Homélie du 7 septembre par la pasteure Diane Friedli

Homélie du 7 septembre par la pasteure Diane Friedli

 

Prédication sur Luc 14,25-33 : Des suiveurs invités à suivre

 

Lectures bibliques : Sagesse 9,13-18 ; Philémon 8-17

 

Quelle exigence !

J’ai beau lire et relire ces versets de l’évangile de Luc, les laisser tourner dans mon esprit, les méditer, lire des commentaires,… ils continuent à me perturber.

 

« Quiconque parmi vous ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut être mon disciple. »

Ces mots sont si forts, cette exigence si entière que je me sens bien loin d’être à la hauteur.

Est-ce tout ou rien ?!?

 

 

 

De grandes foules faisaient route avec Jésus…

Ainsi débute le texte.

De grandes foules.

Les foules dans les évangiles sont toujours anonymes. C’est un groupement de personnes qui perdent de leur individualité du fait même de faire partie de cette entité foule.

La foule suit. Elle est curieuse, elle veut voir Jésus, le toucher peut-être. Assister à une guérison, entendre son enseignement.

La foule n’a pas d’autre ambition que d’être passive. Faire route avec lui ne l’engage pas.

La foule a des attentes vis-à-vis de Jésus : elle veut du spectaculaire, des guérisons miraculeuses ou des disputes verbales avec les pharisiens.

Mais a-t-elle conscience que Jésus aussi a des attentes vis-à-vis d’elle ? Ou plus exactement vis-à-vis des individus qui la composent ?

 

Tout commence par un retournement.

La foule anonyme qui suivait Jésus se retrouve soudain face à face avec lui. Elle n’est plus passivement observatrice des actions ou des paroles de Jésus mais elle en devient le destinataire. Jésus s’adresse à eux : aux hommes, aux femmes, aux vieillards, aux enfants.

 

Et il leur dit ces paroles qui font l’effet d’un coup de tonnerre.

Le suivre vraiment, c’est autre chose.

 

Vous attendez beaucoup de moi, mais savez-vous ce que j’attends de vous ?

L’exigence est élevée.

Il s’agit de préférer le Christ. De faire le choix du Christ.

 

En nommant ce qui unit une personne à son père, à sa mère, à sa femme, à ses enfants, à ses frères, à ses sœurs, c’est aux liens les plus intimes qu’il fait référence.

 

Bien sûr, on pense tout de suite à des liens beaux, forts et sains.

Même si la réalité de beaucoup de personnes ne correspond pas à cet idéal. Dans de nombreuses familles, il y a des liens dysfonctionnels, des personalités toxiques, de la violence phyisque ou psychique.

Il convient d’être attentifs lorsque nous évoquons cet idéal des liens familiaux à l’écho douloureux que l’idéalisation de ces liens peut produire chez certaines personnes.

 

Que les liens soient sains ou problématiques, il y a une chose qui demeure : ce sont des liens qui sont appelés à évoluer.

 

On est toujours l’enfant de sa mère et de son père.

Le parent de son enfant et la sœur ou le frère du reste de la fraterie.

Mais l’enfant que nous sommes à 2, 5 ou 10 ans n’a pas la même relation avec son parent que celui que nous sommes à 40 ans.

Un tout petit enfant a besoin de manière vitale du soin et du lien avec son parent. En grandissant la relation évolue.

Dans une relation saine, l’enfant devenu adolescent développe son autonomie ce qui lui donne les outils pour devenir adulte. S’ouvre alors une nouvelle relation, sur pied d’égalité, d’adulte à adulte.

Les années passant, le relation parent-enfant finit par s’inverser. A l’automne de la vie, ce sont les parents qui se trouvent avoir besoin de leurs enfants.

 

 

Dans toutes ces relations, il y a des passages, des moments clé. Des intersections.

A Moïse, Dieu a dit : je place devant toi la vie et la mort. Choisis donc la vie !

Au coeur de ces relations appelées à évoluer au fil de l’existence, Jésus affirme : être son disciple, c’est préférer le Christ. Préférer le Christ, c’est choisir la vie.

 

Préférer le Christ, ce n’est pas nécessairement rompre avec ses proches, renier son passé ou les liens.

C’est refuser de s’enfermer dans des relations si celles-ci n’avancent pas avec la vie. Les recherches psychologiques relèvent l’importance de quitter ses parents pour entrer pleinement dans la vie d’adulte. C’est à dire de clore une forme de relation enfant-parent pour en développer une nouvelle.

Préférer le Christ, c’est choisir la vie qui avance.

 

 

Comme à son habitude, Jésus fait usage du langage des paraboles.

Nous obligeant à réfléchir autrement, à aborder les questions sous un autre angle que celui du discours direct.

 

Et étonnamment, au premier abord, alors que l’affirmation qui précède est radicale, les deux paraboles semblent mettre en avant le calcul rationnel de la pesée d’intérêts.

 

Avant de se lancer dans la construction d’une tour, on s’assied. On prend le temps de calculer et de juger si on a les moyens de réaliser le projet.

Avant de se lancer dans une guerre, un roi évalue ses chances de victoire.

 

Est-ce à dire qu’avant de se lancer comme disciple du Christ, il convient de calculer les chances d’y parvenir ?

Et si le défi semble trop élevé, convient-il de renoncer ?

Cet esprit semble contraire à d’autres paroles de Jésus qui insistent sur l’urgence de l’engagement, sur l’immédiateté de la conversion, sur la spontanéité de la suivance. Lâcher ses filets et se mettre à la suite de Jésus.

 

S’inscrire à la suite du Christ est une décision fondamentale. Et elle mérite de prendre le temps de s’asseoir, d’en mesurer l’impact.

Nous avons le privilège de vivre dans une région du monde dans laquelle nous ne sommes pas persécutés pour notre foi.

Mais ce n’est de loin pas le cas pour une grande partie des chrétiennes et des chrétiens. Décider de suivre Jésus, c’est parfois mettre sa vie et celle de ses proches en danger.

 

Affirmer sa foi peut impliquer ici des mécompréhensions, parfois des jugements. La décision d’entrer dans une vie monacale suscite certainement des questions, peut-être des rejets.

 

Il y a quelque chose d’absolu dans la décision d’entrer dans la vie de foi. Et celle-ci peut provoquer des ruptures.

En prendre la mesure, le soin d’en peser les enjeux est fondamental.

 

La parabole du roi qui mesure ses chances de remporter une guerre avant de la provoquer ouvre une nouvelle perspective.

S’il évalue que ses chances ne sont pas suffisamment élevées, il ouvre la voie diplomatique. Il négocie, il fait des compromis.

Mieux vaut une paix, même avec des concessions, qu’une guerre perdue.

 

Au milieu des paroles de Jésus si radicales, s’ouvre un autre chemin.

Et celui-ci nous interdit de tomber dans un écueil : celui de penser qu’il y aurait deux catégories de personnes. Les bons croyants et ceux qui ne le sont pas. Ceux qui suivent vraiment et pleinement le Christ et ceux qui lui tournent le dos.

 

Le roi qui réalise qu’il n’a pas complètement le moyen de ses ambitions cherche une autre voie. Dans l’objectif de la paix.

Oeuvrer pour la paix, en refusant la violence, est un autre chemin qui mène au Christ.

 

Les yeux dans les yeux, Jésus interpelle ceux et celles qu’il invite à sortir de l’anonymat de la foule pour accéder à une vie plus vraie.

 

Oseras-tu le saut de la foi ?

Quand intellectuellement tu adhères aux valeurs de l’évangile, oseras-tu la confiance ?

Oseras-tu passer du discours sur Dieu à la relation avec Dieu ?

 

Les yeux dans les yeux, Jésus interpelle.

Et la réponse appartient à chacune et à chacun.

Si tu doutes, prends le temps de t’asseoir, de méditer.

De peser le pour et le contre. D’évaluer les conséquences pour toi et pour ceux que tu aimes.

Si tu hésites, explore une autre voie. Celle de la solidarité et de l’amour du prochain.

 

Et à toi, qui que tu sois et où que tu te trouves : bonne suite !

 

Amen

 

Homélie du pasteur Jean-Baptiste Lipp, le 4 septembre, Fête des récoltes

Homélie du pasteur Jean-Baptiste Lipp, le 4 septembre, Fête des récoltes

Deutéronome 16, 1317, 1 Timothée 4, 45 ; Luc 14, 1214

Sœurs et frères, la Création de Dieu est belle et bonne. Il faut le dire encore et toujours, à temps et à contre-temps. A temps, quand c’est le temps œcuménique de la Création, du 1er septembre au 4 octobre... A temps, quand c’est la fête des récoltes ici, dans nos paroisses. Mais à contre-temps aussi, quand les festivités sont terminées et que le cycle liturgique est achevé. A quoi, à qui, nous auront ouvert nos fêtes des récoltes et notre temps de la création ? Parenthèse dans l’année, ou parénèse pour tous les jours de l’année ? –

C’est toute l’année, c’est au quotidien, que les croyantes et les croyants sont appelés à vivre sous le regard d’un Dieu qui n’est pas tantôt sauveur, tantôt créateur ; selon le temps liturgique, selon l’humeur théologique (en fonction, par exemple, de la personne de la Trinité que l’on mettrait en avant : le Père pour la création, le Fils pour l’Avent, le Carême et Pâques et l’Esprit pour le temps de l’Eglise...)..

Non, tout se tient ! Et la première lettre à Timothée est on ne peut plus claire : tout est bon, dans la création, puisque la parole de Dieu et la prière la sanctifient.Rien n’est à rejeter, si tant est qu’on le prenne avec action de grâce.

Pour vendanger les fruits de nos lectures de ce soir, je vous propose de garder à l’esprit ce passage qui s’opère, dans la prière du Seigneur, entre la troisième et la quatrième demande : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel »immédiatement suivie, et sans césure artificielle, par « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Que dire de cette volonté divine, sinon qu’elle s’exprime à la fois dans des rites particuliers aux religions et aux communautés, la fête des tentes pour le peuple hébreu et le judaïsme, les diverses fêtes ecclésiales des récoltes, mais que cette volonté est un projet de salut pour tous les humains.

Et c’est même un thème tout au long de notre épître : Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. Sauvés au ciel seulement, comme on a coutume de le comprendre ? Pour moi pas. Ce salut est intégral et commence par une incarnation dans cette création, dans cette condition humaine, dans cette identité de créatures. La volonté de Dieu sur la terre comme au ciel appelle chacune et chacun à se situer dans une condition de dépendance et d’interdépendance : donne-nous notre pain, non point mon pain, mais notre pain.

Un pain qui fait de nous des compagnons de route, des compagnons de prière et de lutte. Le pain demandé l’est, à chaque fois, pour toutes les bouches à nourrir.Sinon, c’est du « chacun pour soi », jusqu’à cette dérive gravissime qui consisteà affamer l’autre, passivement comme activement, comme on le voit hélas aujourd’hui.

Prier le Notre Père de manière non inclusive, c’est faire le lit de tous les communautarismes, de tous les nationalismes, et de tous les autoritarismes. Etrejuif, être chrétien, être musulman, – être de quelque communauté religieuse ou politique que ce soit, – conduit-il à inclure ou à exclure ? Telle est la grande question.

La réponse est claire, tant dans l’Evangile de Luc que dans le livre du Deutéronome. L’une et l’autre lecture offre, à sa manière, un antidote, un antidote puissant à toute dérive communautariste. Au nom de notre condition de créature. Au nom de cette création commune à habiter dans l’action de grâce suivie d’actions concrètes pour les autres, ces autres qui ne sont pas de la famille, pas du groupe, pas de la synagogue ou de l’Eglise, pas du bon parti, etc...

Jésus, dans cet Evangile, Jésus est à table chez un Pharisien. Il en profite pour interpeller les invités : quelle place avez-vous choisie pour vous-mêmes ? Veillez à ne pas viser la première, de peur d’être placés à la dernière.

Et maintenant, c’est l’invitant du soir, et avec lui tous les invitants, qui sont appelés à réfléchir et à agir autrement. Non plus dans le donnant-donnant. Non plus dans le don et le contre-don. Non plus dans cette réciprocité pourtant gardienne d’un soi-disant vivre-ensemble. En effet, dans ce système-là, dans un système tellement naturel qu’il existe toujours, il y a ceux qui en font partie et ceux qui n’en feront jamais partie, parce qu’ils n’auront jamais les moyens de rendre ce qu’ils ont reçu. Un vivre ensemble comme celui-ci est exclusif ! C’est un vivre-ensemble indigne de l’Evangile, comme également, et même premièrement, de la Tora.

En un mot : sortez de vos conventions stériles, elles vous enferment dans l’entre-soi. Les fêtes sont-elles encore des fêtes si on y voit toujours les mêmes têtes ? Créez du neuf avec ces créatures qui sont comme vous, à l’image de Dieu, malgré leur fragilité, et même à cause de leur fragilité. Invitez plutôt des pauvres, des estropiés, des boiteux et des aveugles.

Je note que Jésus n’appelle pas à inviter les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles, mais bel et bien, et de manière faisable, quelques-unes de ces personnes. Il faut attendre la parabole du festin qui suit pour découvrir la volonté et la capacité divine, où ce sont carrément les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux (v.21) qui sont invités à la fête, dont les premiers invités s’étaient désistés.

A chaque fois que nous faisons le pas d’inviter en dehors du cercle, ce n’est plus la personne que j’ai invitée qui est redevable, mais Dieu. Dieu est le garant de celui et de celle que j’ai invité sans aucun espoir de retour sur investissement. C’est pourquoi, la résurrection des justes révélera cette justice qui ne pouvait pasattendre, attendre des lendemains qui chanteraient peut-être un jour pour être activée. On est aux antipodes de la croyance, au fond désespérante, qu’il faudraitattendre la fin des temps pour que les faims soient rassasiées. Ce que l’homme de la parabole dite du festin fera pour toutes et tous, l’homme, la femme ordinaire que je suis peut le faire ici-bas déjà, avec ses moyens.

Fêter la création. Fêter les récoltes et les vendanges, c’est fêter le Créateur avecses créatures et au travers de ses créatures. A commencer par les plus faibles et les plus vulnérables. Pour que Sa volonté soit fête, il faut que le pain soit reçu et partagé avec tous. Dans un vivre ensemble qui articule à la fois l’identité d’une communauté et les identités de celles et ceux qui vivent sur le même territoire. Pour terminer, je noterai que le Deutéronome prêche le même message, dans le fond, et qu’il va même encore plus loin.

La fête des Tentes, appelée aussi fête des tabernacles ou fête des huttes, en hébreu Soukkot, est la troisième des fêtes de pèlerinage. Comme les deux autres, comme Pessach et Chavouot, Soukkot combine une signification agricole et une signification historique. Ici, les produits de l’aire et du pressoir avec la condition de nomades dans le désert, où il fallait habiter des tentes. Soukkot célèbre à la fois le Dieu créateur et le Dieu sauveur, sa providence pour ses filles et ses fils en itinérance.

Or il s’agit, comme dans l’Evangile du Christ selon Luc, de sortir de l’entre-soi pour rejoindre, dans un vrai vivre-ensemble, dans le partage et surtout dans la joie : le serviteur, la servante, le lévite, l’émigré, l’orphelin et la veuve, qui n’ont pas de terre, pas de sécurité. Il y a quelque chose de profondément évangélique dans cette fête, longtemps appelée LA fête chez les israélites. Mais il y a aussi ce quelque chose de plus admirable : faire l’expérience, sept jours durant, de cette fragilité à ciel ouvert.

Les huttes doivent être couvertes de branches permettant de voir les étoiles la nuit, peut-être comme de cette grange ouverte en son toit. Faire mémoire, en paroles et en actes, de cette dépendance fondamentale de Dieu. Une dépendance qui s’inscrit dans une histoire particulière, mais qui ouvre à l’universel. Ainsi soit-il aussi pour nous, croyantes et croyants à la suite du Christ, puisqu’en Lui, Dieu a planté sa Tente parmi nous, et puisqu’il a choisi aussi d’habiter en nous et entre nous. Amen

Homélie par la pasteur Sylvane Auvinet, le 14 août 2025 la Fête de Marie

Homélie par la pasteur Sylvane Auvinet, le 14 août 2025 la Fête de Marie

 

Marie est une jeune fille, peut-être encore une enfant.

Et j’aimerais vous lire un poème qui à mon sens l’évoque si bien. Je

n’y ai apporté qu’une très légère adaptation : j’ai intégré le nom de

Marie. Ces vers sont l’oeuvre d’une poétesse tamoule

contemporaine Malathi Maithri. Ils s’intitulent :

Celle qui assemble les cieux

A l’image du ciel qui emplit

La coquille vide

Après la naissance de l’oisillon

Ainsi le désir emplit

Tout.

Marie assemble

Des morceaux de ciel

dispersés

Par le battement d’ailes

Des oiseaux migrateurs.

Comme un jeu mystérieux.

Le bleu colle à ses mains.

– Malathi Maithri

Il est question de ciel, de naissance, de désir, de mystère, de jeu,

de bleu. Le bleu est la couleur que les peintres ont choisi pour

représenter Marie, évoquant ainsi son affinité avec le ciel.

Celle qui assemble les cieux

A l’image du ciel qui emplit Après la naissance de l’oisillon Marie assemble Par le battement d’ailes Comme un jeu mystérieux.

Le bleu colle à ses mains.

La coquille vide

Ainsi le désir emplit Tout.

Des morceaux de ciel dispersés

Des oiseaux migrateurs.

1 Marie:

Tandis que Zacharie est venu au temple et que c’est là que l’ange

Gabriel lui est apparu, Marie est chez elle, elle ne se déplace pas

pour aller vers Dieu, c’est l’ange Gabriel qui vient à elle. Et on

pressent que l’humble vierge de Nazareth sera mystérieusement

temple du Seigneur.

Après le départ de l’ange, elle part trouver Elisabeth avec un désir

impatient. Littéralement, on peut traduire ainsi l’expression en hâte.

Depuis un certain temps, l’Esprit de Dieu plane, il est avec Jean-

Baptiste dès sa conception. Il couvre Marie. Il offre à Elisabeth de

percevoir la grossesse de Marie et le fabuleux projet de Dieu : « Bénie

es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! Et comment

m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? » Enfin, il

permet à Marie de répondre Magnificat: « Mon âme exalte le

Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur. »

Sous quel angle interpréter ce texte, tant et tant de fois prêché,

pour qu’il révèle son évangile pour nous aujourd’hui ? Eh bien

j’aimerais choisir un point d’ancrage dans notre actualité. Depuis

quelques années, il y a un vent de protestation contre les violences

qui sont faites aux femmes, en particulier dans le domaine sexuel.

Le mouvement me too, mais aussi des faits divers qui ont ébranlé

les interprétations traditionnelles de ce qui était admis, ont ramené

sur la scène publique ce sujet profondément tabou.

Femmes ou fillettes séduites et abusées, contraintes d’accepter des

relations sexuelles dont elles ne veulent pas, violées. Et l’opprobre

retombe sur elles, tantôt elles sont carrément accusées de ce qui

leur arrive ; tantôt elles sont plaintes, mais restent enfermées dans

le rôle de victime impuissante. En tous les cas, une étiquette de

honte leur colle à la peau. À quand le statut de combattante

redoutable, de celle qui se relève plus forte qu’avant, devenue forte

pour elle et pour les autres ?

2 Marie:

Marie est une jeune fille, peut-être encore une enfant.

Devenir enceinte pour une femme qui n’est pas mariée n’est pas

une bénédiction, c’est un terrible malheur qui l’expose à un grand

danger. Elle sera jugée et condamnée. Sa vie dépendra de la

protection qu’on voudra bien, ou non, lui accorder. Peu importera

les raisons qui l’auront amenée là, qu’elle ait été abusée depuis sa

tendre enfance par un membre de sa famille ou qu’elle ait été violée

par un occupant étranger, elle en portera seule toute la honte. C’est

dans ce contexte dramatique que l’ange Gabriel annonce une

naissance à Marie, comme une bénédiction suprême. Marie garde

le magnificat pour plus tard, au moment de l’annonce, elle n’est pas

encore dans la joie, elle obéit. Qu’il me soit fait selon ta parole. Ce

n’est que petit à petit qu’elle peut s’approprier la bénédiction de

Dieu sur ce qui n’en semble pas une, ou sur un malheur bien réel

que Dieu vient transfigurer, le couvrant tout entier de son Esprit. *

Notre passage de l’évangile vient immédiatement après l’annonce

de l’ange Gabriel et poursuit ainsi, vous l’avez entendu : Marie se

leva en ces jours-là et partit en hâte vers les montagnes dans une

ville de Judée. Cette phrase commence par le mot : anastasa. C’est

le verbe anistemi, le même que celui qui désigne la résurrection du

Christ. On peut donc le lire au sens propre comme un simple

déplacement ou au sens figuré comme une résurrection. Elle s’est

relevée, Marie, durant ces jours-là. La parole de l’ange la relève, lui

redonne de l’espérance, lui redonne vie. Elle peut maintenant se

mettre en route pour donner suite à l’annonce de l’ange, visiter

Elisabeth et laisser la bénédiction de Dieu se déployer. Alors la

reconnaissance et la joie jaillissent.

Marie, comblée de grâce. C’est ainsi que l’ange Gabriel salue la

jeune femme : kecharitoomene, celle qui a été couverte de faveur,

qui a été bénie, à qui il a été donné gratuitement. Ainsi, le regard de

3 Dieu s’était déjà posé sur Marie, l’avait transformée en la couvrant

de son don (charis).

Elle est comblée de grâce, comme si elle en était remplie à ras-bord.

La grâce emplit tout l’espace de sa personne. A l’image du ciel qui

emplit la coquille vide, après la naissance de l’oisillon… Plus de place

pour la malédiction. Celle-ci ne concurrence pas la grâce : tantôt

l’une, tantôt l’autre prenant le dessus. Non la grâce emplit tout et

absorbe toute forme de malédiction. Toutes les souffrances de Marie,

passées, présentes, mais aussi à venir et qui culmineront au pied de

la croix, toutes sont teintées par la grâce.

C’est un message d’espérance pour chacune, chacun, d’entre nous.

Cela veut dire que nos malheurs, nos échecs et nos souffrances ne

cohabitent pas avec la grâce, côte à côte dans un espace commun,

se partageant notre vie. Non, la grâce occupe l’entier de notre

paysage intérieur. Non que les malédictions disparaissent, mais elles

sont intégrées, venant nuancer le ton qui donne à chaque existence

son caractère unique et irremplaçable. Pour chaque femme qui subit

ou a subi des violences sexuelles, avec des conséquences

désastreuses qui semblent occuper tout leur espace intérieur, Marie

est l’espérance qu’aucune malédiction ne saurait faire disparaître la

grâce, à aucun moment. La grâce emplit tout. De la même façon, les

nuages ne peuvent que nuancer le bleu du ciel. Le ciel reste le ciel

avec ou sans nuage. Ainsi en va-t-il de la grâce. Elle est la trame de

fond de toute vie.

La grâce emplit tout, elle est désir, elle est mystère, elle est jeu, elle

est bleue. Le bleu colle à nos cœurs.

Amen

Homélie du pasteur Jean-Pierre Roth, le 20 juillet 2025

Homélie du pasteur Jean-Pierre Roth, le 20 juillet 2025

GRANDCHAMP 20.07.2025

Textes : Gen 18, 1-10 ; Col 1, 24-29 ; Luc 10, 38-42

 

Message

 

  1. Introduction

                 Jésus dans notre texte de ce dimanche est reçu par Marthe dans sa maison. Avec ses disciples Jésus étaient en route, ils marchaient, entraient dans des villages. Quand Jésus envoie évangéliser, au début du chapitre, les 70 ou 72, – disciples, chiffre qui se réfère aux nations -, il ne manque pas d’insister sur l’importance de la maison. Quand vous y entrer, dites d’abord « Paix à cette maison ».   L’entrée de Jésus dans la maison est interprétée comme une allégorie de l’incarnation.  précise François Bovon dans son commentaire de Luc, en citant les exégètes médiévaux.

                 Jésus entre dans notre maison. Quelle qu’elle soit ! Il entre chez moi. – Descend Zachée, je viens chez toi, nous rappelle Jésus. Ça commence toujours chez soi, dans son cœur, dans sa vie. Au plus profond de son existence. Alors quand on parle de maison du monde, si nous n’avons pas en tête l’allégorie de l’incarnation de Jésus dans notre maison, dans le lieu de notre intimité, on risque chaque fois de vouloir se construire un palais en veillant bien que Jésus n’y entre pas !

  1. Action/Contemplation

Une des approches du texte par les exégètes touche à l’action : Marthe et l’autre : Marie, la contemplation. Service, diaconie et ministère de la Parole pour l’approche ecclésiale. Mais ce matin, je souhaite m’arrêter au couple : action/contemplation. Non pas les opposer, les dissocier, ni les orienter dans une  direction exclusive du registre de la vie monacale, ou de la vie active dans le service d’accueil ou d’action dans monde. Mais de bien les comprendre quand je suis dans ma maison. Parce que quand je suis dans ma maison, j’en sors assez souvent, ne serait-ce que pour contempler un coucher de soleil. Certes, je peux le contempler de la fenêtre de mon regard intérieur, mais est-ce vraiment la réalité ?

Sortir de chez soi, pour ne pas se retirer du monde, sortir de chez soi pour rencontrer son prochain. Sortir de chez soi pour ne pas devenir agoraphobe. Cela n’exclut jamais qu’avant de sortir il faille prêter attention à la manière dont on reçoit son Seigneur.

 Car c’est bien là le très d’union entre Marthe et Marie. Marthe fait tout pour que Jésus soit reçu dans les meilleurs conditions, mais elle reste anxieuse, stressée dirions-nous aujourd’hui, elle néglige un aspect important de ce texte. Jésus est entré dans sa maison, comme il entre dans chacune des nôtres, pour nous inviter aux choses d’en haut, nous servir de guide, nous inviter aux occupations du cœur, à l’incarnation de la paix de Dieu dans notre cœur. En fin de compte nous aider à accepter d’être d’abord servi par Lui, notre Seigneur avant d’aller servir sa cause hors de notre maison.

   

  1. Ne pas se retirer du monde

                 Alors si nous comprenons que nous ne devons pas nous retirer du monde si l’on veut conquérir le cœur des nations païennes dans la perspective lucanienne, il nous incombe aujourd’hui de les regagner ces nations, de rattraper notre retard. Et pour cela ne devrions-nous pas mettre toute notre attention sur la priorité non exclusive de Marie ? Elle écoute son Seigneur. Choisit la meilleure part…

Celle d’écouter avant de passer à l’acte. Et à partir de là : – écouter son Seigneur -, éviter les écarts entre ce qu’on est devenu à l’écoute de son Seigneur et ce qu’on fait, ce qu’on fera !

                 La priorité de la contemplation ne veut pas dire, vous l’avez bien compris, devenir inactifs, introvertis égoïstes, devenir des fardeaux pour la société. Mais tout simplement des personnes attentives au fait que la contemplation : c’est d’abord de laisser la porte de sa maison intérieure ouverte à son Seigneur.

                 La mystique active, une autre expression liée à l’interprétation de notre texte, c’est bien là qu’elle se joue, car imaginer la mystique sans partenaire, n’est-ce pas oublier qu’elle perd tout son sens ? que dis-je, qu’elle se coince dans ma raison. Laquelle ne sait plus trop bien avec quoi, qu’elle objet, qu’elle valeur, avec qui sortir de sa propre maison pour agir.

                  Et le Seigneur de dire à Marthe, Marthe – un redoublement de son prénom pour souligner, je présume, son amour pour elle :

– tu t’inquiètes, mais une seule chose est nécessaire, avoir une foi absolue en ma parole. Une parole qui pour moi personnellement, témoin de l’évangile de Jésus, mon Seigneur, nappe la table de la maison de Marthe des plus beaux mots, la dispose de rayonnement, la comble de la joie que Jésus veut faire retrouver à Marthe. Comme à nous bien évidemment, je le crois. Une Parole qui devient levain du pain azyme. Une Parole de paix qui estompe nos anxiétés, comme celles de Marthe, éloigne nos soucis et nos tracas. Ainsi dès lors, nous constaterons, éprouverons   combien c’est mieux ainsi pour agir !

  1. Conclusion

                 Finalement si Marie a choisi la bonne part, cela ne veut pas dire que Marthe n’y a pas droit. Une allégorie de l’incarnation comme, nous l’avons mentionné au début, veut nous faire comprendre l’entrer de Jésus dans notre vie pour écouter sa Parole. Une entrée qui nous atteint en plein cœur avec le programme, si j’ose dire, que Jésus va proposer au monde, voilà qui aujourd’hui devrait nous permettre – Marthe, Marthe – de redoubler notre espérance. Et ici, il ne s’agit ni de bon sens, ni de raison, ni d’humanise transcendantale, mais d’écoute avant toute action d’une autre Parole que la sienne propre, celle de la meilleure part qui ne nous sera pas enlevée.  Amen.

 

Prédication de la pasteure Laurence Reymond, le 6 juillet 2025

Prédication de la pasteure Laurence Reymond, le 6 juillet 2025

 

Envoi en mission des premiers disciples

(Lc 10, 1-11)

Curieuse, mais aussi incroyablement riche, cette histoire où se mêlent l’enthousiasme des débuts et les difficultés de la tâche des premiers apôtres.

Derrière ce texte, se cache leurs rires et leurs larmes, leurs succès et leurs échecs.

Ce qui frappe ici ?

1- L’équipement de l’envoyé, ou plutôt son manque d’équipement :

Pas de sandales, pas de sac, pas de bourse…

En clair, une allure de vagabond, à peine de quoi manger, presqu’aucune ressource financière.

C’est la réalité vraie de celles et ceux qui avaient tout quitté pour suivre Jésus !

2 – Et puis « Ne saluez personne en chemin !!! »

Choquante, cette interdiction de saluer ! Difficile de faire mieux pour ternir définitivement l’image de l’église. La politesse d’une femme ou d’un homme d’église… d’un moine ou d’une moniale, d’un paroissien, d’une paroissienne… La politesse, ça semble la moindre des choses !

C’était certainement une manière de marquer l’urgence de la tâche d’annoncer le message du Christ… sans tralala et fioritures ! sans perdre de temps

 3 – Ou encore, dans ces versets, on a vraiment le sentiment de vivre dans un monde hostile et dangereux.

Ce n’est pas notre situation mais bien celle des premiers chrétiens qui se verront rejetés et persécutés…

 4 – Sans oublier une réaction sèche de ses envoyés quand l’accueil de l’Évangile n’est pas bon. Ils sont invités à passer à autre chose sans hésiter… en secouant contre les habitants la poussière même de leur ville. Violent comme réaction (v.10-11). Là aussi de quoi nous laisser perplexes !

Derrière ce portrait haut en couleurs, se profilent la situation des premiers prédicateurs chrétiens…

Et rien n’était facile pour eux…

Pour nous, chrétiens du XXIe s., ces textes peuvent nous surprendre, nous sembler bien étrangers.

Nous qui sommes membres d’églises dites parfois multitudinistes,

qui se veulent pour toutes et tous, ouvertes à tous,

 et qui, souvent, caressent le secret espoir de pouvoir plaire à tout le monde.

Et puis en même temps, nos églises « historiques » n’ont plus du tout le même poids, ni le même impact dans la société aujourd’hui qu’il y a encore quelque temps…

Alors on se demande comment faire et comment faire évoluer l’offre de l’Eglise dans un monde qui ne nous est pas hostile, mais si souvent indifférent.

Comment aborder cette société qui vit largement sans nous ?

Alors tout à coup, le texte n’est peut-être pas si éloigné de notre situation qu’il n’y paraît.

Non pas dans les détails, mais, dans son élan.

Ce qui frappe ?

  1. Premièrement, c’est que l’action des chrétiens n’a pas son fondement dans l’attente des gens, ou dans les besoins de la population, des attentes et de besoins qui existent et dont il faut tenir compte.

Mais c’est bien le Christ qui est celui qui envoie,

qui est celui qui désigne le message central,

qui est celui qui donne la mission à accomplir et les forces pour la réaliser…

Ceci est fondamental.

Aucun sondage, aucune enquête de satisfaction, aucun résumé de « ce que les gens attendent de la religion », ne doit fonder en profondeur la mission de l’Eglise.

Même si ces études et enquêtes sont évidemment utiles pour savoir dans quelle société nous évoluons.

Je ne parle pas non plus de l’enveloppe, du langage, ni de la manière de présenter le message, qui doit être adapté, bien sûr.

  1. La seconde chose à retenir, c’est la situation de fragilité et de dépouillement.

Fragilité du petit nombre, ils ne sont que 12 ou 72 envoyées pour un pays entier… et dépouillement également… avec si peu de moyens matériels.

Dépouillement et fragilité : deux mots qui résonnent aujourd’hui pour nous et pour votre communauté certainement aussi.

Fragilité, car on sait tous et toutes que l’église n’a plus du tout le monopole de la spiritualité ni de l’éthique (morale), mais qu’elle est une voix parmi beaucoup d’autres.

Et dépouillement, car sans doute faudrait-il doubler, au moins, le nombre de pasteurs et de diacres, prêtres et d’animateurs d’Église, sans oublier l’investissement massif des bénévoles pour lancer et réaliser toutes les bonnes idées et tous les projets d’action de l’église aujourd’hui.

Et on n’a pas ces effectifs…

ET c’est là que notre texte devient une bonne nouvelle… et même une très bonne nouvelle.

Ce dépouillement est au fond la condition normale de la mission de l’église, en tout cas une condition possible de sa mission.

Traverser des périodes de dépouillement et de fragilité n’a rien d’anormal.

Et l’évangile de Luc de ce matin nous rappelle où est la véritable force de l’Église, ni dans son nombre, ni dans ses moyens matériels, ni dans ses succès, mais dans Celui qui l’envoie, le Christ, et dans le message qu’elle reçoit, qui la porte et qu’elle apporte.

Annoncer que le « Règne de Dieu est arrivé » jusqu’à nous, comme le résume Luc.

« Ce Dieu de confiance, d’amour et de pardon, est proche de chacun de nous à travers le Christ »

« Que le Dieu de l’Évangile est présent avec nous, parmi nous et en nous. »

Et annoncer cette parole bien sûr aussi dans les attitudes et les actes.

ET dans ces versets, le succès n’est pas toujours au rendez-vous…

Ces envoyés bibliques sont même parfois rejetés (aussi les prophètes, Paul…) Alors ils s’en vont, tout en ajoutant :

« Toutefois, sachez-le : le Royaume de Dieu s’est approché jusqu’à vous. »

Ils persistent et signent.

En fait, ce texte du Luc nous fait comprendre quelque chose d’extrêmement libérateur :

Si le croyant, le chrétien, est responsable d’entrer en relation, de rencontrer, de vivre au mieux en paroles et en actes, le message du Christ, et qu’il le fait.

Il n’est pas responsable ou coupable de l’échec ou de la réussite de la réception de ce message.

Nous sommes appelés à témoigner le plus sincèrement possible, dans la confiance, simplement, ni plus, ni moins.

Alors que l’Église soit performante ou non, que son message soit accepté ou non, cela ne change rien au fait que,

« Le Règne de Dieu est arrivé jusqu’à nous. Sa présence aimante, plus forte que tout ce qui peut nous séparer de lui, est en marche. »

Acceptée ou rejetée, cette nouvelle est la source d’une joie inépuisable.

Amen

Prédication de la pasteure Laurence Mottier, le 29 juin 2025

Prédication de la pasteure Laurence Mottier, le 29 juin 2025

La suivance : tâche impossible ?

Luc 9, 51-52

Ga 5,1.13-18

1 Rois 19, 19-21

 

 

Connaissez-vous Dorothy Day ?

C’est une femme militante américaine active du début du 20ème siècle jusqu’à son décès en 1980.

Elle était journaliste, syndicaliste et chrétienne.

L’originalité de son parcours c’est qu’elle a cherché à articuler le monde et le Royaume de Dieu, la politique et la spiritualité, les actes humains et les actes divins, l’éthique et la foi, et elle l’a fait dans sa vie, sa chaire, sa pensée et son être.

Alors que l’opposition entre ces deux mondes est très forte dans son milieu et apparemment irréductible, Dorothy Day a cherché une voie qui permette d’allier les deux ; mais ce ne fut pas du tout facile – renoncer à son engagement social en devenant catholique et le fait de devenir chrétienne l’a séparé pour un temps de ses compagnons et compagnes de lutte ouvrière et syndicale. 

Alors qu’elle est encore prise dans ces contradictions, elle assiste à Washington en décembre 1932 à la lutte des marcheurs et des marcheuses de la faim qui revendique une législation sociale une assurance chômage des retraites pour les personnes âgées de l’entraide pour les femmes et les enfants. Elle voit l’apprêté de leur lutte, leurs souffrances, et ce qu’elle voit aussi dans ces hommes et ces femmes en marche, c’est le Fils de l’homme qui n’a pas où poser la tête.

 

Dans ce choc du réel, ce contre quoi on se cogne dit Lacan, Dorothy Day entend une résonance forte de l’Évangile. Le Christ qui signale à ses disciples que le suivre dans sa marche sera coûteux, ardu, risqué, et possiblement harassant, elle le lit dans cette longue marche de travailleurs et travailleuses qui ont obtenu à hauts coûts, au péril de leur santé, de leur intégrité, des droits et des protections sociales.

Ainsi la marche du Fils de Ho n’est pas seulement une marche sur les chemins de Palestine, sous occupation romaine dans un lointain passé, un passé révolu, ni celle souvent caricaturale dans nos imaginaires chrétiens des apôtres et des premiers croyants fondant tranquillement leur Église ; comme si tout s’était déroulé comme une évidence, avec une facilité déconcertante ;   une marche qui n’a rien à voir non plus avec une sympathique course de montagne.

 

La marche du Fils de l’homme qui n’a pas où poser la tête, c’est l’engagement du Christ dans notre histoire humaine et inhumaine. Il y avance sans protection, sans refuge, sans armée, sans plan de bataille ; il s’y expose tête nue, désarmé, les mains ouvertes, le cœur au large, le regard affuté. Le Christ marche au milieu de nous, de notre monde, ce qui le rend solidaire des longues marches humaines pour la justice, pour la dignité, pour le bien commun.

La fulgurance de la théologie de Dorothy Day relevée dans son journal ce jour-là est pour moi parole d’Évangile.

Sa foi lui donne à voir quelque chose du Royaume dans ces hommes et ces femmes, transis de froid de faim et du désir de justice ; l’engagement de ces marcheurs/ marcheuses de la faim fait apparaître Christ lui-même, le Fils d’humanité qui n’a pas où poser la tête.

Poussant plus loin sa lecture de la Bible, dans l’Évangile de Jean, Dorothy Day relève que le premier épisode de la vie publique de Jésus est de renverser les tables des marchands du Temple juste après les noces de Cana et que la lecture chrétienne a souvent édulcoré la force politique du Christ, la force de transformation et d’action de l’Évangile contre les dérives et les injustices. Ne dit-on pas que le premier signe est celui des noces de Cana, symbole nuptial et miraculeux en omettant soigneusement de donner une place aux actes à portée politique de Jésus ? en particulier le premier, radical, devant la puissante institution religieuse de son temps

 

A la lecture de Dorothy Day, je me dis que trop souvent mon Église, et moi et le christianisme en général se sont installés dans un ronronnement confortable, dans un contentement d’institutions établies qui ne cherchent plus à transformer le monde, mais qui s’en accommode.  Comment ne pas penser à Dietrich Bonhoeffer qui a mis sa propre vie en jeu contre le pouvoir d’Hitler, après sa résistance intellectuelle, morale et spirituelle de pasteur et de théologien ou à Jacques Ellul, soulignant que Jésus ne donne qu’un seul commandement « Suis-moi » et non une liste de choses à faire ou ne pas faire. La subversion du christianisme c’est d’avoir fait de l’Évangile une morale, oubliant que l’Évangile est fondamentalement liberté.

 

Alors : L’Évangile contre le monde ou l’Évangile dans le monde ? Une foi hors sol, préservée, intacte ou une foi exposée à autrui, malmenée, questionnée ? L’Église refuge loin du monde mauvais, chaotique et attiré par la guerre et la violence ou l’Église affrontée, confrontée, aux prises avec ce chaos, cette brutalité, ces dérives vers la destruction ?

 

En parlant de guerre et de logique meurtrière, alors que les cieux se sont zébrés de missiles destructeurs, semant la mort et la désolation, alors que des populations civiles meurent de faim à Gaza ou dans leur exil en mer ou sur des chemins de trafics, sous le joug de dictateurs, du fait du cynisme des puissants, j’ai pensé à une autre femme chrétienne plus proche de chez nous :

Connaissez-vous Hélène Monastier ?

Vaudoise, protestante, enseignante et pacifiste, devenue quaker, elle a été très engagée dans le service civil international aux côtés de Pierre Ceresol. Elle traverse les deux Guerres mondiales et décède en 1976 à Lausanne.

Hélène Monastier a peu écrit mais son témoignage est dans ses actes son action et son courage car il semble facile d’être pour la paix en temps de paix ; mais dès que les nations se dressent les unes contre les autres et entrent dans une logique guerrière, il devient coûteux très couteux de s’y opposer et de dénoncer tout recours aux armes, tout enrôlement dans l’armée.  Sommes-nous encore capables de suivre la voix du pacifisme, de lui donner crédit et de croire à la paix plus qu’à la guerre ? En suis-je capable ?

 

Dans les paroles du Christ, il y a rupture d’évidences. Tout d’abord, il n’accepte aucun appel aux armes – en réponse à ses disciples sur le refus de certains, il interdit tout envoi du feu du ciel contre eux.  L’esprit de vengeance, de revanche et de destruction d’autrui, même s’il nous est opposé ou hostile n’est jamais son Esprit.

Mais peut-être préférons-nous l’idée d’un feu purificateur et destructeur qui nous débarrasserait des malfaisants, des méchants.

Avec le Christ, nous sommes invités à marcher en transcendant le mal par l’amour, par une ouverture inconditionnelle à autrui quel qu’il soit; à offrir une présence, notre présence à autrui ; de là jaillit une lumière qui donne la vie et non un feu prêt à tout dévorer.

Il y a aussi rupture avec les obligations filiales, familiales : enterrer son père, saluer sa maison. Des actions qu’il s’agit de faire passer en second. Parole dérangeante, radicale : que comprendre ?  Peut-être que Jésus lit dans ces obligations filiales une possible défense de la patrie, une défense d’intérêts étroits, liés à son clan, à sa maisonnée et qui peuvent entraîner à la violence, aux conflits meurtriers. Répétés de génération en génération.

 

Aller sur les routes avec Christ, c’est quitter le clanisme, les refuges sécuritaires, identitaires, l’entre-soi. C’est une liberté, une libération de certains carcans et aussi une responsabilité pour plus large, pour notre co-humanité, pour la terre partagée en commun, pour notre maison commune, oïkoumène une terre habitable pour tous et toutes : à constater le dérèglement climatique et les périls écologiques, avons-nous failli ?

 

Si les routes sont sa maison, l’entier de la réalité humaine est dans son cœur, est portée dans son désir d’amour, dans son attention pour la justice et sa compassion pour chaque être humain, chaque population, chaque croyant·e et chaque incroyant·e.

Christ Fils d’humanité, ne vient pas nous surplomber pour imposer, convaincre, conquérir mais il marche avec nous pour aller vers autrui et il chemine aux côtés de notre humanité, humblement. Simone Weil a cette parole magnifique : Dieu s’approche de nous tel un mendiant qui vient quérir notre amour et il revient et reviendra autant de fois que nécessaire, sans se lasser, sans abandonner notre cause.

Le Dieu mendiant n’est-ce pas l’antidote à tout projet impérialiste et mortifère ?

 

Suivre le Christ peut nous paraître une tâche impossible, un risque démesuré. Au-delà de nos capacités. C’est ce que j’ai souvent entendu dans mon ministère pastoral ; le Christ et l’Évangile oui, mais le suivre, c’est trop, trop difficile, trop exigeant.

En découvrant la vie de ces femmes Dorothy Day, Hélène Monastier, Simone Weil je me dis qu’il ne faut pas avoir d’autre ambition que de vivre l’Évangile à même nos vies. ¨

 

Voir le Christ ce Fils d’humanité qui œuvre sans cesse, sans repos dans les allées du monde, de notre monde, de nos réalités plurielles, un Christ qui vient aujourd’hui au plus proche des femmes, des hommes, des jeunes, des enfants. Qui ne vient pas dans l’extraordinaire et les destinées hors du commun, mais dans l’ordinaire et dans le commun. 

 

Dorothy Day après la rencontre des marcheurs et marcheuses de la faim, alors qu’elle ressent un immense désespoir devant l’ampleur des injustices, devant la misère infligée à tant d’êtres humains,  et le dur labeur à accomplir pour quelques gouttes de justice, lance sa prière vers Dieu, son cri de désespoir et quelque temps après, elle croise le chemin de Peter Maurin, chrétien et militant, qui allie culte culture et agriculture dans une vision de transformation profonde de la société et avec lui, elle fait jonction, elle fait l’unité, elle comprend qu’elle peut être chrétienne et militante, unir  et articuler le Royaume de Dieu et le monde ; elle marche vers son unité intérieure ; et elle ouvre des maisons d’hospitalité pour offrir aux sans-abris aux oublié·es de la prospérité aux affamé·es aux meurtri·es une maison, un foyer, un lieu hospitalier, où rebâtir sa personne, sa vie et ses relations.  Pour aller vers un avenir possible, pour prendre des forces avant de reprendre sa route.

Dorothy Day commence son action dans sa cuisine et dans son salon, avec les moyens du bord. Elle ouvre sa porte à autrui et c’est toute sa vie qui change.

 

On croit savoir et c’est l’autre qui nous enseigne

On croit maîtriser et c’est l’autre qui nous révèle notre fragilité

On croit aider et c’est l’autre qui nous libère

On croit comprendre et c’est l’autre qui nous montre le chemin à suivre

 

Amen