est toi, Père, qui veillais sur le corps de ton Fils Jésus, en toi sa chair reposait en sûreté. Ouvre à l’espérance le cœur de toute personne, prépare-nous à célébrer la Résurrection du Christ, à laisser vivre en nous la nouveauté de vie qu’Il nous offre, à recevoir au jour que tu auras choisi, la gloire d’une résurrection semblable, car Il règne avec toi et le Saint-Esprit, maintenant et pour les siècles des siècles. Amen

A partir de 17h samedi vous trouverez l’introduction à la liturgie de l’aube de Pâques.

Samedi saint

7:15 Prière du matin
10:00 Tierce
12:00 Sexte
19:30 Grandes complies

Message par le pasteur Jean-Philippe Calame

La face cachée de la Pâque

Ouvrons le temps du samedi saint par l’accueil d’une homélie ancienne

« Que se passe-t-il ? Aujourd’hui, grand silence sur la terre, grand silence et ensuite solitude parce que le Roi sommeille. La terre a tremblé et elle s’est apaisée, parce que Dieu s’est endormi dans la chair et il a éveillé ceux qui dorment depuis les origines. Dieu est mort dans la chair et le séjour des morts s’est mis à trembler. (…) 1

C’est le premier homme qu’il va chercher, comme la brebis perdue. Il veut aussi visiter ceux qui demeurent dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort. Oui, c’est vers Adam captif, en même temps que vers Ève, captive elle aussi, que Dieu se dirige, et son Fils avec lui, pour les délivrer de leurs douleurs. (…)
Le Seigneur s’est avancé vers eux, muni de la croix, l’arme de sa victoire. Lorsqu’il le vit, Adam, le premier homme, se frappant la poitrine dans sa stupeur, s’écria à l’adresse de tous les autres : “Mon Seigneur avec nous tous !” Et le Christ répondit à Adam : “Et avec ton esprit“. Il le prend par la main et le relève en disant : ” Éveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera.
“C’est moi ton Dieu, qui, pour toi, suis devenu ton fils , c’est moi qui, pour toi et pour tes descendants, te parle maintenant et qui, par ma puissance, ordonne à ceux qui sont dans les chaînes : Sortez ! A ceux qui sont dans les ténèbres : Soyez illuminés ! A ceux qui sont endormis : Relevez-vous !
“Je te l’ordonne : Éveille-toi, ô toi qui dors, je ne t’ai pas créé pour que tu demeures captif du séjour des morts. Relève-toi d’entre les morts : moi, je suis la vie des morts. Lève-toi, œuvre de mes mains ; lève-toi, mon semblable qui as été créé à mon image. Éveille-toi, sortons d’ici. Car tu es en moi et moi en toi, nous sommes une seule personne indivisible.
“C’est pour toi que moi, ton Dieu, je suis devenu ton fils ; c’est pour toi que moi, le Maître, j’ai pris ta forme d’esclave ; c’est pour toi que moi, qui domine les cieux, je suis venu sur la terre et au-dessous de la terre ; c’est pour toi, l’homme, que je suis devenu comme un homme abandonné, libre entre les morts ; c’est pour toi , qui es sorti du jardin, que j’ai été livré (…).

“Vois les crachats sur mon visage ; c’est pour toi que je les ai subis afin de te ramener à ton premier souffle de vie. Vois les soufflets sur mes joues : je les ai subis pour rétablir ta forme défigurée afin de la restaurer à mon image.

“Vois la flagellation sur mon dos, que j’ai subie pour éloigner le fardeau de tes péchés qui pesait sur ton dos. Vois mes mains solidement clouées au bois, à cause de toi qui as péché en tendant la main vers le bois. (…)

“Lève-toi, partons d’ici. L’ennemi t’a fait sortir de la terre du paradis; moi je ne t’installerai plus dans le paradis, mais sur un trône céleste. Je t’ai écarté de l’arbre symbolique de la vie ; mais voici que moi, qui suis la vie, je ne fais qu’un avec toi. J’ai posté les chérubins pour qu’ils te gardent, comme un serviteur ; je fais maintenant que les chérubins t’adorent comme un Dieu. (…)
“Le trône des chérubins est préparé, les porteurs sont alertés, le lit nuptial est dressé, les aliments sont apprêtés, les tentes et les demeures éternelles le sont aussi. Les trésors du bonheur sont ouverts et le royaume des cieux est prêt de toute éternité.”

* * * *

Le samedi saint apporte sa propre clarté sur la mort de Jésus. Nous tenons de l’apôtre Pierre que le chemin de vendredi saint s’est poursuivi par une œuvre invisible, par une annonciation : Jésus ressuscité a visité le séjour des morts pour y annoncer le relèvement de l’humanité. Ainsi, nous le croyons, la résurrection de Jésus opère un changement à la racine.

Comme l’exprime Frère John, de Taizé, dans un très beau livre intitulé Terre de Passage. Le samedi saint et la redécouverte de l’au-delà 2, ce jour particulier offre le chaînon indispensable qui équilibre vendredi saint et Pâques.
Samedi saint, ce « jour blanc », en quelque sorte, un peu oublié de la liturgie et de la piété, est indispensable pour rendre créatrice la tension que chacun ressent entre vendredi saint et Pâques. Il y a tension parce que vendredi saint est toujours menacé de rester coincé dans la souffrance, voire même de pencher vers le dolorisme, tandis que le matin de Pâques est toujours menacé de nourrir une joie triomphale peu ancrée dans le terreau quotidien. Or c’est là, dans le quotidien, que l’humanité nous attend pour juger de la solidité de notre espérance !
Le samedi saint établit le lien entre le don de Jésus et sa victoire, entre l’offrande et le fruit, entre le cri et l’exaucement. Jour de transition, samedi saint représente l’étape où le fondamental advient sans manifestation visible, où ce qui a été accompli sur la croix va porter son fruit d’assainissement jusqu’aux racines du mal, et porter la victoire de l’amour jusque dans les fondements du créé.

Avant toute apparition à ses disciples, Jésus Ressuscité s’en va donc « … proclamer son message aux esprits qui étaient en captivité ». 1 Pierre 3, 19. Comme toujours lorsqu’il s’agit de Jésus, cet événement qui a une portée cosmique peut également être considéré dans sa dimension individuelle, comme une rencontre de Personne à personne où le Ressuscité atteste la victoire de son combat et en apporte le fruit.
Sur cette œuvre invisible, frère Roger aimait fonder un aspect important de notre confiance. Souvent il rappelait que nous pouvons remettre à la présence et à la bonté de Jésus Ressuscité les profondeurs chaotiques de notre être. Dieu sait les tensions, les angoisses, les mouvements qui agitent notre psychisme et notre personne, et sur lesquels il nous semble avoir si peu de prise. Or « Dieu n’est pas un tourmenteur de la conscience humaine »3. que dans les zones mouvantes et parfois bouleversées de nous-même, le Ressuscité vient offrir sa présence et conduire une œuvre d’apaisement. La descente de Jésus au séjour des morts nous ouvre aussi la perspective que des forces non encore maîtrisées et chaotiques en nous peuvent devenir, avec l’aide du Christ, forces positives, créatrices, capables de soutenir notre croissance vers l’épanouissement de notre vraie humanité.

Dans l’accompagnement spirituel, on est souvent témoin que Jésus Ressuscité rejoint, dans l’enfer de leurs souffrances, celles et ceux qui ont connu des blessures profondes dans leur parcours de vie. Comme le proclame joyeusement une hymne pascale, Jésus refait le chemin de sa Pâque avec chacun en particulier.

Il s’est levé d’entre les morts,
Le Fils de Dieu, notre frère,
Il s’est levé, libre et vainqueur,
Il a saisi notre destin
Au cœur du sien,
Pour le remplir de sa lumière.

Sur lui dans l’ombre sont passées
Les grandes eaux baptismales
De la douleur et de la mort,
Et maintenant, du plus profond
De sa Passion,
Monte sur nous l’aube pascale.

L’histoire unique est achevée :
Premier enfant du Royaume,
Christ est vivant auprès de Dieu ;
Mais son exode humble et caché,
Le Fils aîné
Le recommence pour chaque homme. 4 s. M.-P.

Dans cette ligne, en ce jour, deux images se répondent : l’icône de Jésus Bon Samaritain et l’icône de la Résurrection évoquant la visite victorieuse de Jésus aux enfers. À chaque fois, on observe le même mouvement : le Seigneur se penche pour relever l’être humain blessé sur le chemin de la vie terrestre, ou vers Adam et Eve pour les rappeler du séjour des morts.
Il y a donc ces heures, il y a ces instants dans nos vies où, alors que nous sommes aux prises avec une réalité angoissante ou douloureuse, nous réalisons que le Christ est proche, et que nous pouvons, comme Adam et Eve au séjour des morts, saisir la main que Jésus nous tend. Il y a ces heures, il y a ces instants où Jésus nous dit à nous en particulier : « Lève-toi, œuvre de mes mains ; lève-toi, mon semblable qui as été créé à mon image ; je ne t’ai pas créé pour que tu demeures captif. Éveille-toi, sortons d’ici. Car tu es en moi et moi en toi, nous sommes une seule personne indivisible ».
Il s’agit alors, pour notre part, de privilégier cette voix du Ressuscité par rapport à toute autre voix. Il s’agit d’accueillir son appel à la vie, de faire acte de liberté et de nous lever pour avancer avec lui dans l’aujourd’hui de son règne!

Le jour de samedi saint pourrait bien servir d’emblème ou de symbole du temps que nous vivons, le temps qui dure après la résurrection de Jésus. Car au jour de samedi saint, la victoire n’est pas attestée par un défilé triomphal mais agit au contraire comme un ferment invisible au cœur de l’histoire.
Et c’est bien avec ce statut de levain caché que les témoins du Ressuscité poursuivent leur parcours et tentent de donner corps à la formidable espérance qui les habite.

La réalité nouvelle que les chrétiens cherchent à faire connaître tout en s’appliquant à y adhérer représente une force invisible dont beaucoup ne remarquent pas les effets !
Le Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité mais pour l’heure cette réalité travaille une histoire à ce point chaotique que le croyant poursuit le plus souvent son chemin dans le brouillard.

Être témoin de la résurrection ne consiste pas à brandir une lumière d’emblée évidente, mais à se laisser saisir par une nouveauté qui change progressivement le regard, permettant de suivre sur une mer agitée le cap indiqué par l’amour de Dieu, l’amour tel que Jésus l’a montré et porté à son accomplissement.

Après avoir assisté à l’annonciation de la Résurrection au séjour des morts, notre situation n’est pas sans analogie avec celle de Marie au lendemain de l’annonciation à Nazareth. Après la visite de l’ange, quelle tonalité reçoit l’existence de Marie  ? Extérieurement, rien n’a changé.
Marie se rend en hâte auprès d’Elisabeth. En chemin, elle croise certainement des patrouilles de la force romaine d’occupation. Mais ce rappel constant de tous les dangers et des terreurs de la guerre ne parviennent pas à réduire sa joie de porter en elle le Fils de Dieu !
L’espérance et la JOIE de Marie se déplaçant en hâte vers les montagnes de Judée pour rejoindre Elisabeth, n’est-ce pas le paradigme de notre situation de croyant, portant en notre cœur la Nouvelle et les prémisses de la Résurrection ?

« Il y a trois sortes d’êtres humains, observait un psychologue : les hommes, les femmes, et les femmes enceintes ! ». Oui, parce que ces dernières ont une perception très singulière de la réalité, en raison de l’événement qu’elles vivent. Les circonstances extérieures ne parviennent jamais à prendre le pas sur le fait qu’une vie nouvelle grandit en elles, une vie qu’elles portent et conduisent jusqu’au jour.
Le croyant, témoin de la résurrection, n’est-il pas aussi un troisième type de personne, à cause du regard différent qu’il porte sur le monde, du fait que lui aussi, comme la femme enceinte, est «en espérance » ?

« Comment Marie a-t-elle vécu le samedi saint ? » Accueillir cette question nous reporte au seuil de l’Évangile, qui souligne l’humble et solide ressource de Marie. Face à l’écart ahurissant entre ce qui était dit de l’enfant Jésus et les conditions précaires et cachées de sa naissance, l’attitude de Marie était de «tenir en mémoire tous ces événements pour les reprendre avec le cœur ».

En ce jour de samedi saint, au coeur du bouleversement causé par la crucifixion de Jésus, Marie a certainement vécu la reprise en son cœur des événements de la Passion à la lueur de la prophétie douloureuse que le vieux Syméon avait inclue dans sa bénédiction : « Un glaive te transpercera l’âme » ; à la lueur aussi des ultimes paroles de Jésus : « Père, pardonne-leur… ».

Marie vit probablement la traversée du samedi saint avec la ténacité humble et entièrement dépouillée de l’espérance en situation extrême : tenir présent ce qu’elle avait saisi du dessein de Dieu ; laisser résonner encore -et ne pas repousser à l’heure des ténèbres- la salutation par laquelle Dieu l’avait déclarée comblée de grâce et choisie pour enfanter le Sauveur qui serait pour la multitude le sujet d’une grande joie.

L’Évangile ne nous dit rien du parcours de Marie dans la durée du samedi saint, et cela nous évite de figer en sa personne ce qui doit devenir le mouvement de l’Église tout entière. Dans les obscurités de l’histoire, il s’agit pour nous aussi de retenir les événements rapportés par l’Évangile, et d’y chercher la Lumière véritable. Pour nous aussi, il s’agit de laisser résonner – et aux heures extrêmes de ne pas repousser – la prière et le choix d’ultime confiance de Jésus : « Père, … quelque doive en être le chemin, que ta volonté de salut s’accomplisse. »

Nous sommes en ce moment en situation de tempête. Pour tous, il est exigeant de garder le cap, et de consentir à vivre bientôt les exigences d’une importante, probablement capitale transition, car nous ne reviendrons pas à la situation d’avant les bouleversements générés par l’actuelle pandémie.
Un psaume habite nos mémoires, le psaume 23 que nous sommes si nombreux à connaître par coeur.
Il vaut la peine d’écouter comment il résonne en sachant quel chemin et quel ravin de mort Jésus a suivi en sa Pâque.

Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien.
Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer.
Il me mène vers les eaux tranquilles
et me fait revivre ;
il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom.

Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal,
car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure.

Tu prépares la table pour moi face à mes ennemis ;
tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante.

Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ;
j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.

« Le Seigneur est mon Berger, le Seigneur est notre Berger… » La descente de Jésus au séjour des morts nous assure qu’ au plus fort de l’angoisse, au bord des ravins où l’on risque la mort, le Berger fiable se tient présent pour toute l’humanité. Dès lors, nous le savons : en chaque transition nécessaire qui puisse survenir dans l’histoire du monde, les disciples de Jésus Crucifié et ressuscité, ainsi que les êtres de bonne volonté, peuvent se référer à la vérité du secours offert par le bon Berger et s’appuyer sur la force de la victoire déjà remportée par Dieu pour qu’advienne la vie véritable.
Nous en reparlerons demain, dans la lumière de la résurrection.

 

1Homélie pour le samedi saint, attribuée à Épiphane de Salamine (5è s.?). PG 43 – 440,452,461-464, cité dans Livre des jours – office romain des lectures, DDB, Paris, 1977, pp.326-328
2Fr. JOHN, de Taizé, Terre de passage. Le samedi saint et la redécouverte de l’au-delà, Les Presses de Taizé, 2017.
3Fr. Roger l’a souvent répété.
4Guetteur de l’Aube. Hymnes, tropaires, poèmes par un groupe de moines et de moniales, Commission Francophone Cistercienne, Desclée, Paris, 1976, p. 61.

Méditation de soeur Olga

L'icône de la Descente aux Enfers de s. Sylvie

C’est avant même l’éclatante nuit de Pâques, au plus profond de la tombe où il nous est donné d’entrevoir par avance la victoire sur la mort, la Descente aux Enfers.

La pleine lecture de cette icône est possible uniquement à travers un symbolisme puissant… dans le sens d’une ouverture de l’Esprit et du cœur au sens caché inépuisable. Oui, c’est l’apôtre Pierre qui nous en parle dans les Actes 2, 14-38 et dans son épître (1 Pi 3, 18ss) que le Christ ressuscité est allé même prêcher l’Évangile aux enfers. Cette icône est l’une des deux grandes icônes de Pâques, et elle nous invite au oui dans le passage de la mort à la vie.

La descente aux enfers du Christ est vraiment le plus profond abaissement de son chemin sur la terre… et nous ne sommes désormais plus jamais seuls.

A l’inverse de la crucifixion du Christ, sa résurrection échappe aux regards. Personne n’a vu sortir le Christ du tombeau. Sur ce mystère, il y a le silence. Les récits des Évangiles n’en parlent pas et l’iconographie orientale suit ce silence.

L’autre grande icône de Pâques est le tombeau vide ou le Matin de Pâques. L’ange de Dieu (pas n’importe quel ange) le dit clairement : il n’est pas ici. Pourquoi cherchez-vous Celui qui vit parmi les morts ?

Au jour du samedi saint, le Christ, la chair, son corps repose dans le tombeau pour ressusciter le troisième jour. Mais son âme est aux enfers et, pour l’enfer, c’est déjà Pâques. Sa puissance dissipe les ténèbres au cœur du royaume de la mort. Les vêpres nous disent :

« En ce jour, l’enfer s’écrie en gémissant : mon pouvoir est aboli. J’ai reçu un mortel semblable à tous les morts, mais je ne puis le retenir. Il me dépouille de tous mes sujets, il ressuscite ceux que depuis des siècles je tenais captif … »

C’est un très grand mystère que même dans la séparation de l’âme et du corps, le Christ est vrai Dieu, vrai homme : iI est Dieu.

Dans notre icône, nous voyons le Christ debout de face sur les portes ouvertes de l’enfer : ouvertes pour toujours. Deux clefs, symboles en quelque sorte, sous les portes, pour ne jamais l’oublier.

Le Christ est en or. Il est Seigneur, mais son seul pouvoir est l’amour crucifié et la puissance invisible de la croix. Son visage – comme immobilisé par l’infini de sa tendresse. Deux témoins en haut – deux anges silencieusement présents, portant comme témoins la croix et la coupe.

Ici, j’aimerais laisser parler un peu le Christ lui-même, à partir d’un texte très ancien : St. Meliton de Sardes (2ème siècle) :

« J’ai libéré les condamnés, j’ai donné la vie aux morts. J’ai réveillé ceux/celles qui étaient enterrés. J’ai vaincu la mort.
Je suis descendu aux enfers où j’ai lié le fort, élevant les êtres humains jusqu’au ciel. J’ai ouvert les portes, j’ai brisé les verrous de fer, plus rien n’a été fermé. Je suis la porte pour tous les êtres – je n’abandonne personne. L’enfer m’a vu et il a été vaincu. La mort m’a laissé partir et beaucoup avec moi. J’ai été pour elle fiel et vinaigre. »

Toi, mon Dieu, tu es descendu infiniment plus profondément que tous les enfers humains. Tu as ouvert ses portes pour toujours. Puis-je comprendre ? Loué sois-tu.

Le Christ arrache Adam et Eve de leurs tombeaux, et ce face à face avec le Ressuscité est aussi la rencontre de tout être humain avec son Seigneur.

Oui, tu viens à ma rencontre.
Tu m’offres ta joie et ta paix. Tu veux me refaire totalement, là où je suis – avec ce que je suis.
Même si je t’oublie, toi tu ne m’oublieras jamais. Tu ne pourrais pas m’oublier. C’est toi qui m’a créé – je suis précieux à tes yeux.
Tu me tends la main – tu nous tends la main hier, aujourd’hui et demain.
« Hier avec toi, ô Christ, j’étais enseveli » nous chante la liturgie, avec toi je me réveille aujourd’hui prenant part à ta résurrection.
Après les souffrances de ta crucifixion, accorde-moi de partager, Seigneur, la gloire du royaume.

Le Christ est entouré d’une grande mandorle de lumières. Des rayons sortent de lui – c’est la lumière divine, incréée du royaume. C’est qu’Il est lui-même toute la lumière. A la Transfiguration, Il s’est déjà montré dans cette lumière. Cela se passait sur la haute montagne. Ici, cela se passe au sein de la terre. Comme cela se passe au cœur de nos vies. Le jaillissement du Christ ruisselant de lumière illumine l’univers entier, comme aussi sa lumière se reflète dans nos cœurs. Dans une icône, les visages plus ou moins foncés de terre s’illuminent de l’intérieur. C’est comme un cierge qu’on allume. Et ces visages reflètent la lumière. C’est cette lumière qui demeure éternellement devant lui, pour lui, en lui – pour toujours.

C’est aussi le cœur de notre icône. Comme si tout autour, c’est bien sûr important, mais quelque part aussi déjà dépassé…

Cette icône est la dernière que s.Sylvie de notre communauté a peint. Son âme déjà s’était tournée vers le plus essentiel, vers ce qui demeure. Le reste s’efface.

Oui, tu es venu et tu viens avec Ta lumière jusqu’au fond de mon cœur, illuminant des nuits profondes, et cette lumière, nul ne peut l’éteindre, rien ne peut l’éteindre…
Je veux me remettre entre tes mains. Je sais que tu me prends toujours dans ta lumière, et je vivrai, maintenant et toujours.

Parmi les personnes pas encore mentionnées, il y a à droite de nous Abel, le premier qui a subi l’injustice, et à côté, il y a Caïn. S. Sylvie l’a introduit dans son icône, dans l’infini miséricorde de Dieu sur toute chair dont elle était sûre dans sa foi.

Derrière : toute la foule des sans-noms.

A gauche, Jean-Baptiste, le dernier témoin qui avait demandé : est-ce celui qui doit venir ou devons-nous attendre un autre ? Son geste montre le Christ. Derrière lui. Deux rois : Salomon et David, un prophète, anonyme pour tous les autres.

Comment ne pas évoquer un petit bout de la prière de Jonas, ici :

« Dans l’angoisse qui m’étreint, j’implore le Seigneur,
Il me répond du ventre de la mort.
J’appelle au secours. Tu entends ma voix …
et de la fosse, tu me feras remonter vivant, ô Seigneur, mon Dieu.
Alors que mon souffle défaille et me trahit, je me souviens et je dis :
Seigneur, et ma prière parvient jusqu’à toi. »

Avec Adam, c’est toute l’humanité qu’Il ressuscite et cette remontée lie le ciel et la terre d’une même lumière. Plus de rupture – tout est ouvert !

Le Ressuscité apparaît comme le Maître de la Vie, qui remplit tout. Tout de nos vies, de notre monde repose dans ce mystère métamorphosé dans le visage humain de Dieu.

Christ est ressuscité, Il est vraiment ressuscité !

L'icône de la Descente aux Enfers de s. Sylvie

door sr Olga