Prédication de la pasteure Diane Friedli, le 8 janvier 2026

Prédication de la pasteure Diane Friedli, le 8 janvier 2026

Je vais vous raconter une histoire…

 

Lectures bibliques : Gn 9,8-17, 2 Co 11,29 à 12,10 et Lc 8,4-15

Je vais vous raconter une histoire…

Voilà un bon début. Une manière sûre de capter l’attention.

Raconter des histoires, un art millénaire qu’ont exercé avec talent les générations qui nous ont précédées.

Il fut un temps où il n’existait pas d’autres manières de transmettre le savoir, la pensée, la philosophie, la théologie ou les interrogations fondamentales de l’existence humaine qu’en racontant des histoires.

Il fut un temps où l’écrit n’était accessible qu’à un cercle restreint de la population.

Il fut un temps où les soirées en familles n’avaient d’autres possibilités de divertissement que de se raconter des histoires parmi.

Il fut un temps où l’oralité était le seul médium de transmission d’une génération à une autre.

Il fut un temps où on se racontait des histoires…

L’être humain aime les histoires.

Et cet amour des histoires ne se dément pas aujourd’hui, alors même que nous sommes dans un temps où tout le monde a accès en tout temps à l’écrit et à l’image et où les possibilités de divertissement sont nombreuses.

Dans les librairies, les rayons de livres de contes et histoires pour les enfants n’ont jamais été aussi fournis. Il est difficile de ressortir de tels commerces sans un album illustré à offrir à nos enfants, petits-enfants ou neveux. Car la lecture, c’est aussi la promesse d’un bon moment partagé.

Mais les histoires, est-ce vraiment que pour les enfants ?

J’entendais dernièrement que les adultes lisaient moins de romans, mais qu’ils s’y remettaient une fois retraités. Les rayons des librairies qui ont du succès auprès des adultes entre 30 et 60 ans sont ceux consacrés au développement personnel.

Il semble qu’en prenant de l’âge on retrouve le goût du récit. Les histoires seraient donc surtout prisées par les petits et les anciens. Entre deux, c’est autre chose. C’est l’âge de raison. L’âge de la raison.

Le temps de la vie où il est attendu de nous que nous soyons opérationnels, efficaces, réfléchis. Ce n’est pas le moment de faire des histoires… ni d’en raconter sauf éventuellement à nos enfants ou à nos aînés… encore moins d’en écouter ou d’en lire pour soi.

Mais mettre de côté les histoires, c’est passer à côté des multiples vertus de cet art.

Et les textes de ce matin nous le rappellent.

Il y a des choses qu’on ne peut transmettre directement, par le pur raisonnement, par l’explication ou la description.

Il y a des choses qui nécessitent de faire appel à la poésie, à l’évocation, à la créativité.

Ce que le psychologue Paul Watzlawick de l’école de Palo Alto appelait le langage indirect, ou le langage du changement, oblige l’auditeur ou l’auditrice à devenir acteur/trice du sens.

Face au paradoxe ou à la métaphore, notre esprit doit produire un effort créatif pour participer à l’émergence de la signification. Cette méthode indirecte se différencie de l’assertion directe d’une doctrine qui ne met pas en route celui ou celle qui la reçoit.

Le langage indirect nécessite d’adopter la forme du récit.

Et quelle chance est la nôtre, lecteurs et lectrices de la Bible, car s’il existe un ouvrage d’une infinie richesse de récits, c’est bien celui-ci.

Comment parler du lien entre Dieu et l’humanité ?

C’est à cette question qu’ont été confrontés les auteurs de la Genèse et avant eux celles et ceux qui ont transmis oralement les promesses de Dieu à son peuple.

Comment évoquer la peur de la destruction de notre monde ? La crainte de la colère de Dieu ?

Mais aussi la confiance qu’il n’abandonnera pas l’humanité au sort d’un monde où règne la violence et l’injustice ?

Comment parler d’un Dieu qui ne décide ni de tout diriger comme un despote, ni de se désintéresser du monde, mais de trouver une autre voie : celle de l’alliance.

Comment … si ce n’est pas l’image forte de l’arc-en-ciel. Phénomène météorologique fascinant et éphémère devant lequel nous ne pouvons que nous émerveiller.

Signe parfait de la rencontre entre le ciel et la terre, de l’alliance entre l’eau et la lumière.

L’arc-en-ciel existait avant le Déluge. Mais depuis ce récit, depuis qu’il a été mis en histoire, il a pris pour nous une autre signification.

Et à chaque fois qu’il apparaît, nous revient à l’esprit la promesse de l’alliance.

Un autre exemple de langage indirect nous est apporté par l’apôtre Paul qui, pourtant, est un grand théoricien de la foi. Ses lettres tiennent largement du traité de théologie. Mais sur certains sujets pourtant, il sort du langage direct.

C’est le cas lorsqu’il évoque son expérience mystique. Ou plutôt lorsqu’il choisit de ne pas l’évoquer ou de ne pas la mettre en avant pour asseoir son autorité.

Il pourrait tirer une grande fierté des visions dont il a bénéficié, dit-il, mais il ne veut pas s’en attribuer le mérite et surtout, il ne veut pas que d’autres bâtissent leur foi sur la fascination qu’exercent sur eux ces expériences mystiques.

Evidemment, en disant cela, Paul attaque directement certains de ses adversaires qui étalent leurs extases et cherchent ainsi à gagner des adeptes.

Paul refuse de devenir un gourou, sa mission telle qu’il la conçoit, est d’amener les gens à l’évangile de Jésus-Christ, pas à faire des adeptes de sa personne.

Paul ne fait pas que parler de lui, il s’appuie sur sa situation personnelle pour mettre en lumière une vérité fondamentale de l’Evangile qu’il proclamme.

En menant avec brio le paradoxe, il évoque la puissance dont il pourrait se vanter mais qu’il refuse de faire, et la faiblesse de l’écharde dans sa chair (est-ce une infirmité, une blessure, on l’ignore,…) qui l’empêche de se mettre en avant.

Métaphore paradoxale et incarnée en lui de l’Evangile du Christ dont toute la puissance s’est révélée dans l’instant le plus misérable de son existence : la croix.

On ne peut parler uniquement de manière rationnelle du coeur de l’Evangile : le paradoxe est trop puissant. L’apôtre Paul nous oblige notre esprit à l’effort de donner du sens à cette affirmation intellectuellement inadmissible : ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.

Et plus encore, il nous invite à faire un lien avec la réalité de notre vie, comme lui le fait en évoquant l’écharde dans sa chair.

Et finalement, bien sûr, il faut reconnaître en Jésus le maître du langage indirect.

Ces quelques mots tout simples qui introduisent le passage de l’évangile du jour : « il dit en parabole…»

Il dit en parabole.

Et voici que s’ouvre devant nous le champ de l’imagination. Et l’on sait que l’histoire que nous allons entendre en dit bien plus.

Une histoire brève, sans détails ni fioritures. Un vocabulaire simple et accessible. Aucun concept compliqué.

Le quotidien d’un homme de la terre qui rejoint la réalité des premiers auditeurs de cette parabole.

Un semeur sortit pour semer sa semence…

Au premier abord, cette brève histoire résonne comme une parole de sagesse que l’on pourrait paraphraser ainsi : il ne faut pas se décourager des nombreuses tentatives infructueuses. La persévérance finit par payer.

Voilà un message qui devait parler aux auditeurs de l’époque. Ceux parmi eux qui travaillaient la terre connaissaient bien cette réalité : on a beau semer du grain de qualité, on ne maîtrise pas tout. Les aléas de la nature, l’adversité des éléments et toute cette part d’incontrôlable font que lorsque la plante est là, belle et qui porte du fruit, on ne peut qu’être reconnaissant de ce qui est donné.

Mais la fin de l’histoire est ponctuée par cette phrase énigmatique : celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende !

Il est clair qu’il convient d’aller chercher plus loin que le premier sens évident pour que se déploie toute la richesse de signification de la parabole.

Aucune parabole n’est expliquée ou décortiquée dans les évangiles. Jésus laisse les auditeurs de l’époque et nous, lecteurs et lectrices d’aujourd’hui, participer à la création du sens.

Aucune parabole… sauf celle-ci !

La parabole du semeur est suivie, dans les 3 évangiles qui nous la proposent, d’une explication.

La semence, c’est la parole de Dieu.

Et les différents sols représentent l’accueil qui est fait de cette semence.

Alors qu’à la première écoute, nous nous mettions volontiers dans la peau du semeur et avec lui recevions l’appel à la persévérance, voilà que tout est bouleversé.

Le semeur, ce n’est pas nous, c’est Dieu.

L’horizon du sens ressemble à un champ labouré. Tout est retourné.

Et désormais, s’adresse à nous cette question : et toi, de quelle terre es-tu fait-e ?

La terre dure et compacte du chemin dans laquelle la graine ne parvient pas à entrer et sur laquelle se pose les oiseaux qui viennent piquer de leur bec pointu les graines égarées ?

Le terrain caillouteux incapable de retenir l’humidité et la tendresse nécessaires pour que les paroles divines puissent y prendre racine ?

Le terreau qui accueille et laisse croître mais qui se laisse envahir par les épines des soucis et qui ne parviendront jamais à donner du fruit ?

Ou l’humus dans lequel l’évangile s’enracine vraiment, qui en vit et en fait vivre d’autres ?

La parabole retourne.

Elle déplace, désaxe des idées reçues, décentre de ce que je crois savoir et maîtriser. Elle oblige à se s’interroger, à se repositionner.

Oh, mais je vous disais tout à l’heure que j’allais vous raconter une histoire… et puis je ne vous en ai pas raconté.

Sauf peut-être la nôtre. Celle des hommes et des femmes qui écoutent des histoires et qui, par le souffle de l’Esprit saint, les laissent agir en eux.

Amen

Prédication de Jean-Philippe Calame, culte pour s. Maria, le 5 février 2026

Prédication de Jean-Philippe Calame, culte pour s. Maria, le 5 février 2026

260205 -JPC -Grandchamp – Col. 1,12-18 / Matthieu 13, 44-46

Mes sœurs, c’est au seuil des vigiles de la belle fête de la présentation de Jésus au Temple que vous avez appris la

nouvelle du départ de votre sœur Maria, l’annonce qu’elle était présentée au Père par Jésus Ressuscité. Les paroles

des prières et des lectures ont alors pris un sens encore autre, et ont placé ensemble l’offrande que Jésus a faite de

sa vie et la vie donnée de sœur Maria: rencontre de deux offrandes, celle parfaite et unique du Seigneur, qui dans sa

résurrection saisit et accueille comme une offrande la vie et la personne de sœur Maria. Sur la terre dans la liturgie

à Grandchamp comme au ciel pouvait résonner ce dialogue : « Maria, la gloire du Seigneur se lève sur toi ! –

Seigneur, j’ai vu ton salut ! ». Que cette perspective, cachée à nos yeux mais déposée en nos cœurs par l’Esprit

Saint, vous accompagne, chères sœurs, famille, ami.e.s de sœur Maria. Que la réalité de la rencontre du Dieu qui

aime soutienne vos cœurs d’une vraie consolation sur le chemin du deuil et de la confiance.

C’est en voyant, lors d’un repas au réfectoire, le visage et l’attitude de sœur Maria, que j’ai un jour été saisi par

l’extrême discrétion que signifie la vocation monastique. L’espace d’un instant, la pensée m’est venue que je ne

connaissais rien de sa vie, et cependant je sentais que nous étions dans une communion consistante. Vraiment

l’essentiel d’une vie donnée à Dieu est un mystère caché pour le monde et ses critères d’appréciation !

La stature de sœur Maria avait de quoi impressionner, et je ne doute pas que cela a pu être le cas en certaines

occasions par son autorité. Mais ce que je voyais en sa personne, dont le physique reflétait sa droiture intérieure,

c’était en priorité son visage. Sans qu’elle ait besoin de sourire, son visage était clair, paisible, annonçant une

ouverture de cœur, une bonté. Et voici que sa bienveillance était confirmée par le ton de sa voix lors d’une

salutation ou d’un bref échange de paroles. Elle était accueillante.

Mystère caché, la vie monastique ! Sœur Maria en fit l’expérience dans sa jeunesse. Elle avait grandi aux Pays-Bas

dans une famille réformée de stricte observance. Naturellement, elle avait une opinion négative de la vie religieuse,

celle-ci ayant été fortement contestée au temps de la Réforme. Or, voici que Maria rencontre des sœurs de

Grandchamp vivant en fraternité à Saint-Ouen, dans le nord de l’agglomération parisienne. Ce qui la touche, c’est

la qualité et la forme de leur vie fraternelle. Ces sœurs de Grandchamp sont bel et bien des religieuses, mais très

présentes au monde et socialement engagées. C’est pour Maria une révélation. Le trésor qu’elle découvre là change

radicalement son regard. Elle abandonne ses préjugés et se laisse attirer par ce qu’elle a découvert !

Dans les partages qu’elle vit désormais et qui vont la lier à Grandchamp, sœur Maria, qui ne manquait pas

d’humour, a fait quelques fois sourire ses sœurs. Car elle avait appris le français dans les milieux ouvriers de Saint-

Ouen. Et il lui est donc arrivé parfois d’utiliser sans le savoir certaines expressions qui appartenaient au jargon

parisien, et qui naturellement créaient la surprise et des rires…

Mais revenons à son expérience de changement fondamental de regard et à son adhésion inattendue à la vocation

monastique. Il bien probable que le passage qu’elle fit à cette époque lui donna ensuite, tout au long de sa vie, les

mots et la manière de mettre à l’aise les personnes ayant du mal à comprendre la vie de Grandchamp. Bien des fois

-Dieu seul sait combien- s. Maria a trouvé des paroles adaptées pour évoquer le trésor caché à des hôtes de

passage, à des jeunes venant de différents milieux, à des membres de la parenté des sœurs, à des groupes peu

familiarisés avec la religion chrétienne.

Mais sa transmission de la Bonne Nouvelle, sœur Maria l’a surtout réalisée par sa sensibilité artistique très créative

dans la composition des bouquets de fleurs et dans l’art du tissage.

Le charisme des bouquets à Grandchamp est à chaque fois parlant pour la plupart des hôtes. On ne peut compter les

personnes qui ont été spirituellement touchées et nourries par la beauté des arrangements floraux dans les lieux

communautaires comme dans chaque chambre. Un langage d’accueil et de paix qui rejoint instantanément des

cœurs parfois douloureux ou tourmentés. Ce charisme, sœur Maria a su le transmettre en l’enseignant à toutes les

novices et à des bénévoles.

La beauté de la création tenait une grande place dans la vie et la spiritualité de sœur Maria. Or, pour beaucoup de

personnes, le message de la bible devient audible et accessible précisément grâce des témoins capables de faire le

lien entre la beauté visible autour de nous et la bonté du Dieu invisible. « Seigneur, c’est toi qui couronnes l’année

de tes bontés ! ». La beauté qui fait pressentir la force de la bonté, quelle heureuse catéchèse !

Ce message est d’autant plus crédible lorsqu’il est transmis par une religieuse qui n’est pas d’abord pieuse, mais

qui est enracinée dans l’expérience d’une tradition assimilée et vécue au quotidien. Sœur Maria donnait cela. Et

aux personnes souffrantes, elle a su offrir l’accueil d’une sensibilité ajustée.

Les deux minuscules paraboles du trésor caché et de la perle de grande valeur ont en commun le mouvement qui

peut saisir tout être humain devant une découverte exceptionnelle : le paysan qui tombe sur un trésor dans son

champ, tout comme le marchand de pierres précieuses qui repère une perle rare, consacrent

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aussitôt tous leurs moyens à acquérir ce qu’ils ont découvert. Peut-être bien que ces deux paraboles correspondent

à deux moments de la vie, deux réalités dont chacun.e peut faire un jour l’expérience.

Le premier moment est celui de la vocation, marquée par la gratuité de l’imprévu. Ce n’est pas nous qui nous

donnons une vocation. La vocation survient comme on tombe sur un trésor caché ! Ainsi, de manière très heureuse,

la vocation reste pour toujours marquée d’une gratuité. Cette gratuité est la signature de Dieu, le rappel que

toujours et en toute circonstance un Amour nous précède.

Le deuxième moment, c’est la fidélité créatrice : en avançant, on apprend progressivement à reconnaître les perles

de valeur. La vie spirituelle, la vie vraiment humaine, enseigne à chercher et trouver la perle d’un jour ou d’une

année ou d’une période. Car la quête se poursuit tout au long de l’existence vers ce qui a vraiment de la valeur pour

la vie, pour l’alliance, pour la fraternité. Et à chaque fois revient l’appel à quitter des certitudes ou des habitudes, à

mettre tout en œuvre pour acquérir et assimiler le trésor présenté. Ainsi on chemine de commencement en

commencement, de détachement en réception renouvelée. Ce sont souvent des passages coûteux, où on a

l’impression que l’on va tout perdre parce que l’on engage tout. On engage toute sa confiance, parfois au milieu de

peurs et d’angoisses. Comme l’a expérimenté l’apôtre : « Nous sommes dans des impasses, et cependant nous

arrivons à passer ». On mesure alors combien la présence et la sollicitude de la fraternité humaine ou religieuse est

essentielle. Sœur Maria, jusqu’ en ses dernières années, a connu et accepté de tels passages. Avec elle, vous en

avez goûté l’inestimable fruit, dans une commune reconnaissance.

Un tout dernier mot : sœur Maria savait apprécier et pratiquer l’humour. En témoigne par exemple sa réaction

spontanée traduisant l’écart que présentait à ses yeux la géographie propre à Grandchamp par rapport aux vastes

rivages de son plat pays natal. À la fin du jour, une sœur lui fait remarquer : « Regarde ce merveilleux coucher de

soleil ! » Et elle de répondre : « Ce n’est pas un coucher de soleil, ça, c’est seulement le soleil qui se cache

derrière une montagne… ».

Désormais, sœur Maria connaît la lumière sans déclin, une lumière qui présente en même temps la beauté radieuse

du plein midi et les couleurs apaisantes d’un coucher de soleil : ouverture, ouverture à… la vie qui n’aura pas de

fin, et qui est délivrée de toute nostalgie.

« Esprit, Consolateur, Amour de tout amour,

Viens, Lumière véritable ! Viens, vie éternelle, » !

Viens, mystère caché ! Viens, Saint Esprit ! »

Amen.

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Prédication du pasteur Heiner Schubert, le 29 janvier 2026

Prédication du pasteur Heiner Schubert, le 29 janvier 2026

Matthieu 7, 21-29 Grandchamp 29.1.26

Heiner Schubert

J’ai fait un rêve : Je me trouvais dans une ville complètement dévastée. J’avançais avec beaucoup de peine, en zigzaguant entre des tas de débris. Toutes les maisons et les immeubles étaient abîmés. Des trous noirs me regardaient, il n’y avait plus aucun signe de vie. Un dictateur devenu fou avait sans arrêts bombardé cette ville. Tous les habitants s’étaient enfuis, c’est-à-dire, ceux qui n’étaient pas morts dans les attaques répétées.

J’ai vu que la ville était belle avant que la guerre ne l’anéantisse. On l’avait construite avec du goût. La solidité des bâtiments se montrait dans leur résistance aux bombes. On ne peut pas dire que les maitres d’œuvre avaient construit sur du sable.

J’ai vu, dans mon rêve, le trône du dictateur s’enfoncer dans le sable. Il criait de toutes ses forces. Il se tenait aux accoudoirs de son siège, le visage tout rouge. À mesure que le trône s’enfonçait dans le sol instable, le dictateur s’échauffait. Il envoyait encore davantage de bombes, plus d’hommes, plus de messages haineux. Mais sa chaise continuait sa descente. Déjà, le bas des jambes de cet homme possédé par la haine et la rapacité disparaissaient.

Je me suis réveillé.

Nous vivons dans un monde dirigé par des personnes sans essence, sans ancrage solide. Ces marchands de sable n’arrêtent pas d’en jeter aux yeux de ceux dont ils devraient prendre soin, comme une poudre pour les aveugler.

Les dictateurs de notre époque et ceux qui aspirent à leur position fondent leurs actions sur des idées et des valeurs futiles. Ce groupe de personnes terrifiantes est avide de confirmation dans leur statut de leader suprême. Seul l’effet compte. Leurs actions n’ont aucun sens et aucune valeur si ce n’est de fortifier leur position. Ce sont des personnes sans substance, et sans profondeur. Des enveloppes vides. C’est déconcertant.

Ces hommes sont le produit d’une évolution inquiétante. Le monde est en train de perdre le ciel. Si l’homme s’affranchit de Dieu, il se met forcément à sa place. L’homme-dieu ne sait créer que le chaos et la misère.

Notre monde d’aujourd’hui est devenu une gigantesque machine à produire du sable. On se fait constamment attraper par des nullités. La plus grande nullité qui soit, c’est la guerre. Elle est provoquée par des personnes sans conscience.

Jésus dit qu’il faut construire sur du solide. Je suis d’accord. Mais qu’est-ce qu’on peut faire si ces lanceurs de sable dissimulent constamment notre vue ?

Jésus donne la réponse : C’est pourquoi, toute personne qui entend ces paroles que je dis et les met en pratique, je la comparerai à un homme prudent qui a construit sa maison sur le rocher.

D’autres traductions disent un homme « sensé » ou « avisé ». Nous nous trouvons à la fin du sermon sur la montagne. Jésus nous y donne sa charte qu’on pourrait appeler la « constitution du royaume de Dieu ».

Presque tous ses propos vont à l’encontre des valeurs de ce monde. Cela veut dire que si une personne s’engage dans la foi, elle se heurtera tôt ou tard à la manière de vivre actuelle. La religion bourgeoise dans laquelle j’ai grandi est en train de se dissiper. Les contrastes se font de plus en plus remarquer.

Les tempêtes de sable sont dangereuses, comme je le constate en lisant Saint-Exupéry ou Carlo Correto. Elles se multiplient de nos jours. C’est affolant.

Si nous avions le temps nous pourrions regarder de plus près les paroles de Jésus particulièrement pertinentes pour aujourd’hui, pour nous aider à construire notre existence sur du solide, le Sermon sur la montagne notamment et, avec bien sûr, les béatitudes. Ce serait un beau thème pour une retraite.

Pour l’instant, nous allons répondre à sa parole qui nous appelle à la meilleure chose qui soit : Nous partagerons le pain de vie et la coupe de la bénédiction. Ils fortifieront notre système immunitaire et ils nettoieront nos yeux du sable qui s’y est introduit.

Prédication par le pasteur Jean-Jacques Beljean, le 24 décembre 2025

Prédication par le pasteur Jean-Jacques Beljean, le 24 décembre 2025

Dans la faiblesse de Dieu les martyrs ont puisé la force

 

Communauté de Grandchamp, mercredi 24 décembre 2025

Prédication prononcée par le pasteur Jean-Jacques Beljean

lors de la Célébration de la Nuit de Noël

Lectures : Baruch 4, 30+36–5, 9 ; Michée 5, 1–4a ; Esaïe 11, 1–10 ; Esaïe 9, 1-6

Tite 2, 11-14 + 3, 4-5a

Luc 2, 1-20 ; Jean 1, 1-18

 

 

Chères sœurs, chers frères en Christ,

 

Au moment où retentit, à Grandchamp, l’Evangile de la venue du Sauveur dans notre humanité retentissent, simultanément, les cris des désespérés et des opprimés. Le fracas des bombes et des tirs de canon, le bourdonnement des drones et le rugissement des avions couvrent les appels des affamés et des victimes qui subissent violences et injustices. Voilà où en est notre monde malgré les progrès de tous ordres, de la médecine, des sciences, de l’intelligence artificielle et des réseaux d’aides de tous ordres.

 

Il fut une époque, pas si lointaine, où nous avions pensé que, petit-à-petit, notre pauvre monde s’en allait pas à pas vers des temps meilleurs. C’est encore en partie vrai, grâce au courage d’humains d’élite qui s’engagent, envers et contre tout, pour notre humanité et son avenir. Mais en même temps, plus que naguère, cet engagement est contesté, battu en brèche par des actions et événements concoctés par certains puissants de ce monde.

 

Ainsi, comment croire en l’amour de Dieu pour sa création et pour l’humanité, à sa promesse de paix quand la vie accable les humains de toutes sortes d’épreuves ? Comment croire à la proclamation des anges « Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux et paix sur la terre aux humains qu’il aime »?

 

Il y a bien sûr les joies simples et bonnes des fêtes de famille, le champagne qui fait oublier, les cotillons qui distraient et les mets délicieux qui rassasient pour un temps. Il y a aussi les réconciliations, les efforts de paix, les recherches de ceux et celles qui s’engagent pour plus de justice et de paix, les œuvres civiles et ecclésiastiques d’entraide.

 

Ainsi notre cœur est-il partagé entre le pessimisme le plus radical et les espoirs que tout n’est pas irrémédiablement perdu et que seule l’espérance d’un après pourra nous consoler.

 

Alors pourquoi notre Evangile, sur lequel nous sommes solidement fondés, met-il son point-de-départ dans l’événement semble-t-il si anodin de la crèche de Bethléhem ? En quoi une crèche, une Marie, un Joseph, des anges, des bergers, puis des mages, entourant un nouveau-né démuni pourraient-ils encore nous concerner ? Bien sûr, c’est l’enfant de Noël et plus de vingt siècles plus tard nous sommes encore à la célébrer. Mais cet enfant est si petit, si exposé, alors qu’en même temps le sinistre roi Hérode prépare, par ailleurs le Massacre des Innocents ? On aurait pu espérer plus efficace que cette apparente insignifiance…

 Tout cela laisse donc perplexe…

 Je laisse mon esprit vagabonder…

 C’est alors que surgit en moi un étrange chant que jadis j’entendis sous les voûtes de l’église de l’Abbaye d’Aiguebelle :

 

« Dans la faiblesse de Dieu

Les martyrs ont puisé leur force

Leurs pas dans les pas du Sauveur

Ils affrontent l’Adversaire… »

 

Dans la faiblesse de Dieu… ne sommes-nous pas, fondamentalement, au cœur de la signification de Noël, de la signification de l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ ? Tous les indices sont là, sous nos yeux : la crèche, le dénuement, la faiblesse. Et souvent nous n’en tirons pas les conséquences pour nos conceptions théologiques, notre foi et nos engagements.

 

A partir de la crèche de Bethléhem Dieu a changé de stratégie envers le monde : finie, la puissance, finis les rois, les chefs et les pouvoirs, bannie la force brute. Une autre voie s’ouvre, c’est le message de la crèche. Trouver Dieu c’est regarder vers la crèche, vers l’humilité, puis, peu à peu c’est se tourner vers le service dans et pour l’humanité comme le ministère terrestre de Jésus en montrera le chemin. L’apôtre Paul le dira aussi : c’est dans la faiblesse que la force se montre… c’est alors que je suis faible que je suis fort

 

Bien sûr, nous le savons, très rapidement, l’Eglise, dès qu’elle le pourra, cherchera à nouveau le pouvoir. C’est tellement humain. Et d’autres textes bibliques, que nous avons lus, semblent aussi aller dans ce sens. Mais en même temps le message de la crèche, le ministère du Christ mort et ressuscité s’est chaque fois ranimé grâce à l’Esprit qui a inspiré les témoins, les martyrs et les saints à chaque époque.

 

Les toutes dernières « Nouvelles de Grandchamp » nous le redisent bien :

 Prie… pour demeurer humain dans un monde qui vacille, où la peur ronge et la terre brûle…

 Aime… pour te tenir debout malgré ta vulnérabilité…

 Et, finalement : Résiste… non par dureté mais pour t’enraciner en Christ.

 

Voilà des mots qui expliquent bien la crèche de Noël. Non, Dieu ne s’est pas incarné à la Cour du Roi Hérode ni à celle de l’Empereur Auguste. Non, humble en Jésus, il s’est incarné pour servir, servir jusqu’à la croix et ainsi sauver. C’est donc à nous de le suivre, de poser nos pas dans les pas du Seigneur. Et c’est ainsi que, désormais depuis la crèche de Bethléhem, Dieu en Jésus pose, à travers ses témoins, des actes de salut en invitant chacune et chacun à mettre ses pas dans les siens. C’est ainsi et non par des actes de pouvoir qu’envers et contre tout chaque pas dans la foi fait naître un monde nouveau, plus vrai et plus humain. Modestement mais efficacement.

 

C’est donc paradoxalement, de la faiblesse que va surgir la force, dans la suivance du Christ.

 

Ainsi, dans l’immense tragédie du monde nous n’allons pas perdre espoir quand nous nous efforçons d’être dans la suivance du Christ.

 

Pour terminer formons quelques vœux de Noël:

 

Que la faiblesse de l’enfant nouveau-né à Bethléem soit pour nous source de force dans l’humilité. Qu’elle soit source de persévérance dans le courage. Source de paix et de fraternité, source de la joie profonde promise par Jésus. Car c’est dans cette faiblesse que les témoins de l’Evangile de tous les temps et de tous les lieux, ont, paradoxalement, puisé leur force.

 

Amen !

 

 

 

Référence : Dans la faiblesse de Dieu – Martyrs – Le livre d’heures d’En Calcat SODEC, 1977

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Prédication du pasteur Guillaume Klauser, le 4ème dimanche de l’Avent

Prédication du pasteur Guillaume Klauser, le 4ème dimanche de l’Avent

Eucharistie à Grandchamp – Luc 1, 39-45

21 décembre 2025 (Avent IV, Visitation)

Chers sœurs et frères,

Il y a de ces passages bibliques qu’on retrouve, régulièrement. Parmi ceux-ci, il y en a qui, chez moi, provoquent systématiquement la même émotion. Ainsi, ce passage de l’Evangile selon Luc suscite en moi lorsque je le l’entends un mouvement d’admiration et de respect. J’ai comme l’impression d’être un visiteur invisible, quelqu’un qui se tient chez Elisabeth, là dans un coin de la pièce, et qui assiste silencieusement, sans se faire remarquer, à une scène extraordinaire. Un moment unique dans la vie de ces deux femmes, un instant saisi, qui les transforme profondément et, comme par contagion, me transforme également.

Je vous invite à me rejoindre. Venez dans cette pièce à vivre, ce grand espace où va se dérouler la rencontre. Plaçons-nous là-bas, contre le mur, face à la porte d’entrée. Restons silencieux, ne troublons pas la rencontre à venir mais observons. Voilà Marie qui s’approche de la maison de Zacharie et Elisabeth.

Marie n’a pas vraiment l’air de s’en rendre compte, mais elle est marquée du sourire de Dieu, ce sourire qu’il porte sur l’humanité en lui envoyant son fils. Un sourire intérieur qui la suit désormais.

1. Marie n’est peut-être elle-même pas consciente de la puissance de rayonnement qu’elle porte en elle en entrant chez sa cousine.

C’est qu’elle vient de recevoir l’annonce, la Promesse de la vie-même de Dieu en elle. Pour le moment il ne s’agit que d’une promesse, et rien que d’une promesse : « Tu mettras au monde un Fils qui sera appelé Fils du Très-Haut ».

Et c’est à ce moment-là, précisément à ce moment-là que Marie nous précède dans la foi, devenant l’image par excellence des croyants, de celles et ceux qui vivent la foi, parce qu’elle fait de cette annonce par l’Ange non un dogme auquel elle se soumettrait, non une adhésion crédule, mais une histoire de confiance. C’est au plus profond d’elle qu’est nichée la foi, cette confiance qui lui fait reconnaître que malgré sa jeunesse, l’Alliance de Dieu est précisément là pour elle et sur elle.

C’est donc chargée intérieurement de cette foi, qui sera bientôt celle de l’Eglise, que Marie s’est mise en route, qu’elle s’est levée, poussée à aller à la rencontre de l’autre.

La voilà donc, sur le pas de la porte. Pouvez-vous comprendre ce qu’elle vient de dire ? On l’entend à peine. A-t-elle même vraiment dit quelque chose ? Oui. Elle vient de saluer sa cousine Elisabeth.

Remarquez avec quelle délicatesse. Elle aurait pu faire dans la maison une entrée fracassante. Mais non. En ne monopolisant pas la parole, elle laisse un espace, l’espace nécessaire à toute rencontre.

2.

Vous-mêmes à Grandchamp, vous savez l’importance de cet espace dans l’accueil. Cet espace qui donne à celui ou celle qu’on a en face de soi sa liberté et donc, par-là, sa dignité. De notre coin de la pièce, nous le constatons bien : Marie n’est pas bavarde. Pas d’effusions. Le Magnificat, ce cri de louange, explosera bientôt. Mais ce n’est pas encore le moment.

En passant le pas de la porte, juste devant nous, Marie apporte avec elle cette foi qui sait, au fond, que ça y est : l’attente va enfin prendre fin et recevoir un visage. Celui qui était tant attendu est comme déjà là. Jésus n’est pas encore né que, pour Marie, il est déjà une réalité.

Oui, lorsqu’il y a foi, déjà Dieu est présent. Dans l’espérance est la présence de l’Espéré.

Autrement dit, là où la promesse est véritablement reçue au plus profond, l’accomplissement est déjà une réalité chez ceux qui la reçoivent. Ce qui sera par la suite visible, tangible, avec un Jésus en chair et en os, lorsque naîtra ce petit enfant, quand il vivra sous le regard de ses contemporains, tout cela a déjà maintenant toute sa force et sa réalité. Là où sont Marie et Elisabeth, ces deux femmes qui espèrent, là est le Sauveur, là est Dieu.

3.

Quelle aide pour nous qui sommes pour le moment dans la pièce avec elles, mais qui n’allons pas vivre physiquement la naissance ni le ministère de Jésus sur la Terre, et qui allons bientôt retourner à nos occupations, dans le hameau de Grandchamp ou ailleurs. Oui, quelle aide de savoir que dans l’espérance est déjà présent l’Espéré.

A Elisabeth et à nous qui sommes maintenant dans la pièce, Marie transmets la foi. Mais la foi rayonne au-delà du visible, et atteint enfant dans le ventre d’Elisabeth, Jean le Baptiste. A la salutation de Marie, l’enfant « bondit de joie » dans le ventre de sa mère.

Oui, à ce moment, non seulement le bébé bouge, mais le verbe utilisé pour décrire la scène indique que ce sursaut est teinté de joie. Car l’effet « de la salutation de Marie, c’est [bien] de la joie. La joie de l’existence. La joie du Vivant. L’enfant encore à naître a reconnu ce qui s’annonce en Marie comme source de vie. La vie saluant la vie en quelque sorte »

4.

Ce dont Jean-Baptiste se réjouit et qu’il salue, c’est déjà la vie de Dieu, ce don qui va prendre forme en la personne du Christ, vie de Dieu pour l’humanité, parole de Dieu pour nous. « On peut aussi dire qu’il salue un commencement, une nouvelle étape, une nouvelle formulation de l’alliance de Dieu envers nous, par la personne du Christ.

Voilà que tous, dans la pièce, sommes marqués par la présence et par la foi de Marie, par la vie qu’elle porte et qui s’annonce. Elisabeth, après Jean dans son ventre, est à son tour touchée au plus profond par la foi, comme une évidence, comme si l’on ne pouvait, au fond, se soustraire à cette puissance de vie. La voilà remplie de l’Esprit-Saint. Jésus n’est pas encore là qu’elle sait, elle aussi, que Christ est son Seigneur. Et la voilà face à nous, qui déjà bénit son Christ au travers de Marie.

Chères sœurs, chers frères, nous n’allons pas rester plus longtemps dans la maison pour entendre Marie prier et chanter son Magnificat. C’est juste avant cela que nous nous évaporons, que nous revenons à la réalité qui est la nôtre en ce matin de décembre 2025.

Dur retour à la réalité, ou alors… c’est peut-être l’occasion d’emporter avec nous, comme un trésor précieux, la puissance de vie qui s’est manifestée en Marie sur le pas de cette porte, en Marie qui se trouvait face à nous.

C’est peut-être l’occasion d’emporter avec nous le souvenir de cette rencontre, qui annonce l’Eglise, grande communauté faite de celles et ceux qui transmettent la foi autour d’eux, par rayonnement.

C’est peut-être l’occasion enfin d’emporter avec nous cet élan d’Elisabeth qui bénit largement autour d’elle.

Puissions-nous à notre tour rayonner comme Marie, nous réjouir comme Jean le Baptiste et bénir comme Elisabeth. Amen !

1 Sr. M.-B. Berclaz, M. Hoegger, L’ange, le rosaire et Marie. Méditations œcuméniques du Rosaire, St-

Maurice, Ed. Saint-Augustin, 2010, p. 38.

2 Ibid., p. 38.1

3 Paragraphe : d’après K. Barth, Avent, Genève, Labor et Fides, 20192, p. 53-58.

4 Elian Cuvillier, « Je vous salue, Marie », prédic. du 23.12.2018, Paris, Oratoire du Louvre.

Prédication par le pasteur Pierre Bühler, le 18 décembre 2025

Prédication par le pasteur Pierre Bühler, le 18 décembre 2025

Matthieu 1,18-25

(18) Voici quelle fut l’origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à

Joseph ; or, avant qu’ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit

Saint. (19) Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer

publiquement, résolut de la répudier secrètement. (20) Il avait formé ce projet, et voici que

l’ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de

prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint, (21)

et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son

peuple de ses péchés. (22) Tout cela arriva pour que s’accomplisse ce que le Seigneur avait

dit par le prophète : (23) Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le

nom d’Emmanuel, ce qui se traduit « Dieu avec nous ». (24) A son réveil, Joseph fit ce que

l’ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, (25) mais il ne la connut pas

jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

Epître : Philippiens 3,1 + 4-11

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Chère communauté de Grandchamp, chers frères et sœurs en Christ,

Le texte que nous méditons aujourd’hui a suscité des débats millénaires parmi les

théologiens : en effet, ce petit récit est un des principaux témoins textuels de ce qu’on a

appelé le dogme de la naissance virginale de Jésus, ce dogme qui est aussi entré dans le

symbole des apôtres, où l’on dit que Jésus « a été conçu par le Saint-Esprit » et qu’il « est né

de la vierge Marie ». Ce miracle est-il authentique ? Faut-il croire en sa véracité pour être un

bon croyant ? Est-il permis de prendre distance de manière critique ? Je ne vais pas ouvrir ce

dossier compliqué, car on en aurait pour toute la soirée !

Mais à juste titre, on a souligné les difficultés que comportait cette représentation. La

généalogie qui précède notre texte et qui fait remonter l’origine de Jésus à Abraham, en

passant par David, ne se termine pas par Marie, mais par Joseph, que notre texte appelle

d’ailleurs aussi « fils de David ». C’est donc par son père Joseph que Jésus est fils de David.

Les termes utilisés chez le prophète Esaïe, cité comme référence vétérotestamentaire, ne

signifient pas « vierge », mais « jeune fille, jeune femme ». Par ailleurs, de manière générale,

les récits de la nativité, que ne connaissent que les évangiles de Matthieu et de Luc,

comportent beaucoup d’éléments divergents entre les deux évangiles, si bien qu’on doit les

considérer avec prudence d’un point de vue strictement historique. Ainsi, il est frappant

d’observer que, si Luc centre tout son récit sur Marie, laissant Joseph pratiquement de côté,

Matthieu fait l’inverse : Marie ne joue aucun rôle actif, l’acteur central est Joseph, et tout se

passe entre lui et l’ange du Seigneur, comme d’ailleurs aussi dans notre texte.

Il semble bien que Matthieu, en soulignant la dimension miraculeuse de la naissance de

Jésus, procède comme de nombreux autres auteurs antiques qui mettent en avant les héros

de leurs récits en leur attribuant les origines les plus nobles et en soulignant leur naissance

merveilleuse. Il veut ainsi attirer l’attention sur le caractère exceptionnel de cet enfant.

Mais, paradoxalement, au lieu d’attirer l’attention, en un sens, il détourne l’attention, en

suscitant de vaines discussions sur la possibilité ou l’impossibilité du miracle d’une

naissance virginale. Car le véritable miracle est peut-être bien ailleurs : ce n’est peut-être

qu’un garçon très ordinaire qui va naître, issu du peuple, d’une humble jeune fille et d’un

modeste charpentier. On signalera en passant que la généalogie de Jésus, qui remonte au

patriarche Abraham, passe par des femmes dont la réputation est plutôt ambiguë : Tamar, qui

commet un inceste, Rahab, la prostituée de Jéricho, l’étrangère Ruth, l’adultère Bethsabée ;

des origines donc pas seulement très nobles ! Cet enfant qui vient mettre ses parents dans

l’embarras, qui risque de mettre sa mère Marie dans cette même lignée de femmes, puisque

Joseph risque de la répudier, cet enfant ne semble en rien prédestiné à sa grande mission.

Et pourtant, le texte proclame sur cet enfant à venir deux noms prometteurs. Ce sont ces

deux nominations qui sont peut-être le véritable miracle de ce texte. Pour cet enfant issu du

peuple, à la généalogie ambiguë, il annoncent une destinée glorieuse. Le premier nom est

prononcé par l’ange du Seigneur, qui en donne aussi l’explication étymologique : Jésus, dont

l’original hébreu signifie « Jahvé, le Seigneur, sauve », d’où l’explication « c’est lui qui sauvera

son peuple de ses péchés ». Lui est donc confiée la tâche du Messie, appelé à être le

libérateur du peuple. Cette première désignation se trouve encore renforcée par la seconde,

déduite d’une citation du prophète Esaïe que Matthieu intègre dans son récit : « la jeune

femme enfantera un fils auquel on donnera le nom d’Emmanuel » (Es 7,4), et ici aussi, le nom

est interprété à partir de l’hébreu comme « Dieu avec nous » (Es 8,10).

Deux beaux noms (n’est-ce pas, sœur Anne-Emmanuelle !). Mais quels abus n’ont pas été

commis avec ces deux noms. Combien d’hommes forts se sont autoproclamés sauveurs,

sauveurs d’un peuple, ou même sauveurs de l’humanité, en abusant de ce titre pour imposer

sa tyrannie. Et il suffit de traduire le « Dieu avec nous » en allemand, « Gott mit uns », pour se

souvenir des horreurs qu’on a pu commettre en prétendant avoir Dieu de notre côté, contre

les autres, comme c’était inscrit sur les ceintures des soldats de l’armée allemande d’Hitler.

Mais il y a un retournement miraculeux dans Matthieu 1 : c’est que ces deux noms ne sont

pas des titres de puissance, de pouvoir, ce qui justement permet les abus. C’est que l’enfant

Jésus n’a rien d’un héros antique, à la manière d’Achille ou d’un demi-dieu comme Hercule.

Les deux noms sont prononcés sur un faible enfant, fragile, qui très tôt devra fuir le danger du

roi Hérode avec ses parents, qui devra devenir un exilé, à l’image de ce que vivent nombre

d’enfants aujourd’hui. Le salut du sauveur, la présence du Dieu avec nous, cela n’est pas

placé sous le signe de la puissance. Ce qui s’annonce pour l’enfant de Marie et de Joseph,

c’est bien plutôt la passion, qui lui fera partager jusqu’au bout notre condition humaine, en

mourant sur la croix. C’est ainsi qu’il viendra sauver et libérer le peuple, non par le pouvoir,

mais par la compassion.

L’écrivaine française Sylvie Germain, imaginant une pleurante dans les rues de Prague, qui

porte en elle toutes les larmes et souffrances des humains, nous dit de cette figure : « Peut-

être est-elle l’écho lointain de la pitié de Dieu. Cette pitié immense, immense et incessante,

qui parcourt le monde en suppliant qu’on la reçoive, qu’on écoute sa plainte. Cette pitié

manante qui traverse l’histoire en boitant sous le fracas sans cesse recommencé des

guerres, des crimes et du sang versé. » (La pleurante des rues de Prague, folio, p. 60s)

Au vu de l’état actuel du monde, cette image de la pitié de Dieu qui traverse l’histoire et

appelle à être reçue me paraît bien exprimer ce qu’est la présence d’Emmanuel, du Dieu

parmi nous.

Nous pouvons répondre à cette compassion divine par notre propre compassion, qu’elle

suscite en nous. Elle vient ainsi créer en nous un nouvel esprit. En reprenant le texte de

l’épître entendu tout à l’heure : n’est pas important ce que je suis et tout ce que j’ai accompli.

Il n’importe pas que je sois parfait, irréprochable devant la loi, de la bonne race, de la bonne

famille. Tout cela, nous dit l’apôtre Paul, pourrait être considéré comme un gain, mais c’est en

fait une perte, des ordures même, dira-t-il. Ce qui compte, c’est une nouvelle vie, faite de

confiance, de sérénité, qui nous permet de nous ouvrir aux autres, d’accueillir les

souffrances, de recevoir les appels et d’être là où l’on a besoin de nous. Un peu à la manière

de Joseph dans les premiers chapitres de Matthieu : un père fidèle au poste, qui fait ce qui

doit être fait pour cette mère et ce fils qui lui sont confiés.

Peut-être est-ce cela qui vient de l’Esprit Saint dans notre récit, ce nouvel esprit de vie illustré

par Joseph. Et peut-être est-ce lui qui nous donne espoir et confiance, qui luit dans nos

obscurités et qui nous guide sur nos chemins, sur lesquels nous devons si souvent tâtonner.

Amen