Prédication du pasteur Serge Molla, le 15 mars, dimanche de la joie
Ex 16, 1-18 1 P 1, 3-9 Jn 6, 1-15
Qu’est-ce qui nourrit l’existence ? Lire et méditer la Bi revient à se poser cette question encore et encore. Et qu’on évoque le récit du peuple hébreu au désert, miraculeusement nourri, qu’on parle de Jésus nourrissant une foule, ou qu’on médite sur le repas du Seigneur, l’interrogation demeure.
Je reviens au désert où les Israélites voient leur faim apaisée. Ce qui leur tombe dessus, si j’ose dire, c’est une sorte de pain du ciel. Un pain qui suscite l’interrogation et porte d’ailleurs en hébreu le nom de la question posée man hou, soit qu’est-ce que c’est ? Ainsi le mot français manne trouve-t-il précisément sa racine dans cette question, pour désigner quelque nourriture tombée du ciel et par extension un aliment abondant, inespéré, providentiel. En outre, comme chrétiens, nous ne pouvons entendre cet épisode sans le relier au récit de Jean où Jésus nourrit miraculeusement une foule et à la cène que nous partagerons.
Vous l’imaginez bien : certains se sont perdus en conjectures pour déterminer de quoi il s’agissait au désert, jusqu’à suggérer que cette manne était de la ré-sine de tamaris qu’on trouve aujourd’hui encore dans les régions de steppes. Or le narrateur voulait pourtant moins parler de phénomènes naturels qu’il ne tenait à souligner qu’Israël avait survécu dans le désert uniquement grâce à Dieu et à sa sollicitude. Alors chercher à percer le secret de cette manne revient à regarder la main qui pointe vers le ciel au lieu de lever les yeux. Et nous, qui avons cette histoire en mémoire, qu’aimerions-nous comprendre ? A quoi sommes-nous attentifs ? D’une certaine manière, ce qui nourrit les Hébreux en exode, c’est un mystère quotidien. Et leur surprise ne faiblit pas lorsqu’ils découvrent que chacun recueille exactement la quantité dont il a besoin sans pouvoir en faire provision. Autant dire que si cette manne les sustente, la question demeure.
Ainsi, pour reprendre une belle expression de Delphine Horvilleur, les Hébreux ont mangé de la question pendant toute la traversée du désert : ils ont mangé du quoi ?, du qu’est-ce que c’est ? Comme si c’est de cela dont ils avaient par-dessus tout besoin… Être nourri par un questionnement essentiel. Et cette nourriture, ce questionnement étaient intimement liés à un appel à renouveler leur confiance et à compter sur le don divin. D’ailleurs ceux qui manquaient de cette confiance constataient que la manne devenait impropre à la consommation lorsqu’on voulait en faire des réserves, avec pour seule exception, la veille du jour du sabbat, où en pouvait en récolter le double.
Questionnement, nourriture et confiance iraient donc de pair ? Et je ne parle pas tant de denrées alimentaires que de ce qui tient et maintient debout, ce qui donne jour après jour la force et parfois le courage de mettre un pied devant l’autre, alors que le mal-être peut être grand, le deuil intense, la mémoire lourde, la situation du monde anxiogène…
Dans les quatre évangiles, Jésus, contre toute attente, apaise la faim d’une foule. Or cette dernière ne l’a pas suivi parce qu’elle manquait de biens de consommation, mais parce qu’elle avait faim d’autre chose. Et en va de même pour vous, mes sœurs. Vous ne vous êtes pas engagées pour lutter contre la solitude ou pour fuir la société. Tout comme vous, qui êtes de passage ce dimanche, vous n’êtes pas là parce que votre frigo serait vide ou qu’une faim physique vous tenaillerait. Non, vous et moi, toutes et tous, sommes présents parce qu’un Autre qui suscite l’interrogation vient et veut nourrir nos existences.
Celui-ci est vraiment prophète, estimaient quelques-uns des hommes nourris parmi la foule, alors que des gens de Nazareth s’interrogeaient N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, le frère de Josès, de Jude et de Simon ? et ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? Et aujourd’hui encore, les questions abondent : qui est ce Jésus ? A-t-il existé ? Ce personnage a-t-il vraiment opéré des miracles, guéri des malades, relevé des invalides, restauré la vue ? Les questions n’en finissent pas, et je ne parle pas de celles soulevées pas la résurrection.
Mais se laisser happer par ce foisonnement d’interrogations comporte toujours un risque, jusqu’à ne pas relier toutes ces questions à la principale : qu’est-ce qui nourrit et permet d’avancer, de ne pas sombrer dans la déprime ou de fuir dans l’agitation ? Qu’est-ce qui vous permet de tisser des relations de qualité qui ne réduisent pas à des intérêts communs ? Qu’est-ce qui vous enrichit au plus profond et non en termes de biens, de titres et d’argent ? Qu’est-ce qui répond à votre faim de vie forte ?
Pour l’évangéliste Jean, celui qui nourrit, c’est Lui. Et à mon tour de découvrir avec surprise, tout comme hier un peuple dans le désert, découvrir que je suis appelé à la confiance, découvrir que confiance et nourriture intérieure vont de pair.
Hier la manne a porté le nom de la question posée par ceux qui ne savait pas comment l’appeler. Aujourd’hui, le pain revêt le nom de celui qui permet sa dis-tribution. Hier, au désert, on ne pouvait faire des provisions. Hier, près du lac de Tibériade, on ne put mettre la main sur celui qui opéra cette chose étonnante que Jean appelle signe. De même, aujourd’hui, on ne peut faire provision de ce signe analogue qui ne nourrit que celles et ceux qui le reçoivent avec confiance et reconnaissance. Et si Jean parle de signe plutôt que de miracle, c’est que pour lui il s’agit du langage de Dieu.
Or, un tel signe repose sur cette table. Du pain et du vin qui n’ont rien de magique, qd bien même ils constituent un peuple avec une identité, une histoire, une structure. Ils forment le peuple du pain et du vin, c’est-à-dire le peuple de celles et ceux qui, appartenant ou non à l’Eglise, tendent et ouvrent la main pour accueillir et recevoir, tendent et ouvrent le cœur pour exprimer par leur geste et leur posture qu’un Autre vient nourrir véritablement. Ainsi aujourd’hui, la vraie multiplication des pains n’est-elle pas moins celle des pains que celles des hommes et femmes nourris de vie forte ?
Dès lors, vous qui attestez de votre faim par votre présence, souvenez-vous :
- toute communion est multiplication, car quiconque est nourri véritablement verra sa joie devenir contagieuse ;
- toute communion est ouverture, car quiconque est nourri véritablement verra sa liberté grandir, jusqu’à ne plus être pris par les diktats sociétaux, mais par le désir de conjuguer le verbe aimer à tous les tps de l’existence ;
- toute communion est lumière, car quiconque est nourri véritablement verra ses ténèbres reculer ;
- toute communion est espérance à recevoir au cœur d’une création qui souffre et d’un monde qui s’enténèbre.
Amen



