Prédication par le pasteur Jean-Jacques Beljean, le 24 décembre 2025

Prédication par le pasteur Jean-Jacques Beljean, le 24 décembre 2025

Dans la faiblesse de Dieu les martyrs ont puisé la force

 

Communauté de Grandchamp, mercredi 24 décembre 2025

Prédication prononcée par le pasteur Jean-Jacques Beljean

lors de la Célébration de la Nuit de Noël

Lectures : Baruch 4, 30+36–5, 9 ; Michée 5, 1–4a ; Esaïe 11, 1–10 ; Esaïe 9, 1-6

Tite 2, 11-14 + 3, 4-5a

Luc 2, 1-20 ; Jean 1, 1-18

 

 

Chères sœurs, chers frères en Christ,

 

Au moment où retentit, à Grandchamp, l’Evangile de la venue du Sauveur dans notre humanité retentissent, simultanément, les cris des désespérés et des opprimés. Le fracas des bombes et des tirs de canon, le bourdonnement des drones et le rugissement des avions couvrent les appels des affamés et des victimes qui subissent violences et injustices. Voilà où en est notre monde malgré les progrès de tous ordres, de la médecine, des sciences, de l’intelligence artificielle et des réseaux d’aides de tous ordres.

 

Il fut une époque, pas si lointaine, où nous avions pensé que, petit-à-petit, notre pauvre monde s’en allait pas à pas vers des temps meilleurs. C’est encore en partie vrai, grâce au courage d’humains d’élite qui s’engagent, envers et contre tout, pour notre humanité et son avenir. Mais en même temps, plus que naguère, cet engagement est contesté, battu en brèche par des actions et événements concoctés par certains puissants de ce monde.

 

Ainsi, comment croire en l’amour de Dieu pour sa création et pour l’humanité, à sa promesse de paix quand la vie accable les humains de toutes sortes d’épreuves ? Comment croire à la proclamation des anges « Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux et paix sur la terre aux humains qu’il aime »?

 

Il y a bien sûr les joies simples et bonnes des fêtes de famille, le champagne qui fait oublier, les cotillons qui distraient et les mets délicieux qui rassasient pour un temps. Il y a aussi les réconciliations, les efforts de paix, les recherches de ceux et celles qui s’engagent pour plus de justice et de paix, les œuvres civiles et ecclésiastiques d’entraide.

 

Ainsi notre cœur est-il partagé entre le pessimisme le plus radical et les espoirs que tout n’est pas irrémédiablement perdu et que seule l’espérance d’un après pourra nous consoler.

 

Alors pourquoi notre Evangile, sur lequel nous sommes solidement fondés, met-il son point-de-départ dans l’événement semble-t-il si anodin de la crèche de Bethléhem ? En quoi une crèche, une Marie, un Joseph, des anges, des bergers, puis des mages, entourant un nouveau-né démuni pourraient-ils encore nous concerner ? Bien sûr, c’est l’enfant de Noël et plus de vingt siècles plus tard nous sommes encore à la célébrer. Mais cet enfant est si petit, si exposé, alors qu’en même temps le sinistre roi Hérode prépare, par ailleurs le Massacre des Innocents ? On aurait pu espérer plus efficace que cette apparente insignifiance…

 Tout cela laisse donc perplexe…

 Je laisse mon esprit vagabonder…

 C’est alors que surgit en moi un étrange chant que jadis j’entendis sous les voûtes de l’église de l’Abbaye d’Aiguebelle :

 

« Dans la faiblesse de Dieu

Les martyrs ont puisé leur force

Leurs pas dans les pas du Sauveur

Ils affrontent l’Adversaire… »

 

Dans la faiblesse de Dieu… ne sommes-nous pas, fondamentalement, au cœur de la signification de Noël, de la signification de l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ ? Tous les indices sont là, sous nos yeux : la crèche, le dénuement, la faiblesse. Et souvent nous n’en tirons pas les conséquences pour nos conceptions théologiques, notre foi et nos engagements.

 

A partir de la crèche de Bethléhem Dieu a changé de stratégie envers le monde : finie, la puissance, finis les rois, les chefs et les pouvoirs, bannie la force brute. Une autre voie s’ouvre, c’est le message de la crèche. Trouver Dieu c’est regarder vers la crèche, vers l’humilité, puis, peu à peu c’est se tourner vers le service dans et pour l’humanité comme le ministère terrestre de Jésus en montrera le chemin. L’apôtre Paul le dira aussi : c’est dans la faiblesse que la force se montre… c’est alors que je suis faible que je suis fort

 

Bien sûr, nous le savons, très rapidement, l’Eglise, dès qu’elle le pourra, cherchera à nouveau le pouvoir. C’est tellement humain. Et d’autres textes bibliques, que nous avons lus, semblent aussi aller dans ce sens. Mais en même temps le message de la crèche, le ministère du Christ mort et ressuscité s’est chaque fois ranimé grâce à l’Esprit qui a inspiré les témoins, les martyrs et les saints à chaque époque.

 

Les toutes dernières « Nouvelles de Grandchamp » nous le redisent bien :

 Prie… pour demeurer humain dans un monde qui vacille, où la peur ronge et la terre brûle…

 Aime… pour te tenir debout malgré ta vulnérabilité…

 Et, finalement : Résiste… non par dureté mais pour t’enraciner en Christ.

 

Voilà des mots qui expliquent bien la crèche de Noël. Non, Dieu ne s’est pas incarné à la Cour du Roi Hérode ni à celle de l’Empereur Auguste. Non, humble en Jésus, il s’est incarné pour servir, servir jusqu’à la croix et ainsi sauver. C’est donc à nous de le suivre, de poser nos pas dans les pas du Seigneur. Et c’est ainsi que, désormais depuis la crèche de Bethléhem, Dieu en Jésus pose, à travers ses témoins, des actes de salut en invitant chacune et chacun à mettre ses pas dans les siens. C’est ainsi et non par des actes de pouvoir qu’envers et contre tout chaque pas dans la foi fait naître un monde nouveau, plus vrai et plus humain. Modestement mais efficacement.

 

C’est donc paradoxalement, de la faiblesse que va surgir la force, dans la suivance du Christ.

 

Ainsi, dans l’immense tragédie du monde nous n’allons pas perdre espoir quand nous nous efforçons d’être dans la suivance du Christ.

 

Pour terminer formons quelques vœux de Noël:

 

Que la faiblesse de l’enfant nouveau-né à Bethléem soit pour nous source de force dans l’humilité. Qu’elle soit source de persévérance dans le courage. Source de paix et de fraternité, source de la joie profonde promise par Jésus. Car c’est dans cette faiblesse que les témoins de l’Evangile de tous les temps et de tous les lieux, ont, paradoxalement, puisé leur force.

 

Amen !

 

 

 

Référence : Dans la faiblesse de Dieu – Martyrs – Le livre d’heures d’En Calcat SODEC, 1977

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Prédication du pasteur Guillaume Klauser, le 4ème dimanche de l’Avent

Prédication du pasteur Guillaume Klauser, le 4ème dimanche de l’Avent

Eucharistie à Grandchamp – Luc 1, 39-45

21 décembre 2025 (Avent IV, Visitation)

Chers sœurs et frères,

Il y a de ces passages bibliques qu’on retrouve, régulièrement. Parmi ceux-ci, il y en a qui, chez moi, provoquent systématiquement la même émotion. Ainsi, ce passage de l’Evangile selon Luc suscite en moi lorsque je le l’entends un mouvement d’admiration et de respect. J’ai comme l’impression d’être un visiteur invisible, quelqu’un qui se tient chez Elisabeth, là dans un coin de la pièce, et qui assiste silencieusement, sans se faire remarquer, à une scène extraordinaire. Un moment unique dans la vie de ces deux femmes, un instant saisi, qui les transforme profondément et, comme par contagion, me transforme également.

Je vous invite à me rejoindre. Venez dans cette pièce à vivre, ce grand espace où va se dérouler la rencontre. Plaçons-nous là-bas, contre le mur, face à la porte d’entrée. Restons silencieux, ne troublons pas la rencontre à venir mais observons. Voilà Marie qui s’approche de la maison de Zacharie et Elisabeth.

Marie n’a pas vraiment l’air de s’en rendre compte, mais elle est marquée du sourire de Dieu, ce sourire qu’il porte sur l’humanité en lui envoyant son fils. Un sourire intérieur qui la suit désormais.

1. Marie n’est peut-être elle-même pas consciente de la puissance de rayonnement qu’elle porte en elle en entrant chez sa cousine.

C’est qu’elle vient de recevoir l’annonce, la Promesse de la vie-même de Dieu en elle. Pour le moment il ne s’agit que d’une promesse, et rien que d’une promesse : « Tu mettras au monde un Fils qui sera appelé Fils du Très-Haut ».

Et c’est à ce moment-là, précisément à ce moment-là que Marie nous précède dans la foi, devenant l’image par excellence des croyants, de celles et ceux qui vivent la foi, parce qu’elle fait de cette annonce par l’Ange non un dogme auquel elle se soumettrait, non une adhésion crédule, mais une histoire de confiance. C’est au plus profond d’elle qu’est nichée la foi, cette confiance qui lui fait reconnaître que malgré sa jeunesse, l’Alliance de Dieu est précisément là pour elle et sur elle.

C’est donc chargée intérieurement de cette foi, qui sera bientôt celle de l’Eglise, que Marie s’est mise en route, qu’elle s’est levée, poussée à aller à la rencontre de l’autre.

La voilà donc, sur le pas de la porte. Pouvez-vous comprendre ce qu’elle vient de dire ? On l’entend à peine. A-t-elle même vraiment dit quelque chose ? Oui. Elle vient de saluer sa cousine Elisabeth.

Remarquez avec quelle délicatesse. Elle aurait pu faire dans la maison une entrée fracassante. Mais non. En ne monopolisant pas la parole, elle laisse un espace, l’espace nécessaire à toute rencontre.

2.

Vous-mêmes à Grandchamp, vous savez l’importance de cet espace dans l’accueil. Cet espace qui donne à celui ou celle qu’on a en face de soi sa liberté et donc, par-là, sa dignité. De notre coin de la pièce, nous le constatons bien : Marie n’est pas bavarde. Pas d’effusions. Le Magnificat, ce cri de louange, explosera bientôt. Mais ce n’est pas encore le moment.

En passant le pas de la porte, juste devant nous, Marie apporte avec elle cette foi qui sait, au fond, que ça y est : l’attente va enfin prendre fin et recevoir un visage. Celui qui était tant attendu est comme déjà là. Jésus n’est pas encore né que, pour Marie, il est déjà une réalité.

Oui, lorsqu’il y a foi, déjà Dieu est présent. Dans l’espérance est la présence de l’Espéré.

Autrement dit, là où la promesse est véritablement reçue au plus profond, l’accomplissement est déjà une réalité chez ceux qui la reçoivent. Ce qui sera par la suite visible, tangible, avec un Jésus en chair et en os, lorsque naîtra ce petit enfant, quand il vivra sous le regard de ses contemporains, tout cela a déjà maintenant toute sa force et sa réalité. Là où sont Marie et Elisabeth, ces deux femmes qui espèrent, là est le Sauveur, là est Dieu.

3.

Quelle aide pour nous qui sommes pour le moment dans la pièce avec elles, mais qui n’allons pas vivre physiquement la naissance ni le ministère de Jésus sur la Terre, et qui allons bientôt retourner à nos occupations, dans le hameau de Grandchamp ou ailleurs. Oui, quelle aide de savoir que dans l’espérance est déjà présent l’Espéré.

A Elisabeth et à nous qui sommes maintenant dans la pièce, Marie transmets la foi. Mais la foi rayonne au-delà du visible, et atteint enfant dans le ventre d’Elisabeth, Jean le Baptiste. A la salutation de Marie, l’enfant « bondit de joie » dans le ventre de sa mère.

Oui, à ce moment, non seulement le bébé bouge, mais le verbe utilisé pour décrire la scène indique que ce sursaut est teinté de joie. Car l’effet « de la salutation de Marie, c’est [bien] de la joie. La joie de l’existence. La joie du Vivant. L’enfant encore à naître a reconnu ce qui s’annonce en Marie comme source de vie. La vie saluant la vie en quelque sorte »

4.

Ce dont Jean-Baptiste se réjouit et qu’il salue, c’est déjà la vie de Dieu, ce don qui va prendre forme en la personne du Christ, vie de Dieu pour l’humanité, parole de Dieu pour nous. « On peut aussi dire qu’il salue un commencement, une nouvelle étape, une nouvelle formulation de l’alliance de Dieu envers nous, par la personne du Christ.

Voilà que tous, dans la pièce, sommes marqués par la présence et par la foi de Marie, par la vie qu’elle porte et qui s’annonce. Elisabeth, après Jean dans son ventre, est à son tour touchée au plus profond par la foi, comme une évidence, comme si l’on ne pouvait, au fond, se soustraire à cette puissance de vie. La voilà remplie de l’Esprit-Saint. Jésus n’est pas encore là qu’elle sait, elle aussi, que Christ est son Seigneur. Et la voilà face à nous, qui déjà bénit son Christ au travers de Marie.

Chères sœurs, chers frères, nous n’allons pas rester plus longtemps dans la maison pour entendre Marie prier et chanter son Magnificat. C’est juste avant cela que nous nous évaporons, que nous revenons à la réalité qui est la nôtre en ce matin de décembre 2025.

Dur retour à la réalité, ou alors… c’est peut-être l’occasion d’emporter avec nous, comme un trésor précieux, la puissance de vie qui s’est manifestée en Marie sur le pas de cette porte, en Marie qui se trouvait face à nous.

C’est peut-être l’occasion d’emporter avec nous le souvenir de cette rencontre, qui annonce l’Eglise, grande communauté faite de celles et ceux qui transmettent la foi autour d’eux, par rayonnement.

C’est peut-être l’occasion enfin d’emporter avec nous cet élan d’Elisabeth qui bénit largement autour d’elle.

Puissions-nous à notre tour rayonner comme Marie, nous réjouir comme Jean le Baptiste et bénir comme Elisabeth. Amen !

1 Sr. M.-B. Berclaz, M. Hoegger, L’ange, le rosaire et Marie. Méditations œcuméniques du Rosaire, St-

Maurice, Ed. Saint-Augustin, 2010, p. 38.

2 Ibid., p. 38.1

3 Paragraphe : d’après K. Barth, Avent, Genève, Labor et Fides, 20192, p. 53-58.

4 Elian Cuvillier, « Je vous salue, Marie », prédic. du 23.12.2018, Paris, Oratoire du Louvre.

Prédication par le pasteur Pierre Bühler, le 18 décembre 2025

Prédication par le pasteur Pierre Bühler, le 18 décembre 2025

Matthieu 1,18-25

(18) Voici quelle fut l’origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à

Joseph ; or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit

Saint. (19) Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer

publiquement, résolut de la répudier secrètement. (20) Il avait formé ce projet, et voici que

l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de

prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint, (21)

et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son

peuple de ses péchés. (22) Tout cela arriva pour que s’accomplisse ce que le Seigneur avait

dit par le prophète : (23) Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le

nom d’Emmanuel, ce qui se traduit « Dieu avec nous ». (24) A son réveil, Joseph fit ce que

l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, (25) mais il ne la connut pas

jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

Epître : Philippiens 3,1 + 4-11

____________________________________

Chère communauté de Grandchamp, chers frères et sœurs en Christ,

Le texte que nous méditons aujourd’hui a suscité des débats millénaires parmi les

théologiens : en effet, ce petit récit est un des principaux témoins textuels de ce qu’on a

appelé le dogme de la naissance virginale de Jésus, ce dogme qui est aussi entré dans le

symbole des apôtres, où l’on dit que Jésus « a été conçu par le Saint-Esprit » et qu’il « est né

de la vierge Marie ». Ce miracle est-il authentique ? Faut-il croire en sa véracité pour être un

bon croyant ? Est-il permis de prendre distance de manière critique ? Je ne vais pas ouvrir ce

dossier compliqué, car on en aurait pour toute la soirée !

Mais à juste titre, on a souligné les difficultés que comportait cette représentation. La

généalogie qui précède notre texte et qui fait remonter l’origine de Jésus à Abraham, en

passant par David, ne se termine pas par Marie, mais par Joseph, que notre texte appelle

d’ailleurs aussi « fils de David ». C’est donc par son père Joseph que Jésus est fils de David.

Les termes utilisés chez le prophète Esaïe, cité comme référence vétérotestamentaire, ne

signifient pas « vierge », mais « jeune fille, jeune femme ». Par ailleurs, de manière générale,

les récits de la nativité, que ne connaissent que les évangiles de Matthieu et de Luc,

comportent beaucoup d’éléments divergents entre les deux évangiles, si bien qu’on doit les

considérer avec prudence d’un point de vue strictement historique. Ainsi, il est frappant

d’observer que, si Luc centre tout son récit sur Marie, laissant Joseph pratiquement de côté,

Matthieu fait l’inverse : Marie ne joue aucun rôle actif, l’acteur central est Joseph, et tout se

passe entre lui et l’ange du Seigneur, comme d’ailleurs aussi dans notre texte.

Il semble bien que Matthieu, en soulignant la dimension miraculeuse de la naissance de

Jésus, procède comme de nombreux autres auteurs antiques qui mettent en avant les héros

de leurs récits en leur attribuant les origines les plus nobles et en soulignant leur naissance

merveilleuse. Il veut ainsi attirer l’attention sur le caractère exceptionnel de cet enfant.

Mais, paradoxalement, au lieu d’attirer l’attention, en un sens, il détourne l’attention, en

suscitant de vaines discussions sur la possibilité ou l’impossibilité du miracle d’une

naissance virginale. Car le véritable miracle est peut-être bien ailleurs : ce n’est peut-être

qu’un garçon très ordinaire qui va naître, issu du peuple, d’une humble jeune fille et d’un

modeste charpentier. On signalera en passant que la généalogie de Jésus, qui remonte au

patriarche Abraham, passe par des femmes dont la réputation est plutôt ambiguë : Tamar, qui

commet un inceste, Rahab, la prostituée de Jéricho, l’étrangère Ruth, l’adultère Bethsabée ;

des origines donc pas seulement très nobles ! Cet enfant qui vient mettre ses parents dans

l’embarras, qui risque de mettre sa mère Marie dans cette même lignée de femmes, puisque

Joseph risque de la répudier, cet enfant ne semble en rien prédestiné à sa grande mission.

Et pourtant, le texte proclame sur cet enfant à venir deux noms prometteurs. Ce sont ces

deux nominations qui sont peut-être le véritable miracle de ce texte. Pour cet enfant issu du

peuple, à la généalogie ambiguë, il annoncent une destinée glorieuse. Le premier nom est

prononcé par l’ange du Seigneur, qui en donne aussi l’explication étymologique : Jésus, dont

l’original hébreu signifie « Jahvé, le Seigneur, sauve », d’où l’explication « c’est lui qui sauvera

son peuple de ses péchés ». Lui est donc confiée la tâche du Messie, appelé à être le

libérateur du peuple. Cette première désignation se trouve encore renforcée par la seconde,

déduite d’une citation du prophète Esaïe que Matthieu intègre dans son récit : « la jeune

femme enfantera un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel » (Es 7,4), et ici aussi, le nom

est interprété à partir de l’hébreu comme « Dieu avec nous » (Es 8,10).

Deux beaux noms (n’est-ce pas, sœur Anne-Emmanuelle !). Mais quels abus n’ont pas été

commis avec ces deux noms. Combien d’hommes forts se sont autoproclamés sauveurs,

sauveurs d’un peuple, ou même sauveurs de l’humanité, en abusant de ce titre pour imposer

sa tyrannie. Et il suffit de traduire le « Dieu avec nous » en allemand, « Gott mit uns », pour se

souvenir des horreurs qu’on a pu commettre en prétendant avoir Dieu de notre côté, contre

les autres, comme c’était inscrit sur les ceintures des soldats de l’armée allemande d’Hitler.

Mais il y a un retournement miraculeux dans Matthieu 1 : c’est que ces deux noms ne sont

pas des titres de puissance, de pouvoir, ce qui justement permet les abus. C’est que l’enfant

Jésus n’a rien d’un héros antique, à la manière d’Achille ou d’un demi-dieu comme Hercule.

Les deux noms sont prononcés sur un faible enfant, fragile, qui très tôt devra fuir le danger du

roi Hérode avec ses parents, qui devra devenir un exilé, à l’image de ce que vivent nombre

d’enfants aujourd’hui. Le salut du sauveur, la présence du Dieu avec nous, cela n’est pas

placé sous le signe de la puissance. Ce qui s’annonce pour l’enfant de Marie et de Joseph,

c’est bien plutôt la passion, qui lui fera partager jusqu’au bout notre condition humaine, en

mourant sur la croix. C’est ainsi qu’il viendra sauver et libérer le peuple, non par le pouvoir,

mais par la compassion.

L’écrivaine française Sylvie Germain, imaginant une pleurante dans les rues de Prague, qui

porte en elle toutes les larmes et souffrances des humains, nous dit de cette figure : « Peut-

être est-elle l’écho lointain de la pitié de Dieu. Cette pitié immense, immense et incessante,

qui parcourt le monde en suppliant qu’on la reçoive, qu’on écoute sa plainte. Cette pitié

manante qui traverse l’histoire en boitant sous le fracas sans cesse recommencé des

guerres, des crimes et du sang versé. » (La pleurante des rues de Prague, folio, p. 60s)

Au vu de l’état actuel du monde, cette image de la pitié de Dieu qui traverse l’histoire et

appelle à être reçue me paraît bien exprimer ce qu’est la présence d’Emmanuel, du Dieu

parmi nous.

Nous pouvons répondre à cette compassion divine par notre propre compassion, qu’elle

suscite en nous. Elle vient ainsi créer en nous un nouvel esprit. En reprenant le texte de

l’épître entendu tout à l’heure : n’est pas important ce que je suis et tout ce que j’ai accompli.

Il n’importe pas que je sois parfait, irréprochable devant la loi, de la bonne race, de la bonne

famille. Tout cela, nous dit l’apôtre Paul, pourrait être considéré comme un gain, mais c’est en

fait une perte, des ordures même, dira-t-il. Ce qui compte, c’est une nouvelle vie, faite de

confiance, de sérénité, qui nous permet de nous ouvrir aux autres, d’accueillir les

souffrances, de recevoir les appels et d’être là où l’on a besoin de nous. Un peu à la manière

de Joseph dans les premiers chapitres de Matthieu : un père fidèle au poste, qui fait ce qui

doit être fait pour cette mère et ce fils qui lui sont confiés.

Peut-être est-ce cela qui vient de l’Esprit Saint dans notre récit, ce nouvel esprit de vie illustré

par Joseph. Et peut-être est-ce lui qui nous donne espoir et confiance, qui luit dans nos

obscurités et qui nous guide sur nos chemins, sur lesquels nous devons si souvent tâtonner.

Amen

 

Prédication du pasteur Joël Pinto, le 3ème dimanche de l’Avent 2025

Prédication du pasteur Joël Pinto, le 3ème dimanche de l’Avent 2025

Ph 4, 4-7 (Es 61, 1-2a et 10-11 ; Jean 4, 4-7) – Dimanche Gaudete, 14 décembre 2025)

Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps, écrit l’apôtre Paul. Et pourtant, Paul n’écrit pas depuis un lieu de sécurité ou de confort. Il est enchaîné, dépendant, livré à un avenir qu’il ne maîtrise pas. Et c’est précisément de là qu’il ose redire : « Je le répète, réjouissez-vous. ». Mais de quoi veut-il se réjouir ? De quoi devrions-nous nous réjouir ?

Il est important d’entendre ce que Paul ne dit pas :

  • Il ne dit pas : réjouissez-vous parce que tout va bien.
  • Il ne dit pas : réjouissez-vous parce que les difficultés vont disparaître.
  • Il dit : réjouissez-vous dans le Seigneur.

La source de la joie n’est donc pas ce qui arrive, mais la fidélité de Dieu, cette fidélité qui demeure quand tout le reste vacille.

Autrement dit, la joie chrétienne n’est pas d’abord un sentiment. Elle est une relation.
Elle naît de la confiance en un Dieu qui demeure présent, même lorsque les circonstances sont incertaines.

C’est pourquoi Paul ajoute aussitôt : « Ne soyez inquiets de rien, mais en toute circonstance, par la prière et la supplication, avec action de grâce, faites connaître vos demandes à Dieu. »

La joie biblique est inséparable de cette attitude intérieure : Oser remettre sa vie, ses peurs, ses questions entre les mains de Dieu, et reconnaître, dans l’action de grâce, que Dieu est déjà à l’œuvre, même si nous ne le voyons pas encore clairement.

Il est important de le dire : Nous ne sommes pas toujours disponibles pour la joie. Il y a des moments de lassitude, de fatigue, d’inquiétude profonde. Il y a des situations qui ne peuvent être ni minimisées, ni spiritualisées trop vite.

La Bible ne nous demande jamais de nier la souffrance. Mais elle nous invite à découvrir que Dieu est présent au cœur même de ce que nous traversons. Et que cette présence peut, peu à peu, ouvrir un espace intérieur de paix et de confiance, parfois très fragile, mais réel.

La joie dont il est question aujourd’hui ressemble davantage à une force intérieure qu’à une émotion :

  • Une force qui permet de tenir debout.
  • Une force qui empêche le cœur de se refermer.
  • Une force qui garde vivante l’espérance, même lorsque l’horizon est obscur.

Cette joie nous rend lucides.

Elle nous rappelle la fragilité de nos vies et la précarité de ce que nous croyions acquis. Et pourtant, elle ne nous replie pas sur nous-mêmes.

Elle élargit le regard. Elle rend attentifs à ce qui est fragile, à ce qui souffre, à ce qui manque.

Elle ne détourne pas du réel ; elle aide, au contraire, à l’habiter avec plus de justesse.

Cette joie n’a rien d’éclatant :

  • Elle est discrète, presque silencieuse.
  • Elle se tisse dans le temps, au fil des jours, dans ce qu’il y a à vivre et parfois à porter.
  • Elle ne fait pas disparaître les questions, mais elle empêche qu’elles aient le dernier mot.

C’est une confiance discrète :

  • même lorsque rien ne semble aboutir
  • même lorsque les résultats échappent,
    la vie continue d’être travaillée en profondeur.

Mes sœurs, mes Frères, l’Avent est précisément ce temps où nous apprenons à attendre sans posséder, à espérer sans maîtriser.

La joie de l’Avent est une joie tournée vers l’avenir, une joie anticipée, fondée non sur ce que nous voyons, mais sur la promesse de Dieu.

L’appel qui nous est adressé aujourd’hui ne nous demande pas de nous donner de la joie.
Il nous invite à lui faire une place, à accueillir ce que Dieu veut nous donner :

  • sa présence fidèle
  • sa paix
  • sa confiance.

En ce temps de l’Avent, que la Parole qui nous est donnée ouvre en nous un espace de confiance.

Non pas une joie à produire, mais une joie à recevoir, celle qui vient de Dieu et qui demeure. Amen.

 

Prédication du pasteur Pagnamenta Roul, le 7 décembre 2025

Prédication du pasteur Pagnamenta Roul, le 7 décembre 2025

Esaie 11, 1-10

 

En ce temps de lAvent, Esaïe nous offre un signe despérance.

Et quel signe !

Surtout quand on se souvient de ce qui se passe juste avant dans son livre : on parle de destruction, darbres abattus, de forêts brûlées… Lhorizon est noir, ravagé.

Et cest précisément dans ce décor-là, encore fumant, que le prophète nous fait apercevoir… un petit bout de vert.

Une feuille vive.

Un rameau qui sort dune vieille souche.

Cest presque rien.

Un petit truc fragile.

Un début discret au milieu dun paysage dévasté.

Et pourtant… quelle force !

Ça nous ferait du bien encore aujourdhui, non ?

Alors que tout s’écroule, alors que la mort et la violence nous sautent au visage.

La mort, cest du solide.

Cest concret.

Ça impressionne.

 À côté, un petit rameau… cest presque ridicule.

Et pourtant cest là que tout se joue.

Parce que la vie, même fragile, est puissante.

Elle se relève.

Elle repousse.

Et cest dans ces premières feuilles que se cache le signe dun renouveau.

Dieu peut faire des merveilles à partir de pas grand-chose.

Cest cette foi, cette espérance-là que veut nous transmettre Esaïe.

Et ce renouveau, dans son texte, il aboutit à une vision complètement renversante : le loup vit avec lagneau.

Le lion mange de lherbe comme un bœuf.

Un bébé joue sur le nid dun cobra.

Autrement dit : des animaux qui normalement sentre-dévorent, se craignent, se fuient… vivent ensemble en paix.

Le fort avec le faible.

Et même les enfants nont plus rien à craindre.

Imaginez un monde où les enfants courent pieds nus partout et sont en sécurité, quoi quil arrive.

Rien que dy penser, on a un pincement au cœur.

Devant une telle image, on est partagés.

Dun côté : cest irréaliste. Impossible.

 Ça ne suit pas la logique de notre monde.

Et de lautre… on sait, peut-être plus encore aujourdhui, que si le monde ne se rapproche pas un minimum de cette vision, il court droit à sa perte.

Ce nest peut-être pas réaliste, mais si on ne la porte pas, cette vision, si le monde ne s’y convertit pas, si il ne l’adopte pas, il va cesser d’exister.

Et là, la Bible nous surprend.

Dans le Deutéronome, on dit que si un prophète annonce un événement et quil ne se produit pas, ce nest pas un vrai prophète.

Et pourtant : ce quannonce Esaïe ici ne sest pas encore réalisé.

Ça semble même complètement irréalisable… mais voilà : ses paroles sont dans notre Bible, notre livre sacré.

Esaïe est reconnu comme un grand prophète.

Pourquoi ? Parce que cette vision, même impossible, parle à quelque chose de profond en nous. Une aspiration enfouie. Un désir tellement fort quil doit forcément avoir quelque chose de vrai.

Dailleurs, cette image a inspiré des générations de peintres .

Lun des plus connus , cest Edward Hicks.

Vous le connaissez ? C’était un peintre américain du XIXᵉ siècle, quaker, chrétien engagé.

On a retrouvé soixante versions de sa peinture sur cette prophétie dEsaïe probablement plus encore !

Et ce nest pas parce quil était perfectionniste… Non : il voulait que cette image circule, quelle se répande, que les gens finissent par laimer, par la rêver… et peut-être, à force, par essayer de la vivre.

Dans lhistoire de l’Église, les chrétiens ont toujours été un peu tiraillés avec cette prophétie.

Certains les Mennonites, les Quakers ont dit : On y croit. On veut la vivre.

On veut la réaliser, ici et maintenant, sans compromis.”

Dautres, plus réalistes, comme Calvin, disaient : Oui, on espère ce monde-là… mais dans la réalité dici-bas, il faut parfois composer avec les lois du monde.”

Les uns refusaient de porter les armes ; lautre justifiait lusage de la force, dans certaines limites.

Mais il est important de regarder aussi ce qui vient juste avant cette vision poétique.

Parce que si les versets 6 à 9 nous emmènent dans un rêve encore lointain, les versets précédents nous replongent dans le réel : la violence, linjustice, les pauvres, les méchants, le monde tel quil est. Rien de tout ça nest nié.

Mais ce nest pas accepté pour autant.

Car même sil nest quun rameau fragile dans une forêt brûlée, lenvoyé de Dieu vient instaurer la justice, défendre les pauvres, déloger les méchants.

Parfois même avec force.

Et cet envoyé nagit pas avec son intelligence ou sa force personnelle : cest lEsprit de Dieu qui agit en lui. Esprit de sagesse, de discernement, de vaillance, de connaissance, de crainte du Seigneur.

La tradition chrétienne reconnaît en cet envoyé Jésus de Nazareth.

Il a été — et il est encore ce rameau despérance.

On connaît sa fragilité : trahi, condamné, crucifié.

Mais on connaît aussi sa puissance : sa parole, sa vie, sa résurrection. Après lui, les guerres, les injustices nont pas cessé.

On est encore loin de la vision dEsaïe.

Mais lEsprit a soufflé.

Une nouvelle manière de vivre, de traiter ce monde créé par Dieu a émergé.

Et elle a trouvé des disciples.

Nous en faisons partie.

Alors oui : nous vivons dans un monde de violence, dinjustice, de mort. Et face à tout ça, on se sent souvent impuissants.

Parfois incohérents.

Entre ce que nous croyons et ce que nous faisons réellement, il y a un écart.

Mais nous ne voulons pas capituler.

Il y a des moments où une autre manière dagir devient possible.

Jésus nous la montré.

Même si nous ne sommes que de fragiles rameaux verts.

Même si en nous brille seulement une petite étincelle de lEsprit.

Dieu peut faire beaucoup avec très peu.

Utopistes, réalistes… peu importe. Ne nous méprisons pas.

Nous avons reçu le même Esprit.

Nous mettons notre foi en Jésus, et son Esprit agit en nous.

Et peut-être qui sait ? cette manière de vivre changera le monde. Peut-être que Dieu se servira de nous pour accomplir sa prophétie.

Et dans le pire des cas, au moins, nous offrirons à ce monde une espérance : la preuve quune autre logique existe.

Une autre manière d’être.

Nous ne savons pas comment Dieu réalisera son Royaume.

Mais nous savons une chose : il commence toujours par envoyer son Esprit.

Et cet Esprit, il la déjà envoyé.

Son Messager est venu.

Et nous sommes ses disciples.

Comme lui, nous avons reçu son Esprit.

Alors laissons-le agir en nous.

Amen.