Prédication par la pasteure Marion Moser, le 24 septembre 2026

Prédication par la pasteure Marion Moser, le 24 septembre 2026

Chère sœurs et frères en Christ.

Qu’est-ce qu’un miracle ?

Je me suis reposée cette question en lisant ce passage de l’évangile de Luc. Une histoire courte, simple, limpide. Et pourtant…

Qu’est-ce qu’un miracle ?

J’abordais souvent le sujet avec les jeunes auxquels j’enseignais, et dans ce cadre, nous nous posions la question : Est-ce que la naissance d’un enfant est un miracle. Je n’ai jamais oublié la réponse d’un élève : « Ben non, ça se passe tous les jours. Et en plus, cela voudrait dire qu’on est tous des miracles. »

Si j’ai bien compris son argumentation, un miracle ne peut pas se produire trop souvent, sinon cela devient quelque chose de juste normal.

Et on ne peut pas être tous des miracles… On ne va pas s’extasier devant quelque chose de quotidien, de complètement banal.

Qu’est-ce qu’un miracle ?

Est-ce quelque chose de surnaturel ? Quelque chose qui est très difficile à croire ? Quelque chose qui contredit les lois des sciences naturelles ? Ou bien est-ce simplement quelque chose qui nous émerveille ?

Est-ce que les hommes peuvent accomplir des miracles, comme un médecin qui sauve un patient ? Ou est-ce qu’il n’y a que Dieu qui fait des miracles ?

Quand et comment se produisent les miracles ?

Qu’est-ce qu’un miracle ?

Ce petit texte de l’évangile, nous donne l’occasion d’approfondir la question.

Et pour ce, je vais vous demander d’imaginer que vous êtes le réalisateur d’un film. Vous êtes fascinés par le texte que nous avons entendu et vous avez décidé d’en faire un court métrage. Il vous faut donc choisir le nombre d’acteurs. Qui sont les personnes présentes ? Quel sont les rôles les plus importants ? Qui est l’acteur principal ? Il y a-t-il des figurants ? Il vous faut choisir le lieu, les accessoires. Mais surtout, il vous faut sélectionner la scène clé. Et de ce fait une perspective : Que voulez-vous dire ?

Je vous pose beaucoup de questions pour un texte que vous avez entendu qu’une fois. Je me permets de vous le relire. Et je vous invite à vous concentrer sur les personnes présentes ou sur la scène que vous jugez centrale.

 

11 Jésus se rendit ensuite dans une ville appelée Naïn ; ses disciples et une foule de gens l’accompagnaient. 12 Au moment où il approchait de la porte de cette ville, on emmenait un mort pour l’enterrer : c’était le fils unique d’une veuve. Un grand nombre d’habitants de l’endroit se trouvaient avec elle. 13 Quand le Seigneur la vit, il fut bouleversé par elle et lui dit : « Ne pleure pas ! » 14 Puis il s’avança et toucha le cercueil ; les porteurs s’arrêtèrent. Jésus dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, lève-toi ! » 15 Le mort se dressa et se mit à parler. Jésus le rendit à sa mère. 16 Tous furent saisis de crainte ; ils louaient Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous ! » et aussi : « Dieu est venu secourir son peuple ! » 17 Et dans toute la Judée et ses environs on apprit ce que Jésus avait fait.

Un premier réalisateur a choisi son point de vue. Un miracle, tout le monde le sait, c’est quelque chose de surnaturel. Il va faire dans le sensationnel, cela se vend bien.

Le point de départ : Un cercueil.

La phrase clé : « Le mort se dressa et se mit à parler ».

Certes, le texte biblique est malheureusement un peu lacunaire sur ce moment capital. Il faudra réfléchir à ce que « le fils ressuscité » dit exactement… Mais « un mort-vivant » qui parle, c’est la scène à exploiter.

Et pour le reste, Le réalisateur choisit tout ce qui met en avant le deuil : beaucoup de figurants en larme, une mère effondrée, un Jésus ému…

Le projet avance bien…

Le deuxième des réalisateurs était, avant une reconversion professionnelle, linguiste. Miracle, vient du latin, du verbe mirari qui veut dire « s’étonner », « s’émerveiller » ou « contempler avec surprise ». Il aimerait nous questionner sur notre capacité à être surpris, émerveillés.

Le problème n’est pas qu’il manque de miracle, le problème c’est que les gens ne savent plus s’émerveiller. Un auteur anglais avait dit quelque chose dans ce sens…

Presque la moitié des verbes du texte biblique se rapporte à la foule. Et leurs paroles sont rapportés mot à mot, (comme pour Jésus). La perspective de ceux qui sont témoin du miracle, voilà donc ce qu’il faut mettre en avant.

La foule, les gens…

Ils sont là, entassé, tels des groupies suivant une rock star, du côté des disciples.

Ils sont là, un long cortège funèbre, du côté des endeuillés.

Et à la fin, il forme  un seul groupe, tous émus et transformés.

La phrase clé est évidemment une parole de la foule : « Dieu est venu secourir son peuple. » Bien plus qu’une résurrection, la foule découvre et confesse l’œuvre de Dieu dans son entier.

Les gens ont une capacité à comprendre ce qui se passe et à y deviner que Dieu est au centre de l’action.

Une capacité à s’émerveiller et à croire…

Le réalisateur ne veut pas mettre en avant la cause de l’émerveillement, le miracle à proprement parler, mais il veut mettre au centre ceux qui savent être étonnés et touchés, et ensuite interpréter ce qui se passe.

Le réalisateur commence à se perdre dans ses nuances. Est-ce que le projet aboutira ?

Le troisième et dernier réalisateur a lu le texte et tout de suite, elle était là devant ses yeux. Immédiatement, il a su que tout tournerait autour d’elle : La veuve bien sûr. Mère endeuillée, touchante, fragile… Voilà le personnage principal.

La scène clé : « Le seigneur la vit et il fut remplit de pitié pour elle. »

Il a regardé le texte grec original : Le verbe utilisé (σπλαγχνίζομαι), un mot de la même famille qu’entrailles, viscères). C’est pourquoi certains traduisent, « ému jusqu’aux entrailles. » Le réalisateur privilégierait une traduction plus moderne. « La détresse de la veuve lui retourna l’estomac. »

Le miracle, c’est une présence au milieu de nos vie, au milieu de nos deuils.

Le miracle, c’est une rencontre au cœur de la détresse, une main tendue, une promesse de consolation.

Le miracle, c’est Dieu qui se laisse émouvoir par notre malheur et se montre solidaire.

Le réalisateur aimerait avoir en voix off quelqu’un qui lit un texte de Hans Manz. (A l’origine le texte est en allemand, mais il peut être traduit.)

 

Miracle quotidien

Parfois, j’ai une de ces peurs.

Parfois je ressens une telle colère.

Parfois, je suis dans un tel état.

 

Parfois, je n’ai aucune joie,

Parfois, je n’ai plus aucun espoir

Parfois, je perds courage.

 

Mais parfois, tout à coup, il y a quelqu’un et il me demande : « Et toi, comment vas-tu ? »

Le réalisateur cherche à améliorer sa mise en scène. Mais la veuve ne fait aucune action, ne dit aucune parole. C’est un peu problématique pour un personnage principal. Alors, il renonce à son film.

Qu’est-ce qu’un miracle ?

Quelle perspective choisissez-vous ?

Avez-vous entendu l’histoire sensationnelle d’un mort qui ressuscite ?

Vous êtes-vous identifié avec la foule qui s’émerveille et qui croit ?

Vous êtes-vous laissé émouvoir par la situation de la veuve, qui vit détresse et consolation ?

Qu’est-ce qu’un miracle ?

Que Dieu dont l’amour surpasse toute compréhension nous apprenne à nous étonner et nous émerveiller de son œuvre.

                        Amen

Prédication par le pasteur Guillaume Ndam, le 10 septembre 2026

Prédication par le pasteur Guillaume Ndam, le 10 septembre 2026

Lecture : Luc 4. 31-37

L’homme tourmenté par un esprit mauvais

31 Il descendit à Capernaüm, ville de la Galilée, et il les enseignait le jour du

sabbat.

32 On était frappé par son enseignement, car il parlait avec autorité.

33 Dans la synagogue se trouvait un homme qui avait un esprit démoniaque

impur. Il s’écria d’une voix forte :

34 « Ah ! Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ?

Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. »

35 Jésus le menaça en disant : « Tais-toi et sors de cet homme. » Le démon

jeta l’homme au milieu de l’assemblée et sortit de lui sans lui faire aucun mal.

36 Tous furent saisis de frayeur, et ils se disaient les uns aux autres : « Quelle est

cette parole ? Il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs, et

ils sortent ! »

37 Et sa réputation gagna toute la région.

Prédication : « Quelle est donc cette parole ? »

Chères sœurs, chers frères,

Il y a dans ce récit une question qui pourrait à elle seule nourrir notre

méditation :

« Quelle est donc cette parole ? »

Non pas : Quel est donc cet homme ?

Non pas : Quel est donc ce miracle ?

Mais : « Quelle est cette parole ? »

Cette question résonne d’une manière particulière ici, à Grandchamp, dans

un lieu où la journée est précisément scandée par la Parole, le silence, la

prière, le travail et la vie fraternelle.

Car Luc nous conduit lui aussi dans un lieu de prière : la synagogue de

Capernaüm, un jour de sabbat.

Le texte commence presque paisiblement :

« Jésus enseignait le jour du sabbat. On était frappé par son enseignement,

car il parlait avec autorité. »

1Le terme grec employé par Luc est ἐξουσία – exousia : l’autorité, le pouvoir

légitime, la capacité effective d’agir.

Il ne s’agit donc pas d’autoritarisme.

Jésus ne parle pas plus fort que les autres. Il ne cherche pas à imposer sa

personne. Son autorité vient de la cohérence entre sa parole, sa personne et

son action.

Quelques versets auparavant, dans la synagogue de Nazareth, Jésus avait

annoncé :

« L’Esprit du Seigneur est sur moi… il m’a envoyé proclamer aux captifs la

libération. »

À Nazareth : la proclamation.

À Capernaüm : la réalisation.

La parole devient acte.

Et c’est précisément ce qui manque parfois à nos paroles. Nous parlons de

paix tout en entretenant des conflits. Nous parlons d’accueil et dressons des

frontières. Nous parlons de réconciliation tout en conservant soigneusement

quelques vieilles rancunes dans un coin de notre cœur.

Chez Jésus, cette distance disparaît.

Il dit la libération et il libère.

Il annonce le Royaume et le Royaume advient.

Voilà son autorité.

Puis surgit l’inattendu.

Au cœur même de la synagogue se trouve un homme habité par ce que Luc

appelle πνεῦµα δαιµονίου ἀκαθάρτου,( (pneuma daimoniou akathartou) « un

esprit de démon impur ».

Une prudence exégétique et pastorale est ici indispensable. Nous ne devons

pas identifier les catégories démonologiques du monde antique avec nos

diagnostics médicaux ou psychiatriques contemporains. La maladie

psychique n’est pas une possession démoniaque.

Luc nous parle théologiquement d’une puissance qui aliène l’être humain,

qui prend en quelque sorte possession de son espace intérieur.

Et voici le paradoxe :

« Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. »

Quelle confession de foi !

Théologiquement impeccable !

Le démon sait même qui est Jésus avant beaucoup de disciples.

Voilà une pointe spirituelle du texte : on peut savoir beaucoup de choses sur

Dieu sans encore se laisser transformer par Dieu.

On peut connaître la Bible.

Connaître la liturgie.

Connaître la théologie.

Connaître les bonnes réponses.

Et pourtant demeurer intérieurement prisonnier.

Dans une communauté monastique où la Parole est lue, chantée, méditée

jour après jour, cette question devient peut-être encore plus exigeante :

2La Parole que je connais est-elle devenue une Parole qui me connaît ?

Est-elle descendue de mon intelligence jusqu’à mon cœur ?

Car la foi chrétienne n’est pas seulement savoir qui est Jésus. Elle consiste à

consentir à ce que sa présence transforme notre existence.

Jésus répond alors par deux impératifs extrêmement brefs :

φιµώθητι – phimôthêti : « Tais-toi ! »

ἔξελθε – exelthe : « Sors ! »

Le premier verbe est très fort. Phimoô signifie littéralement mettre une

muselière.

Jésus impose silence à ce qui emprisonne l’homme.

Voilà qui peut résonner particulièrement ici, à Grandchamp.

Car tous les silences ne se ressemblent pas.

Il existe le silence qui écrase : celui de la peur, de la honte, de la souffrance

que l’on n’arrive plus à dire.

Mais il existe aussi le silence qui libère : celui dans lequel les voix parasites

cessent enfin de parler.

« Tu n’es pas à la hauteur. »

« Tu ne changeras jamais. »

« Tu dois réussir. »

« Tu dois prouver ta valeur. »

« Tu dois avoir raison. »

Et le Christ dit :

« Tais-toi. »

Non pas à la personne.

Mais à ce qui empêche la personne de devenir elle-même.

Jésus ne détruit pas l’homme possédé : il sépare l’homme de ce qui le détruit.

Il existe un proverbe africain que j’aime particulièrement :

« La parole est comme l’eau : une fois versée, on ne peut plus la ramasser. »

Nos traditions africaines savent depuis longtemps que la parole n’est jamais

anodine. Une parole peut blesser longtemps après avoir été prononcée. Mais

une parole peut aussi relever quelqu’un pour toute une vie.

C’est d’ailleurs une conviction qui traverse le livre que je viens de publier,

Bénir, c’est transmettre. Bénir, c’est précisément transmettre par une parole

quelque chose qui aide l’autre à vivre.

Une bénédiction ne nie pas les blessures. Elle ne fait pas disparaître

magiquement les difficultés. Mais elle pose sur quelqu’un une parole qui dit :

« Tu peux continuer. Ta vie a du prix. Dieu ne t’abandonne pas. »

Et finalement, que fait Jésus à Capernaüm ?

Il prononce sur cet homme une parole qui lui rend son avenir.

Cette parole rejoint singulièrement notre temps.

Nous vivons dans une société saturée de paroles : notifications, réseaux

sociaux, commentaires immédiats, discours politiques, inquiétudes

économiques, guerres, urgence climatique.

3La Suisse elle-même connaît ses inquiétudes, ses tensions, ses interrogations sur

la cohésion sociale, la santé mentale, le coût de la vie, l’avenir des

générations nouvelles.

Et ici, dans le canton de Neuchâtel, l’attention portée ces semaines à la

santé mentale nous rappelle combien l’intériorité humaine peut être fragile.

Or Jésus rencontre précisément un homme dont l’identité semble confisquée

par une autre voix.

Le récit ne nous donne même pas son nom.

On ne connaît que ce qui le tourmente.

Mais Jésus refuse de réduire cet homme à ce qui l’habite.

Et voilà peut-être une parole essentielle pour notre société.

Nous disons facilement :

le malade,

le migrant,

le chômeur,

la personne dépressive,

l’étranger,

le pauvre,

la personne âgée…

Comme si une situation pouvait devenir une identité.

Le Christ, lui, distingue toujours l’être humain de ce qui l’emprisonne.

Tu n’es pas ta maladie.

Tu n’es pas ton échec.

Tu n’es pas ton chômage.

Tu n’es pas ton passé.

Tu n’es même pas le pire moment de ton histoire.

Voilà déjà une bénédiction.

Et c’est peut-être ici que Grandchamp porte un témoignage précieux.

Dans un monde qui semble croire que celui qui parle le plus fort possède la

vérité, une communauté choisit de faire silence pour écouter.

Dans un monde qui valorise la performance individuelle, des femmes

choisissent la vie communautaire.

Dans un monde fragmenté entre confessions, cultures et identités,

Grandchamp porte une vocation œcuménique.

Ce n’est pas une fuite hors du monde.

C’est une autre manière d’habiter le monde.

Car Jésus ne fait finalement pas beaucoup de bruit dans notre texte.

Quelques mots seulement :

« Tais-toi. Sors de cet homme. »

Et un homme retrouve sa liberté.

Nous imaginons parfois que l’Église retrouvera sa crédibilité lorsqu’elle parlera

davantage.

Peut-être la retrouvera-t-elle lorsqu’elle saura prononcer moins de paroles,

mais davantage de paroles habitées.

Des paroles capables de relever.

Des paroles capables de réconcilier.

4Des paroles capables de bénir.

Conclusion : quelle parole transmettons-nous ?

À la fin du récit, les gens s’interrogent :

« Quelle est cette parole ? »

Cette question demeure.

Quelle parole gouverne ma vie ?

La parole de mes peurs ?

La parole du regard des autres ?

La parole de mes blessures anciennes ?

La parole de l’actualité qui m’inquiète ?

Ou cette Parole du Christ qui vient remettre chaque chose à sa juste place ?

Peut-être notre vocation chrétienne commence-t-elle là : laisser le Christ faire

silence en nous afin que sa Parole devienne audible.

Et peut-être notre vocation est-elle ensuite de transmettre cette parole.

Car bénir, au fond, c’est transmettre.

Transmettre une parole plus forte que la peur.

Une parole plus forte que nos enfermements.

Une parole qui ne possède pas l’autre mais qui le libère.

Une parole qui ne condamne pas mais qui ouvre un chemin.

Alors, dans le silence de Grandchamp comme dans le tumulte de notre

monde, la question demeure :

« Quelle est donc cette parole ? »

C’est la Parole qui ne se contente pas de parler de Dieu.

C’est la Parole qui libère.

C’est la Parole qui relève.

C’est la Parole qui bénit.

C’est la Parole qui rend l’être humain à lui-même et le remet debout devant

Dieu.

Amen.

 

Prédication par la pasteure Martine Sarrasin, le 20 septembre 2026 

Prédication par la pasteure Martine Sarrasin, le 20 septembre 2026 

Matthieu 20 : 1-16, Esaïe 55 :6-9, Philippiens 1 :20-27                          Grandchamp, 20.09.2026                                                                                     

« Non, je ne pense pas comme vous.

Justice amour vérité pardon

Ne sont pas comme ce que vous connaissez.

Mes chemins n’ont rien à voir avec vos chemins. »

Telles sont les paroles de l’Eternel que perçoit le prophète Esaïe. Un message adressé, en substance, plus d’une fois dans la révélation biblique entière, jusqu’à l’apôtre Pierre qui voulait faire entrer Jésus dans ses vues après l’annonce de la Passion. Une annonce réitérée, d’ailleurs, en conclusion de notre parabole.

« Vos pensées ne sont pas celles de Dieu». Mystère de l’Au-delà de tout, renversant toutes nos idées et nos pratiques de foi, de justice, de charité et de salut. La parabole de ce jour nous invite à un retournement, à une largeur de vue et de cœur qui dépasse tous nos instincts, nos élans naturels, notre logique, notre entendement. Qui donc est Dieu, qui nous ouvre sa joie et son Royaume ?…

Le principe qui régit nos sociétés humaines, et que notre éducation et les valeurs du monde ont mis des décennies et des siècles à construire, ce principe est simple: « à telle tâche, telle rétribution, pour le bien comme pour le mal» (principe obligé dans les limites de la condition humaine). Mais spirituellement il n’en est pas ainsi. Voilà que Jésus nous présente un maître se montrant sans calcul, au-delà de toute prévision raisonnable, ouvrant son domaine et son portefeuille également à tous, à quiconque répond à son appel, sans acception de personne, sans vérifier la valeur de chacun ni la quantité de travail accompli. Premier étonnement. Et au final, tous reçoivent le même salaire: deuxième étonnement. Un denier, 1 pièce d’argent ; salaire correct, sans plus, de quoi vivre et nourrir sa famille le lendemain. Ni trésor, ni perle. Salaire minimum en quelque sorte, hors de toute récompense, de toute extravagance, de toute supériorité.

Alors la colère gronde chez les ouvriers de la 1ère heure -et ça, ça nous étonne moins! -. Ils s’indignent, pas contre les tard-venus mais contre le maître. Bonté divine ! N’y a-t-il pas de justice ? Réponse du maître : « Mon ami, vois-tu d’un mauvais œil que je sois bon ? ». Une affirmation de sa liberté souveraine de maître, et une question, qu’il nous laisse.

Cette parabole, racontée par Jésus en chemin vers Jérusalem, évoque l’universalité de la Bonne Nouvelle, qu’il porte, et qu’il est. Et cette nouvelle, c’est que Dieu aime : pas par fractions, pas par petits bouts, pas par intermittences. Il n’effeuille pas la marguerite en regardant les humains, disant : « un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout. Il aime à la folie ; et la puissance de cet amour tendu vers le monde, engendre l’accomplissement de SA justice, qui n’est pas distributive comme la nôtre, mais qui est vérité et miséricorde. Et c’est lui qui en paiera le prix.

Ainsi tout être humain, à n’importe quel moment de sa vie et indépendamment de ses antécédents, peut entrer dans le grand mouvement de la justice de Dieu pour la recevoir, par-delà toute mesure légale, par la foi. Marie-Laure Choplin l’exprime ainsi: « Rendus dignes par grâce, nous pouvons vivre depuis cette dignité, que nous ne pouvons ni saisir ni perdre, cette dignité… en échange de rien ».

Mais c’est là que résistances et oppositions se lèvent. Car voilà qui met à mal l’aspiration à être détenteurs d’une préférence divine ; voilà qui met en échec les efforts pour mériter sa place devant Dieu par son travail, son zèle ou ses souffrances. Nous sommes libérés de cette ambition qui est fardeau pesant, en plus d’être vain ! Le Royaume n’est pas un club avec un ticket d’entrée. Tous nous y sommes accueillis, bras étendus, sans condition…

On l’a entendu, chez Dieu il y a de la place. Comme le maître de la parabole il est sorti de chez lui et sans relâche, à toutes les heures de la journée il sollicite et embauche. Car il s’agit de travailler à sa vigne ! à une nouvelle création, avec lui ! en témoignant de la grâce qui redonne sa dignité à chacun et allume le feu de la réconciliation et de la fraternité. Oui, chez Dieu il y a du job pour toujours plus d’ouvriers. Et il y en a encore qui n’ont pas été appelés. Qui peut-être espèrent. Qui peut-être attendent de trouver un sens à leur vie. Qui peut-être manifestent pour avoir une raison d’espérer. Ils ne sont pas loin.

Alors allons-nous participer au travail du maître ? être les relais de son appel ? Allons-nous comme l’apôtre Paul choisir, même si c’est dur, de continuer à vivre pour l’avancée de l’évangile et partager la joie de la foi ? ou allons-nous murmurer comme Jonas contre la divine bonté s’étendant à tous les êtres… ? Devant quel Dieu je vis ma vie ? où en est mon souci des autres ? quelle est ma hâte à vivre le Royaume, déjà ? Autant d’interpellations appropriées en ce jour de Jeûne fédéral, jour d’action de grâce, de repentance et de prière, qui seule peut nous faire entrer dans les vues de Dieu. Il faut bien tout un lundi pour cela !

Encore une question, celle de Pierre qui précède la parabole: « Seigneur, nous avons tout quitté pour te suivre, qu’allons-nous recevoir ? » . Un denier. Rien d’autre que le nécessaire pour le jour, même pour les forts en témoignage. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?…

Mais le temps passe, à propos, quelle heure est-il ?… Est-ce bientôt la fin de la journée ? Beaucoup aujourd’hui se posent la question. Nous ne le savons pas. Ni pour nous-mêmes, ni pour les autres, ni pour le monde. Mais aujourd’hui est le jour du salut : « Cherchez l’Eternel pendant qu’il se trouve. Invoquez le Seigneur tandis qu’il est près ! » . Amen.