Prédication du pasteur Jean-Baptiste Lipp, le 23 avril 2026 

Prédication du pasteur Jean-Baptiste Lipp, le 23 avril 2026 

PREDICATION de Jean 4, 9-26 

 

Limpides comme une eau, les paroles de Jésus à la Samaritaine : des adorateurs en esprit et en vérité, tels sont les adorateurs que cherche le Père. Limpides, mais salées et quelque peu corrosives aussi : « Vous adorez ce que vous ne connaissez pas ; nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. » Alors quoi ? Ce sommet du dialogue entre Jésus et cette femme de Samarie serait-il comme un seau d’eau jeté à la figure des Samaritains – et à travers eux, un seau jeté à la figure des autres peuples – ou bien serait-il comme un canal, ce canal qui permettrait de relier les uns aux autres les membres de courants confessionnels et religieux qui s’ignorent ou se détestent ?

Le texte résiste à une lecture relativiste. Le salut vient des Juifs. Mais il inclut ces autres régions problématiques que sont la Galilée, – nommée parfois Galilée des Nations, tant elle est bigarrée, – et aussi cette terre de Samarie, située entre la Judée et la Galilée, justement. La Samarie fait région et religion à part. Plutôt que de dresser des murs ou de les réhausser, Jésus vient jeter des ponts entre des humains dont les identités semblent fixées, figées dans des conflits qui les précèdent, les surplombent et les dépassent. Jésus tente probablement de refaire une unité entre ces morceaux séparés par l’histoire, la politique et même la religion que sont le temple de Jérusalem en Judée, le mont Garizim en Samarie, et ce ventre mou qu’est la Galilée. C’est ainsi que le théologien juif Armand Abécassis commentait ce passage biblique lors d’un séminaire donné ici, à Grandchamp, il y a une trentaine d’années…

Lorsque Jésus passe à Sychar, en Samarie, le temple des Samaritains a été détruit depuis un siècle et demi sur le mont Garizim, laissant celui de Jérusalem sans concurrence. Il n’y a plus qu’un temple donc, en l’an trente de notre ère. Mais lorsque Jean relate cette rencontre et ce dialogue, il n’y a plus de temple à Jérusalem non plus. Où faut-il adorer ? Où faut-il s’abreuver ? La source serait-elle à jamais tarie ?  Judée et Samarie se retrouvent pareillement dépossédées de ce lieu qui serait, selon la tradition, selon la prétention, le lieu véritable pour adorer Dieu. Où chercher Dieu ? Et puis est-ce vraiment l’homme qui cherche Dieu ? Ne serait-ce pas plutôt Dieu qui, maintenant, se serait mis à chercher l’homme ?                

C’était au bord du puits de Jacob. C’était autour de l’an trente de notre ère. Une rencontre comme il en existe trop peu, hélas. Sauf bien sûr, sauf quand l’Esprit s’en mêle : l’esprit d’humilité, de dialogue, de recherche et de révélation profonde, un esprit de mise en route personnelle et communautaire. Etonnante cette rencontre en plein midi. Tout commence par cette soif avouée de Jésus pour dévoiler d’autres soifs, spirituelles, amoureuses, et révéler enfin la question de l’adoration de Dieu. La discussion gagne en intensité, en hauteur et en profondeur. Elle devient parole vivante, eau jaillissante, surprenante même avec ses malentendus et ses répliques taquines. Au fil de la rencontre, la femme se découvre elle-même en même temps qu’elle découvre Celui qui lui parle. Tant et si bien qu’on ne sait plus trop, à la fin, qui donne à boire à qui. L’échange engage un dynamique de changement réciproque.

En cette sixième heure, à l’heure exacte du zénith, le soleil ne peut que chasser les ombres, toute ombre qui voudrait voiler la vérité sur les êtres et sur Dieu. L’ombre d’un doute, l’ombre d’un malentendu, et puis cette ombre qui traîne, celle d’une longue, une trop longue histoire de mésentente entre deux nations : les Juifs et les Samaritains. C’est Didier Decoin qui écrivait, à propos de cette rencontre, que l’ombre de Jésus et l’ombre de la Samaritaine n’en faisaient plus qu’une, ce jour-là ! Intimité spirituelle de deux êtres ? Spiritualité intimiste ? Un peu comme sur cette magnifique fontaine de la Samaritaine à Fribourg, où l’un et l’autre sont penchés au-dessus de la margelle dans une belle attitude d’écoute ?   

Certainement pas une rencontre intimiste, puisque, abandonnant sa cruche, la Samaritaine ira ameuter les gens de la ville. Lesquels sortiront de l’ombre, justement, accourant vers ce Jésus, jusqu’à réussir la prouesse de le retenir deux jours. Jésus, avec ses disciples, ne pouvait traverser la Samarie qu’à la manière d’une ombre fugitive – ainsi font les plus courageux lorsqu’ils veulent prendre le chemin le plus court entre la Judée et la Galilée – or Jésus, va s’arrêter. S’arrêter deux jours et signifier, par son séjour à Sychar, la suspension d’un jeu pluriséculaire de non-communication entre Juifs et Samaritains.  

Au soir de cette rencontre avec une femme qui aura été le premier apôtre en Samarie, au premier soir – pour la première fois ! – le soleil ne s’est pas couché sur l’évidence d’une impossible entente. Il y eut un soir, il y eut un matin, et Dieu vit une poignée de Juifs accueillis à bras ouverts par la population d’une ville samaritaine. Cela faisait longtemps qu’il attendait ce miracle – lui Dieu, le chercheur d’adorateurs en esprit et en vérité. De moisson en moisson, rien n’avait changé, là-bas, rien jusqu’à cette traversée de Jésus. Jusqu’à l’accueil du prophète, jusqu’à l’accueil du Messie qu’elle attendait aussi, elle, la femme devenue témoin.

Le témoignage de la Samaritaine, et la foi de ses concitoyens, n’est qu’un prélude : c’est le prélude de l’évangélisation de la Samarie par l’apôtre Philippe. Les Actes des Apôtres nous racontent que la proclamation du Christ rencontrait une telle soif, en Samarie, que l’Eglise de Jérusalem avait décidé d’envoyer du renfort, et quel renfort, puisqu’on envoya Pierre et Jean en personne ! (cf. Actes 8). Il y eut un soir, il y eut un matin, et d’autres humains furent transformés. Mais que c’est long de faire une humanité, une humanité d’adorateurs en esprit et en vérité ! Que c’est long de mettre en réseau les chercheurs de Dieu, sans nuire à leur identité.

De ce parcours narratif toujours à revisiter, je retiens, avec vous et devant vous, cette année, la question de la quête de Dieu. Où chercher Dieu ? Est-ce vraiment l’homme qui cherche Dieu ? Ne serait-ce pas plutôt Dieu qui, maintenant, se serait mis à chercher l’homme ? Je suis touché par cette affirmation de Jésus : « Tels sont les adorateurs que cherche le Père ». C’est lui, le Père, c’est lui qui me cherche, comme il te cherche, et nous cherche aujourd’hui encore, dans nos déserts, dans nos fatigues, fatigue d’être soi, fatigue d’être en conflit, que ces conflits soient extérieurs ou intérieurs, ou mélangés.

Avec Grégoire de Nysse, je m’émerveille de ce c’est la source qui a soif d’être bue et non l’inverse. Je crois en ce Dieu qui continue d’avoir besoin de me rencontrer. Je crois en ce Dieu, seul capable de tisser l’unité entre nous et en nous aussi. Ce sont aussi nos territoires intérieurs qui, divisés, sont appelés à l’unité. Il le fait en Jésus, dont la Parole et le repas sont notre nourriture individuelle et communautaire.

Amen                      

Prédication par le pasteur François de Charrière, le 7 mai 2026

Prédication par le pasteur François de Charrière, le 7 mai 2026

Prédication de Jean 6, 51-59

 

Le discours de Jésus sur le pain est assez surprenant. Il dit qu’il est le pain, il dit qu’il faut manger ce pain, il dit qu’il donne sa vie, sa chair.

Sur quoi les juifs sont pris dans une violence et parlent de manger sa chair alors que Jésus n’avait parlé que de manger le pain, dans un premier temps. C’est comme si les juifs faisaient un raccourci où ils collent deux mots, manger la chair, alors que Jésus avait articulé avec un troisième : le pain. Manger le pain. Le pain est entre deux mots.

Un langage direct et violent, un langage de l’immédiateté sans articulation me fait penser au récit de la Tour de Babel. Dans ce récit de l’AT (Genèse 11,1-9) il y a de la violence dans le discours. Les hommes sont obligés de bâtir une tour. Tout le monde a le même discours. Ils assènent des ordres. La brique avec laquelle ils bâtissent devient plus importante que les ouvriers. On dit qu’à Babel, qu’ils pleuraient et faisaient deuil si une brique se cassait mais pas si un homme tombait des échafaudages.

En Eglise, dans nos discours sur le pain et la Ste-Cène ou autre chose, n’avons-nous pas aussi un discours raccourci où on assène des ordres, où l’objet prend plus d’importance que le sujet ? Comment entendons-nous les points de vue différents ? Est-ce que nous ne mettons pas plus d’importance à l’objet du rite plutôt que d’accueillir le sujet qui désire communier ?

A Babel, quand les bâtisseurs s’enferment dans un projet unique, dans un discours totalitaire et fusionnel, Dieu descend et différentie, sépare. Il sépare comme dans tout le récit de la Création. Il a séparé les ténèbres et la lumière, le haut et le bas, le sec et l’humide. A Babel, il multiplie les langues, séparant les individus trop collés les uns aux autres. Rétablissant ainsi la distance nécessaire entre les individus afin que leur langage devienne, par cet acte créatif, expression de l’altérité. Prendre conscience de la différence entre ce que je pense et ce que l’autre comprend de mes paroles. Si je pense que l’autre a une démarche réflexive identique à la mienne, je l’enferme dans mon projet. Je pense par exemple au travail œcuménique. Il devient plus créatif en s’inspirant de la création du langage faite à Babel : je mets en doute ce que je crois savoir sur l’autre.

Le discours de Jésus sur le pain rappelle aussi le récit de la manne. Les ancêtres mangeaient une rosée blanche qui était apparue dans le désert lorsqu’ils avaient faim. La première fois, ils ont dit : « C’est quoi ça ? » En hébreu cela se dit « Man hou » d’où le mot manne. Manne c’est une question. Tous les matins ils mangeaient du « C’est quoi ça ? », ils se nourrissaient de questions.

Dans mon dialogue avec l’autre, les questions sont essentielles, elles ouvrent une place pour sa personne, pour son individualité, elles montrent mon écoute.

Pourtant quand je n’ai pas de réponse, je reste sur ma faim. La réponse de Jésus est de dire : « Ma chair est une vraie nourriture et mon sang une vraie boisson – Celui qui mangera de pain vivra pour l’Eternité ». Le projet de Jésus ouvre bien sur une pleine satisfaction, sur un vivre qui va jusque dans l’Eternité. On ne reste pas sur sa faim.

Pour le construire, je dirai que Jésus embrouille encore un peu plus ses auditeurs en parlant de « boire son sang » ! Pour un juif, pieux ou non, l’interdit du sang est irrévocable. Ils ont dû être secoués, désarticulés, broyés par une telle affirmation. Je vois là Jésus qui agit comme son Père à Babel, il les secoue, met de la distance entre eux. Ils croyaient savoir mais ils n’ont encore rien compris. Ils oublient de poser la question sur le sang ! Jésus complexifie ses paroles pour qu’ils lâchent prise.

Dans le déroulement de la Ste-Cène, il y a d’abord des paroles échangées puis quand nous mangeons le pain et buvons le vin, il n’y a plus que des gestes. Le pain est rompu, séparé de la miche et chaque morceau est différent. Nous entrons dans un accueil silencieux et personnel. Le silence nous fait demeurer en Dieu, nous lâchons prise en Sa présence. A Babel, il n’y avait pas de silence que des cris et des aboiements des contre-maîtres !

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » En juxtaposant les mots chair et sang, Jésus parle de l’entier de sa personne et de la vie qu’il apporte. L’entier de sa personne, que nous recevons par le pain et le vin, nous fait entrer dans une démarche particulière pour l’entier de notre personne, où le langage est différent, surprenant, hors pensée. C’est une expérience de lâcher prise où l’effet est souligné par un geste important. Non pas un geste, je dirai mieux, un mouvement d’immobilité : demeurer.

Mais pas un simple demeurer, une demeurer réciproque : « moi en lui et lui en moi ». Jésus immobile en moi ! L’entier de sa personne et de notre personne, chair et sang, permet ce miracle : demeurer en lui et lui en moi.

En recevant le mystère du pain et du vin, je reçois un langage propre à ma personne, pour tout mon être, un langage chanté par une Parole qui habite toute la Création. Ainsi nous demeurons dans un mouvement commun d’immobilité et d’écoute !

 

Amen